Thursday, September 06, 2007

LA-FERME-DES-ANIMAUX


George Orwell
La ferme des animaux


Editions Champs Libre, 1981
Animals farm, 1945

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___________________________________________Extractions__________



L’homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne ne retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le surplus.

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Les cochons eurent encore plus de mal à réfuter les mensonges colportés par Moïse, le corbeau apprivoisé, qui était le chouchou de Mr. Jones. Moïse, un rapporteur, et même un véritable espion, avait la langue bien pendue. A l’en croire, il existait un pays mystérieux, dit Montagne de Sucrecandi, où tous les animaux vivaient après la mort. D’après Moïse, la Montagne de Sucrecandi se trouvait au ciel, un peu au-delà des nuages. C’était tous les jours dimanche, dans ce séjour. Le trèfle y poussait à longueur d’année, le sucre en morceaux abondait aux haies des champs. Les animaux haïssaient Moïse à cause de ses sornettes et parce qu’il n’avait pas à trimer comme eux, mais malgré tout certains se prirent à croire à l’existence de cette Montagne de Sucrecandi et les cochons eurent beaucoup de mal à les en dissuader..

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Toute l’année, les animaux trimèrent comme des esclaves, mais leur travail les rendait heureux. Ils ne rechignaient ni à la peine ni au sacrifice, sachant bien que, de tout le mal qu’ils se donnaient, eux-mêmes recueilleraient les fruits, ou a défaut leur descendance – et non une bande d’humains désoeuvrés, tirant les marrons du feu.

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TOUS LES ANIMAUX
SONT EGAUX
MAIS CERTAINS SONT PLUS EGAUX
QUE D’AUTRES








READ DURING WEEK 21/07

Thursday, August 23, 2007

MORT-A-CREDIT


Louis-Ferdinand Céline
Mort à crédit

Editions Gallimard, 1952
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___________________________________________Extractions__________


Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde.

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Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire… Tous ces gens sont loin… Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose…

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C’est un métier pénible le nôtre, la consultation. Lui aussi le soir il est vanné. Presque tous les gens ils posent des questions lassantes. Ça sert à rien qu’on se dépêche, il faut leur répéter vingt fois tous les détails de l’ordonnance. Ils ont plaisir à faire causer, à ce qu’on s’épuise… Ils en feront rien des beaux conseils, rien du tout. Mais ils ont peur qu’on se donne pas de mal, pour être plus sûr ils insistent ; c’est des ventouses, des radios, des prises… qu’on les tripote de haut en bas… qu’on mesure tout… L’artérielle et puis la connerie…

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Que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il l’a fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand !

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-Gustin que je lui ai fait comme ça, tu n’as pas toujours été aussi connard qu’aujourd’hui, abruti par les circonstances, le métier, la soif, les soumissions les plus funestes… Peux-tu encore, un petit moment, te rétablir en poésie ? faire un petit bond de cœur et de bite au récit d’une épopée, tragique certes, mais noble… étincelante !... Te crois-tu capable ?...

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Il a fini sous le piano… Les artérioles du myocarde quand elles éclatent une par une, c’est une harpe pas ordinaire… C’est malheureux qu’on revienne jamais d’une angine de poitrine. Y aurait de la sagesse et du génie pour tout le monde.

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Destinée ou pas, on en prend marre de vieillir, de voir changer les maisons, les numéros, les tramways et le gens de coiffure, autour de son existence. Robe courte ou bonnet fendu, pain rassis, navire à roulettes, tout à l’aviation, c’est du même ! On vous gaspille la sympathie. Je veux plus changer. J’aurais bien des choses à me plaindre mais je suis marié avec elles, je suis navrant et je m’adore autant que la Seine est pourrie.

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De me voir embrasser l’aïeule ça les excitait. J’étais pourtant bien écoeuré par ce seul baiser… Et puis d’avoir marché trop vite. Mais quand elle se mettait à causer ils étaient tous forcés de se taire. Ils ne savaient pas quoi lui répondre. Elle ne conversait la tante qu’à l’imparfait du subjonctif. C’étaient des modes périmées. Ça coupait la chique à tout le monde. Il était temps qu’elle décampe.

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Dans le noir, derrière la tante, derrière son fauteuil, y avait tout ce qui était fini, y avait mon grand père Léopold qui n’est jamais revenu des Indes, y avait la vierge Marie, y avait Monsieur de Bergerac, Félix Faure et Lustucru et l’imparfait du subjonctif. Voilà.

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Fallait se méfier du vol et de la casse, les rogatons c’est fragile. J’ai défiguré sans le faire exprès des tonnes de camelote. L’antique ça m’écoeure encore, c’est de ça pourtant qu’on bouffait. C’est triste les raclures du temps… c’est infect, c’est moche. On en vendait de gré ou de froce. Ça se faisait à l’abrutissement. On sonnait le chaland sous les cascades de bobards… les avantages incroyables… sans pitié aucune… fallait qu’il cède à l’argument… qu’il perde son bon sens… Il repassait la porte ébloui, avec la tasse Louis XIII en fouille, l’éventail ajouré bergère et minet dans un papier de soie. C’est étonnant ce qu’elles me répugnaient moi les grandes personnes qui emmenaient chez elles des trucs pareils…

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Avec sa femme, il venait nous voir au Jour de l’An. Tellement ils faisaient d’économies, ils mangeaient si mal, ils parlaient à personne, que le jour où ils sont crounis, on se souvenait plus d’eux dans le quartier. Ce fut la surprise. Ils ont fini francs-maçons, lui d’un cancer, elle d’abstinence. On l’a retrouvée sa femme, la blanche, aux Buttes-Chaumont.

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J’aimais pas moi, les questions. Je me renfrognais aussitôt… Avouer ça attire les malheurs.

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La peine en ce temps-là on en parlait pas. C’est en somme que beaucoup plus tard qu’on a commencé à se rendre compte que c’était chiant d’être travailleurs. On avait seulement des indices.

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Ça me plaît bien moi l’endroit du quai… l’espèce de foire et les gens vagues… c’est bien agréable une langue dont on ne comprend rien… c’est comme un brouillard aussi qui vadrouille dans les idées… C’est bon, y a pas vraiment meilleur… C’est admirable tant que les mots ne sortent pas du rêve…

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De mon côté, à la Coccinelle, je dois subir quotidiennement les attaques sournoises, perfides, raffinées dirai-je, d’une coterie de jeunes rédacteurs récemment entrés en fonctions… Nantis de haut diplômes universitaires (certains d’entre eux sont licenciés), très fort de leurs appuis au près du Directeur général, de leurs alliances mondaines et familiales nombreuses, de leur formation très ‘moderne’ (absence presque absolue de tout scrupule), ces jeunes ambitieux disposent sur les simples employés du rang, tels que moi-même, d’avantages écrasants… Nul doute qu’ils ne parviennent (et fort rapidement semble-t-il) non seulement à nous supplanter, mais à nous évincer radicalement de nos postes modestes !... Ce n’est plus, sans noircir aucunement les choses, qu’une simple question de mois ! Aucune illusion à cet égard !

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Ton père ne peut pas lui s’en rendre compte. Il ne voit pas les affaires comme moi de tout près, chaque jour… Heureusement, mon Dieu, merci ! C’est plus pour quelques cents francs mais pour des mille et milliers de francs qu’il nous faudrait de la camelote pour avoir un vrai choix moderne ! Où donc trouver une telle fortune ? Avec quel crédit, mon Dieu ? Tout ça n’est possible qu’aux grandes entreprises ! Aux boîtes colossales !... Nos petits magasins, tu vois, sont condamnés à disparaître !... Ça n’est plus qu’une question d’années… De mois peut-être !… Une lutte acharnée pour rien… Les grands bazars nous écrasent… Je vois venir cela depuis longtemps… Déjà du temps de Caroline… on avait de plus en plus de mal… ça n’est pas d’hier !... Les mortes-saisons s’éternisent… et chaque année davantage !...

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Courtial des Pereires, secrétaire, précurseur, propriétaire, animateur du « Génitron », avait toujours réponse à tout et jamais embarrassé, atermoyeur ou déconfit !... Son aplomb, sa compétence absolue, son irrésistible optimisme le rendaient invulnérable aux pires assauts des pires conneries… D’ailleurs, il ne supportait jamais les longues controverses…

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Tu restes, je le crains, pour toujours dans ta poubelle à raison ! Tant pis pour toi ! C’est toi le couillon Ferdinand ! le myope ! l’aveugle ! l’absurde ! le sourd ! le manchot ! la bûche !... C’est toi qui souilles tout mon désordre par tes réflexions si vicieuses… En l’Harmonie, Ferdinand, la seule joie du monde ! La seule délivrance ! La seule vérité ! L’Harmonie ! Trouver l’Harmonie ! Voilà… Cette boutique est en Har-mo-nie !... M’entends-tu ! Ferdinand ? comme un cerveau pas davantage ! En ordre ! Pouah ! En ordre ! Enlève-moi ce mot ! cette chose ! Habituez-vous à l’Harmonie ! et l’Harmonie vous retrouvera ! Et vous retrouverez tout ce que vous cherchez depuis si longtemps sur les routes du monde…

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Toi n’est-ce pas, qui te laisses vivre ! Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu t’en fous au maximum des conséquences universelles que peuvent avoir nos moindres actes, nos pensées les plus imprévues !... Tu t’en balances !... tu restes hermétique n’est-ce pas ? calfaté !... Bien sanglé au fond de ta substance… Tu ne communiques avec rien… Rie n’est-ce pas ? Manger ! Boire ! Dormir ! Là-haut bien peinardement… emmitouflé sur mon sofa !... Te voilà comblé… Bouffi de tous les bien-être… La terre poursuit… Comment ? Pourquoi ? Effrayant miracle ! son périple… extraordinairement mystérieux… vers un but immensément imprévisible… dans un ciel tout éblouissant de comètes… toutes inconnues… d’une giration sur une autre… et dont chaque seconde est l’aboutissant et d’ailleurs encore le prélude d’une éternité d’autres miracles… d’impénétrables prodiges, par milliers !... Ferdinand ! millions ! milliards de trillions d’années… Et toi ? que fais-tu là, au sein de cette voltige cosmologonique ? du grand effarement sidéral ? Hein ? tu bâfres ! Tu engloutis ! Tu ronfles ! Tu te marres !... Oui ! Salade ! Gruyère ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t’ébroues dans ta propre fange ! Vautré ! Souillé ! Replet ! Dispos ! Tu ne demandes rien ! Tu passes à travers les étoiles… comme à travers les gouttes de mai !... Alors ! tu es admirable, Ferdinand ? Tu penses véritablement que cela peut durer toujours ?

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Il s’agissait de lutter, sans perdre une seconde, contre le péril naissant des fabrications « en série ». Des Pereires malgré son culte du progrès certain exécrait, depuis toujours, toute la production standard… Il s’en montra dès le début l’adversaire irréductible… Il en présageait l’inéluctable amoindrissement des personnalités humaines pas la mort de l’artisanat…

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Peut-être que je le reverrais plus jamais… qu’il était parti tout entier… qu’il était rentré corps et âme dans les histoires qu’on raconte… Ah c’est bien terrible quand même… on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup… comme on perd des gens sur la route… des potes qu’on reverra plus… plus jamais… qu’ils ont disparus comme des songes… que c’est terminé… évanoui… qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi… un jour très loin encore… mais forcément… dans tout l’atroce torrent des choses, des gens… des jours… des formes qui passent… qui s’arrêtent jamais… Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petites clefs à la corde…

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Il est demeuré comme ça sur le pas de la porte… Il était pas décidé… Il regardait sous les galeries… Il a filé vers la gauche plut^t donc vers les « Emeutes »… S’il était parti sur la droite, c’était plutôt pour les « Vases » et son martinet… Dès que dans l’existence ça va un tout petit peu mieux, on ne pense plus qu’aux saloperies.

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Comme ça, en regardant au loin, on commençait à deviner la forme des autres boîtes… Et puis après le grand terrain vague… les hautes cheminées… la fabrique d’Arcueil… celle qui sentait fort la cannelle par-dessus la vigne et l’étang. On voyait maintenant les villas tout alentour… Et tous les calibres !... Les coloris peu à peu… comme une vrai bagarre… qu’elles s’attaqueraient dans les champs, en fantasia, toutes les mochetées !... Les rocailleuses, les raplaties, les arrogantes, les bancroches… Elles carambolent les mal finies !... les pâles ! les minces ! les fondantes… Celles qui vacillent après la charpente !... C’est un massacre en jaune, en brique, en mi-pisseux… Y en a pas une qui tient en l’air !... C’est tout du joujou dans la merde !...

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La ferme était bien délabrée… Ça c’était prévu dans les textes ! Le vieux qui la tenait en dernier il venait de mourir deux mois plus tôt et personne dans toute la famille n’avait voulu le remplacer… Personne ne voulait du terrain, ni du gourbi, ni même du hameau, semblait-il… On est entré dans d’autres masures un peu plus loin… On a frappé à toutes les portes… On a pénétré dans les granges… Y avait plus un signe de vie… Près de l’abreuvoir, à la fin, on a découvert quand même, dans le fond d’une espèce de soupente, deux vieux croquants si âgés qu’ils pouvaient plus quitter leur piaule… Ils étaient devenus presque aveugles… et sourds alors tout à fait… Ils se pissaient tout le temps l’un sur l’autre… Ça semblait leur seule distraction… On a essayé de leur causer… Ils savaient pas quoi nous répondre… Ils nous faisaient des signes qu’on s’en aille… qu’on les laisse tout à fait tranquilles… Ils avaient perdu l’habitude qu’un leur rende visite… On leur faisait peur.

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Aussitôt qu’une entreprise prend un petit peu d’envergure, elle se trouve « ipso facto » en butte à mille menées hostiles, sournoises, subtiles, inlassables… On peut pas dire le contraire ! La fatalité tragique pénètre dans ses fibres mêmes… vulnère doucement la trame, si intimement que, pour échapper au désastre, ne pas finir en carambouille, les plus astucieux capitaines, les conquérants les plus crâneurs ne peuvent et ne doivent compter, en définitive, que sur quelque étrange miracle…

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Ton père était encore malade… Il a manqué son bureau plusieurs fois de suite cet hiver… Ils avaient peur tous les deux que, cette fois-là, ça soye la bonne… qu’ils attendent plus Lempreinte et l’autre… qu’ils le révoquent… Mais ils l’ont repris en fin de compte… Par contre, ils ont défalqué intégralement ses jours d’absence ! Imagine ! Pour une maladie ! Pour une compagnie qui roule sur des cent millions ! qu’à des immeubles presque partout ! C’est pas une honte ?... C’est pas effroyable ?... D’abord tiens c’est bien exact… Plus qu’ils sont lourds plus qu’ils en veulent… C’est insatiable voilà tout ! C’est jamais assez !... Plus c’est l’opulence et tant plus c’est la charogne !... C’est terrible les compagnies !... Moi je vois bien dans mon petit truc… C’est des suceurs tous tant qu’ils sont !... des voraces ! des vrais pompe-moelle !... Ah C’est pas imaginable !... Parfaitement exact… Et puis c’est comme ça qu’on devient riche… Que comme ça !




READ DURING WEEK 22&23&24/07

Monday, June 11, 2007

LE-LOUP-DES-STEPPES

Hermann Hesse
Le Loup des Steppes

Calmann-Lévy, 2004
Der Steppenwolf, 1927
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En l’espace d’un seconde, il exprimait avec l’éloquence le doute immense d’un penseur, d’un initié peut-être, qui ne croit plus à la dignité, au sens même de l’existence humaine. Ce regard disait : « Vois, nous sommes comme ces singes ! Vois, l’humanité est comme eux ! » Alors toute forme de notoriété, toute forme d’intelligence, toutes les conquêtes de l’esprit, tous les élans portant l’homme vers le sublime, la grandeur et l’éternité s’effondraient, n’étaient plus que simagrées !

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Un jour, alors que nous venions de parler de ce qu’il est convenu d’appeler la cruauté du Moyen Âge, il déclara : « En vérité, cette cruauté n’en est pas une. Un homme du Moyen Âge serait autrement horrifié par notre mode de vie contemporain qu’il trouverait féroce, effroyable et barbare ! Chaque époque, chaque culture, chaque coutume et chaque tradition a sa spécificité, ses propres aspects délicats ou rudes, séduisants ou atroces ; elle considère certaines souffrances comme naturelles, accepte de supporter avec patience certains maux. L’existence humaine ne devient une véritable souffrance, un enfer que lorsque deux époques, deux cultures, deux religions interfèrent l’une avec l’autre..

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C’est étonnant tout ce qu’un homme peut ingurgiter ! Je lus un journal pendant dix bonnes minutes, laissant pénétrer en moi l’esprit d’un être irresponsable qui décortique de façon grossière les paroles des autres et les ressert ensuite, arrangées à sa manière, mais non digérées.

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La solitude est synonyme d’indépendance ; je l’avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l’espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres.

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Si l’on examine l’âme du Loup des steppes à la lumière de ce qui vient d’être dit, celui-ci apparaît comme un homme qui, par son haut degré d’individualisation, n’était aucunement destiné à faire partie des bourgeois. En effet, toute individualisation avancée se retourne contre le moi et tend à le détruire. Nous constatons également qu’il avait une forte propension à la sainteté, comme à la débauche, mais que par une sorte de faiblesse ou de paresse, il ne fit jamais le saut qui l’aurait fait pénétrer dans un univers libre et sauvage, et resta rivé à l’astre massif et maternel de la bourgeoisie ; tel était son assujettissement. La plupart des intellectuels, la majorité des artistes font également partie de cette catégorie de personnes. Seuls les plus forts d’entre eux s’élèvent au-dessus de l’atmosphère qui enveloppe le sol bourgeois et atteignent l’espace cosmique. Tous les autres se résignent ou font des compromis. Ils méprisent la bourgeoisie en continuant de lui appartenir et renforcent sa puissance et sa gloire car ils sont contraints en dernier ressort de l’approuver pour pouvoir continuer de vivre. Ces innombrables existences n’ont pas la force suffisante pour atteindre au tragique, mais subissent tout de même une adversité et une infortune considérables, dans l’enfer desquelles leurs talents s’épanouissent et deviennent féconds. Seuls les rares personnes qui s’arrachent à l’emprise bourgeoise trouvent le chemin de l’absolu et ont une fin admirable. Ce sont des êtres tragiques qui ne sont pas nombreux. Quant aux autres, aux enchaînés dont les talents sont souvent fort honorés par la bourgeoisie, ils ont accès à un troisième royaume, à un univers imaginaire, mais souverain : l’humour.

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En vérité, il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoilé, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. Le fait que tout individu s’applique à considérer ce chaos comme une unité et à parler de son moi comme s’il s’agissait d’un phénomène simple, structuré, clairement délimité ; le fait que cette illusion s’installe aisément chez chacun (même chez les êtres les plus évolués) semble constituer une nécessité, un besoin aussi vital que de respirer ou de manger.

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Il était indéniable que ces ébranlements successifs m’avaient finalement tous apporté quelque chose de nouveau : un peu plus de liberté, d’esprit, de profondeur, mais aussi un sentiment croissant de solitude, d’incompréhension, de froideur. Du point de vue bourgeois, cette vie allant de bouleversement en bouleversement semblait être engagée dans un processus de déclin perpétuel qui m’éloignait de plus en plus de ce qui était normal, permis et sain. Au cours de toutes ces années, je perdis mon travail, ma famille, ma patrie ; je me retrouvai seul, en dehors de tout groupe social. Personne ne m’aimait, beaucoup me regardaient avec suspicion. J’étais dans une opposition permanente, âpre avec l’opinion et la morale publiques. Même si je continuais de vitre dans un cadre bourgeois, ma sensibilité et ma façon de penser faisaient de moi un étranger au sein de cet univers. La religion, la famille, la patrie, l’Etat avaient perdu toute valeur à mes yeux, je ne me sentais plus concerné par eux. Les fanfaronnades de la science, des corporations, des arts m’inspiraient du dégoût. Mes conceptions, mes goûts, toutes les idées qui m’avaient permis de briller à l’époque où j’étais un homme talentueux et apprécié gisaient là, abandonnés, n’inspirant aux gens que méfiance. Mes transformations si douloureuses m’avaient certes apporté quelque chose d’imperceptible et d’impalpable, mais j’avais dû le payer cher ; à chaque fois ma vie était devenue plus dure, plus difficile, plus solitaire, plus menacée. En vérité, je n’avais aucune raison de souhaiter poursuivre dans cette voie ; elle me conduisait dans ces contrées où l’air se faisait de plus en plus rare, où flottaient ces fumées dont parle Nietzsche dans son poème sur l’automne.

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On s’apercevrait peut-être très prochainement que, de même que nous pouvons entendre à Francfort ou à Zurich des concerts joués à Paris et à Berlin, nous baignons dans le flot permanent des images et des événements présents, immédiats. Mais ce n’était pas tout. On comprendrait également que l’ensemble des événements survenus depuis la nuit des temps sont enregistrés et présents de la même manière que le reste et qu’un jour, sans doute, nous entendrions parler le roi Salomon et Walter von der Vogelweide, avec ou sans fil de transmission, avec ou sans bruits parasites. Pour finir, je déclarai que, tout comme les débuts actuels de la radio, cela permettrait uniquement à l’humanité de fuir face à elle-même, face à ses buts ultimes, et de s’environner d’un réseau de plus en plus serré de distractions et d’occupations vaines.

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« Cela me semble si stupide d’utiliser ce terme de « bête féroce » ou de « fauve » ! On ne devrait pas parler ainsi des animaux. Certes, ils sont souvent effrayants, mais ils sont bien plus vrais que les hommes.
- Que signifie ce « vrais » ? Qu’entends-tu par là ?
- Eh bien, regarde donc un animal : un chat, un chien, un oiseau ou même un de ces grands animaux magnifiques qui peuplent les zoos : un puma ou une girafe ! Tu constateras forcément qu’ils sont tous vrais, que pas un d’entre eux n’est embarrassé ou ignore ce qu’il doit faire, comment il doit se comporter. Ils ne cherchent pas à te flatter, ils ne cherchent pas à t’impressionner. Pas de comédie. Il sont comme ils sont, à l’instar des pierres et des fleurs ou des étoiles dans le ciel ; comprends-tu cela ? »
Je comprenais.

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Les deux tiers de mes compatriotes lisent ce genre de journaux ; ils lisent chaque matin et chaque soir ce genre de propos. Chaque jour, on les travaille, on les exhorte, on excite leur haine, on fait d’eux des êtres insatisfaits et méchants. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle qui approche, celle qui vient, et qui sera sans doute plus hideuse encore que la précédente. Tout cela est limpide et simple. Chaque homme pourrait le comprendre, pourrait aboutir à la même conclusion, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté ; personne ne veut éviter la prochaine guerre ; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ; cela, vois-tu, personne n’en a envie !

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La vie, pensais-je, a forcément toujours raison au bout du compte ; si elle bafoue mes beaux rêves, c’est que ceux-ci étaient absurdes et injustifiés.

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Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant…

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Ce qu’on appelle dans les écoles ‘l’histoire universelle’ et que l’on est obligé d’apprendre par cœur, avec tous ces héros, ces génies, ces exploits et ces sentiments pleins de grandeur, n’est qu’un mensonge inventé par les maîtres, à des fins éducatives et pour occuper les enfants durant leur scolarité obligatoire. L’époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartiennent aux êtres médiocres et fades. Quant aux autres, aux être véritables, ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours.

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Le fait qu’une mère m’ait mis au monde me rend fautif. Je suis condamné à vivre, astreint à faire partie d’un Etat, à être soldat, à tuer, à payer des impôts pour financer la fabrication d’armes. Aujourd’hui, en cet instant, cette culpabilité éternelle m’a obligé à tuer comme jadis, à l’époque de la guerre. Cette fois-ci, pourtant, je ne tue pas à contrecœur. Je me suis résigné à être coupable. Je n’ai rien contre la destruction de ce monde stupide et encombré ; je suis même heureux d’y participer et de sombrer avec lui.

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Il n’est pas bon que l’humanité fasse un usage excessif de son intellect, qu’elle tente grâce à la raison de mettre de l’ordre dans des domaines qui ne sont pas du tout accessibles à celle-ci. Cela donne naissance à des idéaux, tels que celui des Américains ou celui des bolcheviks. Tous deux sont extraordinairement raisonnables, mais en proposant une vision trop naïve de la vie, ils brutalisent et appauvrissent terriblement celle-ci. L’image de l’être humain qui représentait jadis un idéal élevé est en train de se transformer en cliché. Nous autres, les fous, nous lui redonnerons peut-être sa noblesse.

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Voilà ce qu’on appelle l’art de vivre, déclara-t-il sur un ton doctoral. Vous pourrez à l’avenir continuer à votre guise de modeler et d’animer, de complexifier et d’enrichir le jeu de votre existence ; il est entre vos mains. La folie, au sens élevé du terme, est le fondement de toute sagesse ; et de la même façon, la schizophrénie est le fondement de tout art, de toute création de l’imagination.




READ DURING WEEK 20/07

Sunday, June 03, 2007

UN-BALCON-EN-FORET


Julien Gracq
Un Balcon en forêt

Librairie José Corti, 1958
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Visiblement il prenait le déjeuner en patience, et Magnard plus que tout le reste. « Quant à nous, il ne perd rien, il nous note », se disait Grange un peu piqué, mais cette gêne que Varin faisait peser sur le déjeuner ne lui était pas désagréable : c’était comme la présence d’un curé à un repas de noces.

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Grange s’amusait parfois quelques instants à fermer les yeux, et à vérifier combien la guerre, même dans ses instants les plus endormis, alertait toujours plus intimement l’ouïe que la vue, par cette espèce de brinquebalement de herse géante promenée sur la terre remuée.

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Son esprit était ainsi fait qu’une idée logique l’ébranlait peu, mais que le pressentiment d’autrui y coulait presque sans résistance : ce qui chez Varin l’agaçait seulement attaquait maintenant ses nerfs de façon plus subtile : c’était comme une odeur de foudre dans l’air, la peur contagieuse des bêtes avant l’orage.

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Un sentiment bizarre l’envahissait chaque fois qu’il allumait sa cigarette dans ce sous-bois perdu : il lui semblait qu’il larguait ses attaches ; il entrait dans un monde racheté, lavé de l’homme, collé à son ciel d’étoiles de ce même soulèvement pâmé qu’ont les océans vides. « Il n’y a que moi au monde », se disait-il avec une allégresse qui l’emportait.

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Grange songeait parfois à cette horloge arrêtée qu’avait remise en route un tremblement de terre, mais qui ne sonnait plus les quarts : il avait toujours eu un goût pour ces mécanismes d’un sou ou d’un jour, délicats et absurdes, où le hasard un instant fait refleurir la nécessité.

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Qu’est-ce qu’on attend ici ? se disait-il, et ce même goût d’eau fade, tiédie, écoeurante, qu’il connaissait bien lui remontait à la bouche. Le monde lui paraissait soudain inexprimablement étranger, indifférent, séparé de lui par des lieues. Il lui semblait que tout ce qu’il avait sous les yeux se liquéfiait, s’absentait, évacuait cauteleusement son apparence encore intacte au fil de la rivière louche et huileuse, et désespérément, intarissable, s’en allait – s’en allait.

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Une idée bizarre se glissait dans l’esprit de Grange : il lui semblait qu’il marchait dans cette forêt insolite comme dans sa propre vie. Le monde s’était couché comme un jardin des Olives, fatigué de craindre et de pressentir, saoulé d’angoisse et de fatigue, mais le jour ne s’était pas éteint avec lui : restait cette lumière froide et limpide, luxueuse, qui survivait au souci des hommes et paraissait brûler pour elle seule – cette pupille déserte de nocturne qui s’entrouvrait avant l’heure et semblait vaguement regarder quelque part. Il faisait jour. C’était un étrange jour de limbes, lavé de crainte et du désir, une lumière chaste, pareille à celle qui éclaire sans la réchauffer une lune morte.

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Le théâtre de la guerre… songea Grange. Le mot n’est pas si mal trouvé. Ce qui l’étonnait, c’était cette enflure brutale, cette manière tonitruante, tintamarresque, de planter le décor, et puis soudain cet oubli, ce vide – comme d’un ivrogne qui cogne sur la table à la fendre en deux, puis cherche obscurément du fond de ses brumes à se rappeler à qui au juste il en avait.

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Il commença à s’éloigner derrière les arbres, d’un pas traînant – une masse empêtrée et pataude qui s’enfonçait peu à peu dans l’épaisseur du gaulis. De temps en temps, il s’arrêtait et se retournait, et Grange devinait qu’il jetait de son côté le regard panique du chien qui prend le large, se retourne, et s’affole tout à coup de ne s’entendre plus rappeler.




READ DURING WEEK 19/07

Tuesday, May 22, 2007

LE-FLEUVE-DE-FEU


François Mauriac
Le fleuve de feu

Bernard Grasset, 1923
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___________________________________________Extractions__________


Evitons-nous jamais de subir l’empreinte d’un être qui nous aime avec quelque ardeur ? Plus fortement que ceux que nous aimâmes, ceux qui nous ont aimés nous marquent.

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Daniel Trasis n’était pas du monde. Jamais il n’avait subi ce dressage qui, dans un homme du monde, détruit les correspondances naturelles entre la pensée et la parole, entre les sentiments et les gestes.

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Il ne pensait à rien, écoutait son propre cœur et le moindre froissement de feuilles, retrouvait une sensation éprouvée autrefois pendant les parties de cache-cache – lorsque Marie Ransinangue le cherchait, passait tout près de lui et qu’il retenait son souffle. Dès ce temps-là, il savait faire silence, s’engourdir, jusqu’à n’être plus qu’une parcelle de l’être muet que les vents seuls émeuvent : nature, opium unique.

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« Malheur à ceux qui s’enorgueillissent de ne pas succomber à la tentation qu’ils ne subiront jamais ! » Elle aimait répéter cela, faisant retour sur elle-même, parce qu’elle haïssait la chair, et qu’elle redoutait d’en éprouver de l’orgueil.

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On ne sait pas tout ce que l’enfance en se retirant laisse en nous de débris. Ah ! faux sentiments, «mysticaillerie».




READ DURING WEEK 18/07

LA-PRESQU'ÎLE


Julien Gracq
La presqu'île

Librairie José Corti, 1970
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___________________________________________Extractions__________


Non, ce qui engourdissait ces campagnes peuplées de mauvais rêves, ce n’était pas la griffe appesantie d’un fléau, c’était plutôt un retrait souffreteux, une espèce de veuvage triste ; l’homme avait commencé à assujettir ces étendues vagues, puis il s’était lassé d’y mordre, et maintenant même le goût de maintenir sa prise avait pourri ; il s’était fait partout un reflux, un repli chagrin.

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Sur le banc de bois qui s’accotait à la cloison, une vieillarde qui serrait sur sa poitrine un fichu noir était assise près d’un panier d’osier, la tête baissée ; il était difficile de penser qu’elle fût entrée là et qu’elle en sortît jamais : elle semblait plutôt attendre, dans la lumière oblique de la croisée, sur le fond des bruns poisseux d’atelier, un peintre qui cherchât le caractère.

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Il ramena son regard vers la route grise et déserte. L’été était loin. Les champs autour de lui étaient vides ; dans les flaques figées des ornières qui se coulaient çà et là entre les fougères, dans la fraîcheur pénétrante et immobile de l’air mouillé, il traînait quelque chose de la tristesse inoccupée des fins de dimanche ; de nouveau, il se sentit seul.

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Il s’était bien attendu à ne pas retrouver sa remise intacte, mais il éprouvait la pointe d’une piqûre qui pénétrait plus loin ; il sentait que ce qui le désappointait n’était pas que ces bâtisses fussent laides, mais qu’elles désaccordaient une laideur connue. « j’ai vieilli », pensa-t-il, amèrement.

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Le monde, toujours panique – toujours alerté, alertant – le monde comme quelqu’un derrière la fenêtre qui vous tourne le dos, qui regarde ailleurs, et dont on voit seulement la nuque obsédante qui, par instants, bouge.

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Le bruit de ses pas sur le pavé retentissait contre le pavé des façades ; au long de ces venelles coudées il lui semblait se promener dans une oreille de pierre.

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Braye-la-Forêt était à l’évidence un des ces villages accotés aux anciennes forêts royales que le goût parisien du plein air commençait à aménager et à coloniser : un ancien hameau de grande culture enserré dans l’anneau de solitude des villégiatures du dimanche.

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L’œil évoquait vaguement, plutôt qu’une maison habitée, ces Réserves ou ces Pavillons discrètement luxueux et un peu retirés qui respirent au large sous les arbres d’été pour une clientèle choisie auprès des champs de courses ou des golfs à la mode, et que l’hiver fait ressembler soudain – rouillés, délavés, déteints - à un paquebot échoué sous les branches d’un crique perdue.

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On eût dit que la maison se partageait en deux versants comme ces villas d’une côte sauvage qui font face aux vagues. Derrière la marée battante du large qui heurtait les murs et faisait grelotter les vitres, je percevais encore vivement dans mon dos au-delà du corridor la douceur soudaine de cloître des arrières de la maison, une nuit close et coite, une nuit ancienne qui semblait sortir des armoires avec leur parfum vieilli.

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Quand je reviens par la pensée à cette Toussaint noyée, rien ne me paraît plus essentiel que d’essayer de lui rendre exactement son éclairage ; il me semble toujours que rien n’eût pu se passer de même sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible, à la fois songeuse et funèbre, que lui faisait la lueur tremblante des bougies.

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Quand l’œil désoeuvré plonge d’un balcon la nuit, à travers la rue, dans une pièce éclairée dont on a oublié de clore les rideaux, on voit des silhouettes qui semblent flottées sur une eau lente se déplacer aussi incompréhensiblement que des pièces d’échecs dans l’aquarium de cet intérieur inconnu.




READ DURING WEEK 16&17/07

Thursday, May 10, 2007

UN-ADOLESCENT-D'AUTREFOIS


François Mauriac
Un adolescent d'autrefois

Flammarion, 1982
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___________________________________________Extractions__________


Nous trinquâmes, le vieux et moi. Il me regardait du fond de ses quatre-vingts ans, sans ressentir aucune gêne de ce silence entre nous… Avec peut-être une nostalgie obscure ? Mais non, quel mot stupide « nostalgie » appliqué à ce vieux sanglier qui, en quatre-vingts ans, n’aura vécu qu’un seul jour, toujours le même, avec le fusil à portée de la main, avec sa bouteille de médoc à chaque repas, seul signe visible de sa fortune : aussi crasseux d’apparence, aussi ignare que le plus ignare et le plus crasseux des métayers dont il était la terreur. Pourtant ce fut bien une nostalgie que trahit ce qu’il me dit d’abord.

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Il y a cet échec, qui frappe moins avec les adversaires qu’avec les prétendus fidèles. Les ennemis, eux du moins, témoignent par leur haine que l’Eglise est encore capable de susciter une passion.

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Je me retrouvais dans cette ténèbre lactée d’un soir de lune, te que je suis toujours en ces heures-là, attentif au ruissellement de la Hure, à cette calme nuit murmurante, pareille à toutes les nuits, à cette même clarté qui baignera la pierre sous laquelle le corps que je fus finira par pourrir. Ce temps qui coule comme la Hure et la Hure est là toujours et sera là encore et continuera de couler… Et c’est à hurler d’horreur. Comment font les autres ? Ils n’ont pas l’air de savoir.

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En tout cas je savais mieux qu’eux ce qu’est la propriété. Qu’elle soit le vol, je m’en moquerais, mais elle est ce qui avilit, ce qui dégrade.

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…elle a toujours été persuadée que ce que j’appelle l’amour physique n’existe pas pour les êtres d’une certaine race dont nous sommes elle et moi, que c’est une invention des romanciers, qu’il est un devoir exigé de la femme par Dieu pour la propagation de l’espèce, et comme un remède à la bestialité des hommes ; elle ne m’a pas caché que c’est ce qui la déroute le plus dans la création. Je tombai d’accord avec elle que d’avoir si étroitement lié une âme capable de Dieu à un corps de chien, ouvrait devant l’esprit un abîme.

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Je me répétai : « Tu n’as aucune preuve ! Tu es victime de ce conteur arabe qui habite au-dedans de toi et qui invente indéfiniment des histoires, pour boucher les interstices ente les livres que tu lis, pour qu’un mur sans fissures te défende contre la vie. Mais cette fois, l’histoire que tu te racontes, c’est ta véritable histoire. Vraie ou inventée ? Quelle est la part de l’imaginaire ? A quel endroit précis recoupe-t-il le réel ? »

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Je regardai cette chambre qui était ma chambre et que rien ne marquait de mon signe en dehors des livres et des revues. C’était le papier marron qui avait toujours régné chez les miens : « Votre grand-mère adore le marron. » Aucun objet que de Saint-Sulpice : la pire des laideurs – celle que crée le manque de culture.

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Aujourd’hui j’avais vingt et un ans, personne n’avait de pouvoir sur moi. Je me dépouillerais de tout d’un seul coup. Les propriétés, je les arracherais de moi, je les laisserais à maman. Elle les aurait toutes à elle, mais elle en mourrait. Car sa folie, c’était l’héritage éternel, c’était la mort vaincue par l’héritage.

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Le vrai est que moi aussi, tout comme elle, je vous préfère Maltaverne, mais pour d’autres raisons que maman : ce ne sont pas les propriétés en tant que propriétés, ce n’est pas la possession au sens où elle l’entend ; je n’oserais l’avouer à personne qu’à Donzac. Je ne peux pas abandonner cette terre, ces arbres, ce ruisseau, ce ciel entre les cimes des pins, ces géants bien-aimés, cette odeur de résine et de marécage qui est pour moi (c’est fou !) l’odeur même de mon désespoir.

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Je connais, et Donzac connaît ce trait de ma nature, je ne sais s’il est très singulier ou s’il est commun a beaucoup d’hommes : quand je tiens à quelqu’un, ce besoin que j’ai de sa souffrance pour être rassuré.

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Oui, moi je suis humble, pour l’humilité je ne crains personne, je ne crois pas qu’aucun de mes gestes ait la moindre importance.

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Ce qu’elle seule pouvait me donner et qu’elle m’a donné, je ne l’oublierai jamais, si vieux que je vive. Mais comprends-moi, maman, moi aussi j’ai passé la ligne au-delà de laquelle il n’est plus question d’être heureux ; il s’agit de dominer la vie. Cette ligne, je l’aurai passée à vingt-deux ans, et toi, la soixantaine sonnée.




READ DURING WEEK 14&15/07

Wednesday, May 02, 2007

UN-BEAU-TENEBREUX

Julien Gracq
Un beau ténébreux

Librairie José Corti, 1945
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___________________________________________Extractions__________


Je me suis senti aujourd’hui singulièrement déprimé, tout isolé dans cette petite ville oisive où je ne connais personne et où je n’ai que faire, où j’ai échoué par désoeuvrement. Je comptais travailler ferme à cette étude sur Rimbaud, mais la littérature m’ennuie. Et il y a plus grave encore : je vieillis, et il me semble que j’ai imperceptiblement glissé du temps que l’on passe à vivre à celui que l’on passe à regarder la vie s’écouler.

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Les parfums : une des rares choses qui pour moi enrichissent la vie. L’incroyable timidité de notre civilisation devant les odeurs. Un parfum de grand couturier : à cela seul on peut mesurer l’amaigrissement de la sensualité moderne. Il faut toute l’épaisseur de la tradition catholique pour imposer encore sans scandale un arôme aussi corpulent, d’une présence aussi assurée que celui de l’encens.

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D’une certaine manière l’idée naquit, il me semble, en moi très tôt de cette inquiétude exaltée avec laquelle au milieu de nous nous le sentions ainsi bouger, vivre, qu’Allan « brûlait sa vie par les deux bouts ». Dans ses entretiens avec moi – ces entretiens si fraternels, si graves, de la cour du collège, un bras jeté autour des épaules, dont le souvenir décompose soudain la vie de l’homme mûr en je ne sais quelle grimace d’abominable futilité – revenait souvent en lui comme une obsession l’idée si étrange, si peu de son âge, que l’on peut épuiser la vie. Dans cette tragédie de l’époque enfantine, cette tragédie dont la catastrophe finale est seulement la vie, la vie courante, désenchantée, il devinait très clairement le dernier acte, - comme plus tard arrivé à l’âge d’homme il devait pardessus tout ressentir d’avance sa dernière péripétie : la mort.

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La différence essentielle lui paraissait consister en ceci : que tandis que Dante imaginait les cercles de son enfer descendant en rétrécissant sans cesse leurs spires, comme la cuvette du fourmilion, vers le puit final où « Satan pleure avec ses six yeux » - Hugo, par une singulière inversion de cette image, faisait cheminer vers le bas ses spirales en s’élargissant sans cesse dans la profondeur, jusqu’à lâcher l’imagination dans un maëlstrom, un vertige, une dissolution brusque et géante dans le noir.

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Il y a matière à d’amples réflexions dans le fait qu’un chef d’œuvre se reconnaît – entre autres choses, plus qu’autre chose – à certaines proportions, ou plutôt disproportions singulières, absolument à mon sens irréductibles à l’art extérieur et au demeurant bien sommaire de la composition. J’ai parfois l’impression, en feuilletant un livre aimé, de sentir au dessus de mon épaule l’auteur penché qui, comme dans les jeux de notre enfance, d’un certain clin d’œil dur m’indique que je « brûle » ou que je m’éloigne. Je suis convaincu que si je pouvais voir sous un vrai jour cette phrase, peut-être ce mot central, focal, qui m’échappe toujours et que pourtant me désignent, courant à travers la trame du style, certaines orbes grandioses et concentriques comme d’un milan qui plane au-dessus d’une vaste étendue de campagnes, - alors je sentirai changer ces pages dont le secret enseveli me bouleverse, et commencer le voyage sans retour de la révélation.

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Là pourtant serait peut-être le seul crime sans rachat : dans une vie gâchée, rognée, rongée par la paresse, la peur, le scrupule calculateur. L’anéantissement minutieux et quotidien des possibilités offertes. Et, pour en finir, cet étouffement, justifié par un moelleux système de scepticisme. Ce qui commence par « Je me hâtais de déplaire exprès, par crainte de déplaire naturellement » (Mauriac) continue par « Je me hâtais d’échouer exprès, par crainte d’échouer naturellement », et pourrait se terminer un jour par : « Je me hâtai de mourir exprès, par crainte de mourir naturellement » (une phrase d’excellent comique). Rien de plus propre peut-être à épuiser une vie qu’une telle combinaison de l’orgueil et de la lâcheté (« Cela finira mal »).

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Combien plus que les maisons abandonnées m’intriguent, m’égarent, quand elles sont vraiment le vêtement de pierre, la coquille façonnée, gauchie par l’habitude, de la vie de tous les jours, ces pièces à l’instant quittées, chaudes encore comme un manteau qu’on dépouille, et auxquelles un désordre maigre de papiers, de linges, je ne sais quel air d’attente hagarde, de geste suspendu, suffisent à prêter, par-dessus tout autre témoignage, une authenticité moins imitable encore que celle d’un visage.

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Lorsque le regard isole longuement, obstinément dans un détachement volontaire de tout le reste, un meuble, un portrait, un détail de tapisserie, il arrive parfois qu’à les voir tels qu’ils sont, dans leur allure à jamais singulière, tout ce qui d’eux-mêmes ressort enfin d’absolument irréductible à tout motif plausible, à toute sollicitation raisonnable, - jusqu’à soudain rendre invisible tout le reste – tout ce qui fait qu’ils sont, tout ce qui en eux tend à suggérer ce qu’ils pourraient aussi être, lorsqu’on se sent soudain incapable de se dire plus longtemps « ce n’est que cela » - alors on ressent parfois, dans de rares occasions, cette panique inconjurable que j’ai ressentie hier.

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Dans les meilleurs moments, je lui vois pour moi cette même douceur attentive, prévenante, qu’on voit aux malades graves pour ceux qui veillent à leur chevet : ils caressent sur autrui l’image de leur propre malheur.

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J’appelle deviner tout simplement le plus triomphant moment de la quête. La vérité est triste, comme vous le savez. Elle déçoit parce qu’elle restreint. Elle tient dans un poing fermé, puis dans le geste d’une main qui se délace et rejette. Elle est pauvre, elle démeuble et démunit. Mais à l’approche d’une vérité un peu haute, encore seulement pressentie, il se fait dans l’âme dilatée pour la recevoir un épanouissement amoureux, un calibrage de grande ampleur où s’indique la communion avec ce qu’elle désire recevoir en nourriture. C’est cette ascèse quasi mystique, cette équivalence pressentie, si précise et quasi miraculeuse, du désir et de sa pâture, ces approches un peu hautes de la Table que j’appelle deviner.

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Vous m’entendez mal, Allan, ou peut-être m’entendez-vous trop bien. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans l’énigme que je me propose. Tout est tellement dérisoire, inoffensif. Tout réside tellement dans les idées qu’on s’en fait, dans un certain pouvoir oblique de suggestion équivoque, dans la spéculation effrénée sur la faim qu’à l’homme d’inventer, de croire, de bâtir le compliqué, le pervers, le ténébreux. Mais c’est là ce qu’il y a d’angoissant, de tragique. C’est là que se noue le piège et que et que s’abrite l’assassin aux mains pures, aux mains, je ne crains pas de le dire, immaculées.

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Comme ce sol supporte mal la vie, l’expulse. Ici on a pu, on a dû être plus exigeant qu’ailleurs sur les raisons qu’on a d’y rester, s’interroger plus pertinemment sur ses vraies chances

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« J’ai lu quelque part que la mort était une société secrète. Le mot donne, n’est-ce pas, à réfléchir. Ce qui n’est qu’une fin, un pis-aller, et c’est peu dire, pour la plupart des êtres, ne peut-il devenir pour d’autres une vocation ? »

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Il y avait pour chacun d’eux, dans chacun de ces jours sans âge, frappés d’un condamnation si évidente, si irrévocablement les derniers, quelque chose d’une saveur libre et sauvage ; et chaque matin de ces jours si vacants – comme le sursis d’un condamné, comme le congé d’un écolier que prolonge au dernier moment par miracle un deuil, une maladie, - déraciné du temps semblait béer soudain sur des possibilités plus secrètes – comme si, distraits aussi bien des vacances banales que de l’enchaînement des tâches quotidiennes, ces jours leurs eussent parus soudain – démesurés, omineux, d’une plénitude presque suffocante, - les seuls vraiment gagnés sur la mort.




READ DURING WEEK 13/07

Wednesday, April 18, 2007

LES-SIRENES-DE-TITAN

Kurt Vonnegut
Les sirènes de Titan

Denoël, Présence du futur, 1962
The sirens of Titan, 1959
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Quel animal optimiste l’homme est-il donc ! dit Rumford. Imaginer que l’on durera encore dix millions d’années… comme si les gens étaient aussi bien conçus que les tortues !

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Aucun des meubles n’avait de pieds et cela donnait un aspect spectral au mobilier. Tout était suspendu magnétiquement à hauteur convenable. Les tables, le bureau, le bar et les divans étaient des plaques flottantes. Les chaises, des bols immobilisés dans l’espace.

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Ransom K. Fern quitta la fenêtre. Son visage montrait un mélange troublant d’âge et de jeunesse. Les stades intermédiaires ne s’y étaient pas inscrits. On n’y trouvait pas trace de l’homme de trente, quarante ou cinquante ans qu’il avait laissé en arrière. On aurait cru un garçon de dix-sept ans blanchi soudain par un souffle desséchant.

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Histoire : 26 – Tout le monde, sur Mars, vient de la Terre. On croyait que ce serait beaucoup mieux sur Mars. Personne ne se souvient de ce qui était mal sur Terre.

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Il n’y a pas de raison pour que le bien ne triomphe pas aussi souvent que le mal. Tout triomphe est une question d’organisation. S’il existe des anges, j’espère qu’ils ont mis au point les méthodes de la Mafia.

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Les martiens embarqués ne pouvaient faire que deux choses : presser deux boutons du tableau de bord, l’un marqué ouvert, l’autre fermé. Le bouton ouvert déclenchait l’envol et le bouton fermé ne servait à rien. Mais les experts de la Santé mentale avaient insisté pour qu’on procédât à son installation. Les êtres humains, avaient-ils dit, étant toujours beaucoup plus satisfaits d’une mécanique qu’ils se figurent pouvoir arrêter.

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Comme il le dit dans son Histoire de poche de Mars : « Celui qui veut changer le monde de façon significative doit avoir le sens de l’organisation, un empressement génial à verser le sang d’autrui et une nouvelle religion à introduire au cours de la brève période de repentir et d’horreur qui suit inévitablement toute effusion de sang. »

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« Cette nouvelle religion s’appelle l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent. La bannière de cette église sera bleue et or. Et il y sera inscrit, en lettres d’or sur fond bleu : Prends soin du Peuple et Dieu tout Puissant prendra soin de Lui-Même. »

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Salo était dépourvu de bras. Par contre, il avait trois yeux qui pouvaient percevoir le spectre dit visible, mais également l’infra-rouge, l’ultra-violet et les rayons X. Salo était ponctuel, c’est-à-dire qu’il vivait le moment de l’instant et il aimait répéter à Rumford qu’il préférerait voir les merveilleuses couleurs des extrémités du spectre que le passé ou le futur.

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Une année de Tralfamadore, d’après ses calculs, correspondait à 36 162 fois la durée d’une année terrestre. La cérémonie à laquelle il avait participé avait donc été donnée en l’honneur d’un gouvernement vieux de 361 620 000 années terrestres. Salo décrit cette forme durable de gouvernement comme étant de l’anarchie hypnotique, mais il a refusé à expliquer son fonctionnement.




READ DURING WEEK 11&12/07

Thursday, March 29, 2007

SECHERESSE

J.G. Ballard
Sécheresse

Casterman, 1975
The Drought, 1965
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"Oubliez l’eau. Catherine, je détesterais vous voir imaginer que je suis satisfait de moi, de toute chose. Si je me suis si bien préparé, c’est seulement parce que… - il chercha ses mots - …j’ai toujours estimé que la vie dans son ensemble était une sorte de terrain voué aux catastrophes"

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Ramson regarda l’avenue déserte. La plupart des maisons étaient vides, leurs fenêtres protégées par des planches et clouées, les piscines vidées de leur ultime réserve d’eau. Des files de voitures abandonnées étaient garées sous les platanes qui dépérissaient, et la route était jonchée de boîtes de conserves et de cartons que l’on avait laissés sur place. La poussière brillante comme du silex s’amoncelait contre les clôtures. Des feux de détritus se consumaient sans surveillance sur les pelouses grillées, leur fumée flottant mollement au-dessus des maisons.

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Il remarqua de nouveau la totale asymétrie de sa figure, la tempe gauche déformée qu’elle tentait de dissimuler par une boucle de cheveux. C’était comme si sa face portait déjà des blessures d’un accident de voiture effroyable qui se produirait quelque part dans l’avenir. Parfois, Ramson sentait que Judith était consciente de cet autre elle-même, et qu’elle traversait la vie avec la constante perspective de cet avenir menaçant.

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Quoique le révérend Johnstone et ses capitaines vissent ces visites d’un mauvais œil, ces randonnées à travers les dunes étaient fort utiles, car elles introduisaient dans ces vies stériles, pensait Ramson, ces éléments de hasard, cette conscience de la chance et du temps sans lesquels elles auraient bientôt perdu tout sentiment d’identité.





READ DURING WEEK 09&10/07

Wednesday, March 28, 2007

CE-QU'IL-RESTE


Pierre Sansot
Ce qu’il reste

2006, Editions Payot & Rivages
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Les personnes bien intentionnées nous demandent de nous préparer à notre mort. Quelle extravagance : autant demander à un candidat de préparer un examen auquel de toute manière il ne se présentera pas puisque la pensée de la mort et l’expérience de la mort n’ont pas grand rapport.

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La partition de l’espace et du temps, elle apparaît dans les places de parking qu’il nous est possible d’occuper pour une durée déterminée tout comme un terrain de tennis qui nous est accordé pour une heure ou pour une heure de spectacle où nous avons le devoir de rire. Le reste n’a pas le droit d’exister puisque tout a été calculé à la juste mesure de nos besoins et quand il apparaît, des employés zélés le font disparaître de notre table à moins que dans un fast-food, nous ne l’engloutissions dans une poubelle disposée à cet usage. La rotation rapide, la mise hors service de l’inutile sont traquées.

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C’est pourquoi j’aimerais rapprocher ces deux conservatoires que sont les musées et les cimetières –lesquels ont une manière particulière de perpétuer notre mémoire. Le cimetière est par excellence une maison des songes. Nous y évoquons les ombres de nos chers disparus. Leurs traits s’estompent. Il nous faut par l’imagination leur donner un peu plus de couleur. Nous devons réinventer leur voix de moins en moins audible. Au contraire, dans un musée, les œuvres nous imposent impérieusement leur présence. Nous avons à les percevoir et non à les rêver. Elles ont le pouvoir de nous tirer de quelques pensées vagabondes, de quelques rêveries trop personnelles.

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Je ne décrie pas l’espèce humaine, je mets en cause son arrogance à l’égard des autres espèces.

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Certains hommes se refusent à entendre cette leçon. Ils admettent tout au plus qu’existe en nous une part bestiale qu’il convient de réprimer : elle serait à l’origine de nos actes de barbarie comme si l’homme n’était pas capable par lui-même de produire de l’inhumain.

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Tant que nous disposions de quelques références incontestables comme le Pouvoir, le Travail, il nous était possible de désigner les marginaux. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous : paysans, chercheurs, étudiants, chômeurs, vieux, petits commerçants ont le sentiment d’être largués et d’être tenus à l’écart d’un centre (de décisions) par ailleurs introuvable.

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Comme l’écrivait un physicien célèbre : « La multitude ordonnée des galaxies m’émeut mais j’admire tout autant l’esprit humain qui fut capable de les appréhender. »

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Ce n’est pas pour autant réduire à néant la part de l’homme car si l’on en croit mes analyses, il faut que de son côté, l’homme soit un être sensible, capable de s’émouvoir, de s’oublier, pour admirer l’altérité. Un philosophe a écrit en souriant que sans la musique, l’homme serait une erreur de la nature.

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J’entrais en amitié avec un Paris populaire, du côté de Belleville, du bas de Montmartre, un Paris proche de la poésie de Jacques Prévert où les filles sont souriantes, où le patron offre parfois une tournée et où la patronne cuisine des plats aux petits oignons. Employés, dactylos, ouvriers plaisantent entre eux sans faire d’histoires. Au-dehors, des foules déambulent pacifiquement, se rassemblent, se dispersent, se disjoignent.

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Non plus la blancheur livide des glaces éternelles, mais le rien de l’existence, la pauvreté de notre misérable moi. Non plus l’aridité de certaines terres incertaines mais celle de paroles difficiles à entendre ou de psalmodies répétitives. Dans les deux expériences, nous nous murerons dans l’ineffable, incapables de dire correctement ce que nous avons traversé ici ou là, désireux de ne pas retourner aussi vite à l’existence quotidienne et à ses sunlights dérisoires.





READ DURING WEEK 09&10/07

Friday, March 23, 2007

HOLLYWOOD-BLUES

Kim Newman



Hollywood blues
Editions Gallimard, Folio SF, 2006
Night Mayor, 1989






Extractions


Je dus y regarder à deux fois avant de remarquer l’automatique calé, comme un jouet d’enfant, dans son poing gigantesque. Il n’avait pas de réplique, mais le flingue disait « monte dans la bagnole » dans quinze langues différentes.

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J’imagine que j’avais de la chance. C’était une entraîneuse, pas un flic. Logique. Les statistiques prouvent qu’il y a plus de femmes dans le monde que n’importe quoi d’autre, à l’exception des insectes. Je fis pivoter le tabouret vers elle. C’était une blonde en robe noire, avec un petit chapeau et un voile. La robe se resserrait là où il fallait et brillait là où elle n’aurait pas dû. Je me dis qu’elle allait me demander de l’argent.

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Je serrai les poings dans mes poches. Il était plus costaud que moi, moins fatigué et accompagné par les fils illégitimes de King Kong. J’allais me faire réduire en purée. Encore une fois. Ça devenait lassant.

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Elle s’imagina une vie entière passée dans un de ses propres Rêves : chaque ligne de dialogue des personnages serait familière et elle saurait ce qui l’attendait à chaque coin de rue. Quelle que soit la taille de l’univers qu’il avait créé, Daine resterait toujours enfermé dans un monde limité par son imagination. Il était sans doute déjà trop atteint pour se rendre compte qu’il n’avait fait que passer d’une boîte à une autre, plus petite.

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Un grand portrait peint, plutôt mal, d’ailleurs, du maire Donlevy était accroché derrière le bureau. Il paraissait sournois ; le peintre n’avait pas dissimulé le renflement qui, sous sa veste, bosselait son écharpe de maire. Il s’agissait soit d’une arme de poing, soit d’une liasse de billets provenant d’un pot-de-vin. Le maire avait la réputation d’être l’homme politique le plus haut placé que l’on puisse acheter.

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Le public était debout à présent. Tous nous insultaient et essayaient de nous frapper. Deux personnes avaient sorti des torches de nulle part et les brandissaient avec le zèle d’un groupe de paysans transylvaniens soûls fondant sur le château de Frankenstein pendant un orage électrique. Des vois rauques nous promettaient de déplaisantes façons de mourir.



READ DURING WEEK 07&08/07

LE-PASSAGE-DE-LA-NUIT

Haruki Murakami



Le passage de la nuit, "After dark", 2004
Belfond, 2007




Extractions


Nous sommes dans un restaurant Denny’s. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d’ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel.
« Bonsoir. Bienvenue chez Denny’s. »
Dans ces restaurants-là, les gens et les choses sont anonymes, interchangeables. L’établissement est presque plein.


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Entre un homme d’âge moyen, plutôt petit, à la tenue soignée. Il s’assoit à l’extrémité du comptoir, commande un cocktail et parle avec le barman à mi-voix. Sans doute un habitué. Sa place. Sa boisson. Un de ceux dont on ne sait rien, qui peuplent la ville, la nuit.


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« Une fois qu’on commence à penser de cette façon, plein de choses nous paraissent différentes. Le tribunal, en tant que système, s’est mis à ressembler à mes yeux à un être vivant très étrange.
- Un être vivant très étrange ?
- Eh bien, mettons, un poulpe, pour te donner un exemple… Un poulpe géant qui vit dans les profondeurs sous-marines. Qui possède une énergie vitale intense. Qui se déplace dans la mer obscure en faisant onduler ses nombreux tentacules.
[…]
« Je n’ai pas d’explication. Pourquoi je me sentais aussi désemparé qu’on ait condamné ce type à mort ? Tu sais, il était irrécupérable. Entre lui et moi, il n’y avait aucun point commun, aucun lien. Mais alors, pourquoi mes sentiments ont-ils été aussi intenses ? »
La question posée reste là, en suspens, au moins trente secondes. Mari attend la suite de l’histoire.
Takahashi reprend : « Je veux dire, je crois, que lorsqu’un homme seul, quel qu’il soit et quelles qu’en soient les raisons, se fait capturer par ce poulpe géant et aspirer dans les ténèbres, le spectacle est insupportable. »


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Ils avaient rompu depuis longtemps, mais ils ne pouvaient quand même pas abandonner un enfant de sept ans. Une tante venait un jour sur deux, un peu à contrecoeur. Les voisins aussi s’occupaient de moi à tour de rôle. Ils faisaient la lessive. Ils m’apportaient des courses, à manger. A cette époque, on habitait dans un quartier populaire, et c’était sans doute bien. Dans ce coin-là, le voisinage n’était pas un mot vide de sens.


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- A mon avis, quand tu trouveras quelqu’un de bien, t’auras nettement plus confiance en toi qu’aujourd’hui. Fais pas les choses à moitié, je te le dis. Dans la vie, tu vois, il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à deux, et d’autres qu’on ne fait que seul. Ce qui est important, c’est de bien réussir la combinaison.


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« Moi, je crois que l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire. Et cette mémoire qu’elle garde des choses importantes de la réalité ou non, c’est pareil, puisqu’elle sert juste à maintenir les fonctions vitales. C’est que du carburant, voilà. Que ce soit des pubs dans des journaux, des livres de philo, des magasines de cul, ou une grosse liasse de billets de 10.000 yens, quand tu mets tout ça au feu, c’est que du papier. Le feu, il brûle pas en pensant : «Oh, ça, c’est du Kant ! » Ou : « Tiens, c’est l’édition du soir du Yomiuri ! » Ou encore : « celle-là, elle a de beaux nichons ! » Pour le feu, c’est que des bouts de papier. Là, pareil : les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant. »






READ DURING WEEK 05&06/07

Monday, March 19, 2007

NOS-ANIMAUX-PREFERES

Antoine Volodine



Nos animaux préférés [ Entrevoûtes ]
Seuil, Fiction & Cie, 2006





Extractions




L’amertume nihiliste et un ton goguenard caractérisent la Shagga des sept reines sirènes. On sent la volonté de ses auteurs de décrire le chaos historique et ses soubresauts comme une sorte de carnaval où plus grand-chose n’a d’importance : plus aucune lutte n’aboutit, le destin de chacun est de meurtrir ou d’être tué, tandis qu’alentour prospère une pagaille sanglante. L’autodérision rôde à travers les lignes, scellée par une dévalorisation systématique de ceux qui parlent ou qui agissent. Et, finalement, sous la faconde ironique se cache à grand-peine un cri, douloureux, désabusé et sans avenir.

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Le temps s’allongea. Comme toujours quand madame la gauche mort hante les parages, minutes et heures ont tendance à se confondre. Elles se confondirent.

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Même si on ne te dit rien pendant mille neuf cents ans, tu te dresseras hors de la flaque et tu essaieras d’imaginer ce qui se déroulait avant le présent, tu essaieras d’imaginer que jadis tu possédais une relation personnelle aux choses. Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide. Rien ne témoignera ailleurs et autrement de ton existence, nulle voix ne commentera ton amnésie, ta solitude, ton éternité et ton mutisme.

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Quand tu seras couché à une place enfin appropriée, sur un champ d’ordures et plus becqueté d’oiseaux que dé à coudre, il t’arrivera encore, disons une ou deux fois par jour, d’avoir l’illusion de la conscience, et, chaque fois que tu ouvriras les paupières, les oiseaux surpris par ce bruit inattendu s’envoleront de gauche à droite, toujours dans le même sens qui s’explique peut-être par autre chose qui nous échappe et qui nous échappera toujours ; ils s’envoleront à l’intérieur de ton silence, comme désireux de provoquer avec leurs ailes un vacarme plus assourdissant et plus riche que celui qu’auront fait naître tes membranes.

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Il y eut un temps où sur les surfaces de brique la peinture blanche servait à construire une histoire et à appeler à l’aide ou à la révolte, il y eut un temps où des hommes et des femmes niaient l’idée de la défaite, il y eut un temps où même les animaux savaient établir la différence entre l’envers et l’endroit du décor.

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- Qui t’a dit ça ?
- Avant d’être nommé aux registres, j’ai reçu une formation, dit l’humain. On était deux, plus la prof. C’est elle qui racontait ça. Elle nous faisait une description de l’était du monde. Elle prétendait que les générations futures auraient du mal à s’adapter.
- Les lacs immenses de bitume, c’est des conneries, assura Wong. J’ai tellement erré dans tous les coins que j’en aurais vus, si ça existait. Et les générations futures, c’est des conneries aussi. On n’aura pas de successeurs, on va s’arrêter là.
- Tu crois ?
- J’ai l’impression, dit Wong. A la rigueur, les araignées prendront la relève. Je leur souhaite bien du plaisir.



READ DURING WEEK 50/06

Thursday, March 15, 2007

LE-JEU-DES-PERLES-DE-VERRE

Hermann Hesse


Le jeu des perles de verre
Calmann-Lévy, 1955


Titre original: Das glasperlenspiel




Extractions





…l’essentiel d’une personnalité semblait résider, serait-on tenté de dire, dans son excentricité, son anomalie, dans son caractère exceptionnel, souvent même presque pathologique, alors que, de nos jours, nous ne parlons jamais de personnalités marquantes que si nous nous trouvons en présence d’êtres qui ont réussi à dépasser le stade de l’originalité et de la singularité, pour s’intégrer aussi parfaitement que possible dans l’ordre général et servir avec le maximum de perfection une cause supérieure à leur personne.


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Le développement de la vie spirituelle semble avoir été dominé en Europe, depuis la fin du moyen âge, par deux grandes tendances : la volonté de libérer la pensée et la foi de toute espèce d’influence autoritaire, la lutte par conséquent de la raison, qui se sentait souveraine et d’âge majeur, contre la domination de l’Eglise romaine et – d’autre part – la recherche secrète mais passionnée de quelque chose qui légitimât cette liberté, d’une nouvelle autorité qui émanât d’elle-même et lui fut adéquate.

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« Quand le monde est en paix, que toutes choses sont en repos et suivent leurs supérieures dans leurs métamorphoses, il est possible de bien faire de la musique. Quand les désirs et les passions ne sont pas engagés sur des voies fausses, il est possible de perfectionner la musique. La musique parfaite a une cause. Elle naît de l’équilibre. L’équilibre naît de la justesse, et la justesse du sens du monde. Aussi ne peut-on parler musique qu’avec des gens qui ont compris le sens du monde ».

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Telle une jeune plante qui, jusqu’alors, s’est développée tranquillement, avec hésitation et qui se met soudain à respirer et à croître plus vigoureusement, comme si en un instant miraculeux la loi de sa forme s’était révélée à sa conscience, comme si, au fond d’elle-même, elle aspirait désormais à son accomplissement, cet enfant commença, quand la main du magicien l’eut touché, à rassembler et à tendre ses forces, vite, avidement ; il se sentit transformé, il se sentit grandir, il sentit entre lui et le monde des oppositions et des harmonies nouvelles.

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Il faisait humide dans la campagne, mais la neige avait disparu. Le long des filets d’eau, la terre verdoyait déjà ferme. Dans les buissons sans feuilles, des bourgeons et les premiers chatons qui venaient d’éclore donnaient déjà un semblant de coloration, et l’air était plein de parfum, d’un parfum chargé de vie et de contradictions : cela sentait la terre humide, les feuilles en train de pourrir et les germes nouveaux.

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Mais cette association, cette flambée, chaque fois, de deux impressions sensibles, quand je pense à l’annonce du printemps, est une affaire personnelle. Certes, elle est communicable sous la forme où je vous l’ai racontée ici. Mais elle n’est pas transmissible. Je peux vous faire comprendre mes associations d’idées, mais je ne puis faire en sorte que, ne fût-ce que chez un seul d’entre vous, elles deviennent également un signe valable, un mécanisme qui réagisse infailliblement à l’appel et qui se déroule toujours exactement de la même manière.

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Pour être bon à tout et à la hauteur de toutes les tâches, il ne faut certes pas manquer de force d’âme, ni de dynamisme et de chaleur, mais en regorger. Ce que tu nommes passion, ce n’est pas une force de l’âme, ce sont les frictions entre l’âme et le monde extérieur

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Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d’un enseignement parfait, mon ami ; c’est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n’est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s’enseigne pas ex cathedra.

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Le Jeu était un problème vital, il avait été jusqu’alors le grand problème essentiel de sa vie, et il n’était nullement disposé à laisser de bienveillants pasteurs d’âmes alléger pour lui ce conflit ou le traiter en bagatelle, avec un sourire professoral aimablement évasif.

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Un jour, Valet avoua à son professeur qu’il souhaitait parvenir à être en mesure d’incorporer le système du Yi-King au Jeu des Perles de Verre. Le Frère Ainé se mit à rire. « Essaie donc, s’écria-t-il, tu verras bien. Introduire dans le monde une jolie petite plantation de bambous, c’est encore possible. Mais il me paraît douteux que le planteur réussisse à introduire le monde dans son bois de bambous. »

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Partout, chez les premiers écrivains chinois, il rencontrait l’éloge de la musique, célébrée comme l’une des sources profondes de toute espèce d’ordre, de moralité, de beauté et de santé ; cette haute idée morale de la musique lui avait de tout temps été inculquée par le Maître de la Musique, qui pouvait presque passer pour en être l’incarnation.



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L’homme qui a dit, en l’un des jours les plus éclatants de sa vie, à la fin de son premier Jeu solennel, après une manifestation exceptionnellement réussie et impressionnante de l’esprit castalien : « Il déplaît de songer que Castalie et le Jeu des Perles de Verre disparaîtront un jour, et pourtant il faut y penser », cet homme a de bonne heure, bien avant d’avoir été initié à l’histoire, possédé un sens de l’univers qui lui rendait familiers la précarité de tout résultat et le caractère problématique de toute création de l’esprit humain.


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C’était un passe-temps, comme d’autres philosophies, et il ne voyait pas de mal à ce qu’on y prît plaisir. Mais la chose elle-même, l’objet de ce passe-temps, l’histoire en un mot, était quelque chose de si laid, de si banal et de si diabolique à la fois, de se ignoble et de si ennuyeux, qu’il ne comprenait pas qu’on pût s’y attacher. Son contenu ne se bornait-il pas à l’égoïsme humain et à cette lutte pour le pouvoir, éternellement pareille, qui éternellement se surestimait et se glorifiait elle-même, à ce combat pour une puissance matérielle, brutale, bestiale, pour une chose, par conséquent, que le monde des représentations d’un Castalien ne connaissait pas ou qui n’y avait pas la moindre valeur ?



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« Je ne sais pas si ma vie a été inutile, si elle n’a été qu’un contresens ou si elle a une signification. Si elle devait en avoir une, ce serait sans doute celle-ci : un individu, un homme de notre temps, en chair et en os, a eu l’occasion de reconnaître et d’éprouver de la manière la plus nette et la plus douloureuse à quel point Castalie s’est éloignée de sa mère-patrie ou, si l’on veut, l’inverse : à quel point notre pays est devenu étranger et infidèle à la plus noble de ses provinces et à son esprit, à quel point chez nous le corps et l’âme, l’idéal et la réalité divergent, à quel point ils s’ignorent et veulent s’ignorer. Si j’ai eu dans ma vie une tâche et un idéal, ce fut de réaliser dans ma personne une synthèse de ces deux principes, de servir entre eux d’intermédiaire, d’interprète et de conciliateur. J’ai essayé et j’ai échoué.

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Les règles que j’avais apprises chez vous […] paraissaient me fortifier et me protéger, me garder en belle humeur et en bonne santé et me confirmer dans mon intention de passer mes années d’études tout seul, dans l’indépendance, selon le meilleur style castalien, en n’obéissant qu’à ma soif de savoir et en ne me laissant pas imposer un programme d’études dont le seul objectif était, dans un minimum de temps, de spécialiser le plus possible l’étudiant dans une profession lucrative, en tuant en lui toute prescience de liberté et d’universalité.

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Atteindre à cette sérénité, c’est pour moi, c’est pour beaucoup d’hommes le but suprême et le plus noble. Tu la trouveras aussi chez quelques pères de la Direction de l’Ordre. Cette sérénité n’est faite ni de badinage, ni de narcissisme, elle est connaissance suprême et amour, affirmation de toute réalité, attention en éveil au bord des grands fonds et de tous les abîmes ; c’est une vertu des saints et des chevaliers, elle est indestructible et ne fait que croître avec l’âge et l’approche de la mort. Elle est le secret de la beauté et la véritable substance de tout art. Le poète qui célèbre, dans la danse de ses vers, les magnificences et les terreurs de la vie, le musicien qui leur donne les accents d’une pure présence, nous apportent la lumière ; ils augmentent la joie et la clarté sur terre, même s’ils nous font d’abord passer par des larmes et des émotions douloureuses.

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Il s’assit et joua délicatement, très bas, une phrase de cette sonate de Purcell qui était l’un des morceaux favoris du père Jacobus. Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence, si bas qu’on entendait encore dans leurs intervalles chanter la vieille fontaine qui coulait dans la cour. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l’espace et à cette heure nocturne l’ampleur et la grandeur de l’univers et, quand joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s’était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux.


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L’ameublement de chaque pièce y était fonction de ses dimensions, dans chacune d’elles régnait une agréable harmonie en deux ou trois couleurs, ponctuée çà et là d’une œuvre d’art de prix. Valet y laissa errer ses regards avec satisfaction, mais ce plaisir des yeux lui parut à la fin un rien trop beau, trop parfait, trop bien calculé ; il y manquait une devenir, une histoire, un renouvellement, et il sentait que même cette beauté des pièces et des objets revêtait le sens d’un exorcisme, d’un geste de défense, et que ces salles, ces tableaux, ces vases et ces fleurs encadraient et accompagnaient une vie qui aspirait à l’harmonie et à la beauté, sans réussir justement à y atteindre autrement qu’en gardant le diapason de ce décor.


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Nous sommes sur le déclin ; il se prolongera peut-être encore très longtemps, mais en tout cas il ne peut plus nous être réservé rien de plus grand, de plus beau et de plus désirable que ce que nous avons déjà possédé ; nous descendons la pente. Historiquement, nous sommes, je crois, mûrs pour la régression, et elle surviendra sans aucun doute, non pas demain, mais après-demain. Qu’on aille pas croire que c’est un diagnostic par trop moral de nos réalisations et de nos capacités qui me conduit à cette conclusion : je la déduits bien davantage encore des mouvements que je vois se préparer dans el monde extérieur. Nous approchons d’une époque critique ; partout on en sent les prémices, le monde s’apprête une fois de plus à déplacer son centre de gravité. Il se prépare des changements de pouvoir, ils ne s’effectueront pas sans guerre ni sans violence, et ce n’est pas seulement une menace pour la paix, mais une menace pour la vie et la liberté qui s’annonce du fond de l’Orient.


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« Des périodes de terreur et de très profonde misère peuvent survenir. Mais s’il doit y avoir encore un bonheur dans la misère, ce ne peut être qu’un bonheur de l’esprit, orienté, dans le passé, vers le sauvetage de la culture des époques antérieures, et, pour l’avenir, vers l’affirmation sereine et persévérante de l’esprit, dans une ère qui sans cela risquerait d’être entièrement vouée à la matière. »


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Ainsi il avait marché en rond, à moins que ce ne fût en ellipse, ou en spirale. En tout cas il n’était pas allé tout droit, car la ligne droite paraissait n’exister qu’en géométrie et être étrangère à la nature de la vie.


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L’enjeu de l’ « éveil », c’était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l’affronter. L’éveil ne vous faisait pas pénétrer plus près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu’on saisissait, ce qu’on accomplissait ou qu’on subissait dans cette opération, ce n’était que la prise de position du moi vis-à-vis de l’était momentané des choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le cœur du monde, mais dans le cœur de sa propre personne. C’était aussi pour cela que ce qu’on connaissait é »tait si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu’exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs du langage.


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Vous être trop imbu de votre propre personne ou vous en êtes trop dépendant, et ce n’est nullement le fait d’une grande personnalité. Un individu peut-être une étoile de première grandeur par ses talents, la puissance de sa volonté, par sa persévérance, mais être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie. Un autre aura les mêmes dons éminents, peut-être de plus beaux encore, mais son axe ne passera pas exactement par son centre, et il gaspillera la moitié de sa force en mouvements excentriques qui l’affaibliront et troubleront le monde qui l’environne.


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Il s’était aussi rendu compte que des formules traditionnelles – ou librement inventées – de sortilèges et d’exorcismes sont bien plus volontiers acceptées par des malades ou des malheureux qu’un conseil sensé, que l’homme aime mieux supporter des maux et une apparence d’expiation que d’amender ou simplement d’examiner son être intime, qu’il croit plus facilement à la magie qu’à la raison, à des formules qu’à l’expérience : toutes choses qui, durant les quelques milliers d’années qui suivirent, n’ont sans doute pas autant changé que bien des livres d’histoire le prétendent.


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Car, il le sentait, le yoghin avait plongé à travers la surface de ce monde, à travers ce monde tout en surface, jusqu’au fond de ce qui est, jusqu’au mystère de toutes choses, il avait rompu et dépouillé le filet magique des sens, les jeux de la lumière, des bruits, des couleurs, des sensations et demeurait solidement enraciné dans l’essentiel et le permanent.


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Il en est ainsi quand un homme concentre sur un unique objet tout l’amour dont il est capable ; la perte de celui-ci fait tout crouler pour lui, et il reste pauvre au milieu des ruines.

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Peu importait, le fait était là, cette intrigue se développait, grandissait, se dressait contre lui, comme la guerre et la fatalité ; il n’y avait pas de remède à cela, ni d’autre attitude à prendre que celle de l’acceptation, de la résignation impassible : car c’était ainsi, et non par des attaques et des conquêtes, que se manifestaient la virilité et l’héroïsme de Dasa.





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