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Thursday, March 29, 2007

SECHERESSE

J.G. Ballard
Sécheresse

Casterman, 1975
The Drought, 1965
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___________________________________________Extractions__________


"Oubliez l’eau. Catherine, je détesterais vous voir imaginer que je suis satisfait de moi, de toute chose. Si je me suis si bien préparé, c’est seulement parce que… - il chercha ses mots - …j’ai toujours estimé que la vie dans son ensemble était une sorte de terrain voué aux catastrophes"

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Ramson regarda l’avenue déserte. La plupart des maisons étaient vides, leurs fenêtres protégées par des planches et clouées, les piscines vidées de leur ultime réserve d’eau. Des files de voitures abandonnées étaient garées sous les platanes qui dépérissaient, et la route était jonchée de boîtes de conserves et de cartons que l’on avait laissés sur place. La poussière brillante comme du silex s’amoncelait contre les clôtures. Des feux de détritus se consumaient sans surveillance sur les pelouses grillées, leur fumée flottant mollement au-dessus des maisons.

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Il remarqua de nouveau la totale asymétrie de sa figure, la tempe gauche déformée qu’elle tentait de dissimuler par une boucle de cheveux. C’était comme si sa face portait déjà des blessures d’un accident de voiture effroyable qui se produirait quelque part dans l’avenir. Parfois, Ramson sentait que Judith était consciente de cet autre elle-même, et qu’elle traversait la vie avec la constante perspective de cet avenir menaçant.

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Quoique le révérend Johnstone et ses capitaines vissent ces visites d’un mauvais œil, ces randonnées à travers les dunes étaient fort utiles, car elles introduisaient dans ces vies stériles, pensait Ramson, ces éléments de hasard, cette conscience de la chance et du temps sans lesquels elles auraient bientôt perdu tout sentiment d’identité.





READ DURING WEEK 09&10/07

Thursday, January 25, 2007

L'ILE-DE-BETON

J.G. Ballard

Edition originale: Concrete Islands, 1973
10/18 Domaine Etranger, 1991



Extractions


Il poussa la portière, ramassa la canne qu’il avait laissée par terre, et se releva avec difficulté, en proie au vertige. Il se raccrocha au siège, l’herbe écrasée se redressa, elle se faufilait par la portière ouverte, elle lui frôlait la jambe. Un modèle de comportement, cette végétation élastique, bel exemple de vouloir-vivre.

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Il écoutait la pluie sur les tôles. Il se rappela la maison que ses parents avaient louée en Camargue, le dernier été qu’ils avaient passé ensemble. Certains jours, il y avait eu de ces pluies intenses qui tombaient sur le toit du garage au-dessous des fenêtres de la chambre où il avait connu les meilleurs moments de ses vacances.

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L’île était vraiment étrangère au réseau routier, infiniment plus ancienne que toute la région. On aurait dit que ce triangle de terrain vague avait survécu volontairement à force d’humilité têtue, et qu’il continuerait à persévérer dans l’être, inconnu, insoupçonné, quand les autoroutes seraient depuis longtemps retombées en poussière.

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C’était un homme d’une cinquantaine d’années, allure et tête de retardé mental. Sous un front bas, la figure plissée avait l’expression perplexe d’un enfant mal à l’aise, comme si le peu d’intelligence qu’il avait reçu à la naissance ne s’était jamais développé. La vie avait dû être dure, incompréhensible, pleine d’adultes sans cœur lui assénant des coups de tous côtés, et il restait là, encore accroché à sa foi innocente en un monde sans complication.

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C’est elle qui avait meublé l’appartement sans le consulter ; il éprouvait à la fois le même sentiment de dépendance et la même satisfaction d’être entouré de meubles inconnus.

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Ce qu’il voulait de cette fille, ce n’était pas qu’elle l’aide à s’évader de l’île, il s’en fallait bien ; il l’employait plutôt au service de motivations qu’il n’avait jamais acceptées auparavant : le besoin de se délivrer de son passé, de son enfance, de sa femme et de ses amis, de leurs affections et de leurs exigences, afin de partir pour toujours à l’aventure en vagabondant tout seul dans la cité déserte de son esprit.




READ DURING WEEK 01/07

Tuesday, June 13, 2006

LA-FOIRE-AUX-ATROCITES

J.G. Ballard

Edition originale: The Atrocity Exhibition
Editions Champs Libre, 1976



Extractions

Une piste mise hors-service sinuait dans l’herbe. En partie dérobés par l’éclat du soleil, les dessins de camouflage révélaient leurs contours à demi-familiers, parmi le mélange des tours et des blockhaus s’étendant alentour – le modèle d’un visage, d’une posture, d’un intervalle neural. Un événement unique allait se produire en ce lieu. Sans réfléchir, Travis murmura »Elizabeth Taylor ». Soudain, un bruit se fit entendre au-dessus des arbres.
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A cette époque, lorsqu’il asseyait à l’arrière de la Pontiac, Travis était préoccupé par la distance qui le séparait des manifestations de l’existence qu’il avait acceptée depuis longtemps. Sa femme ; les malades de l’hôpital (agents de la résistance au cours d’une Guerre Mondiale qu’il espérait bien parvenir à déclencher), sa liaison encore embryonnaire avec Catherine Austin – tout cela devenait aussi fragmentaire que les images d’Elizabeth Taylor et de Sigmund Freud sur les panneaux publicitaires, tout aussi irréel que la guerre du Vietnam recommencée par les producteurs de films. A mesure qu’il s’enfonçait dans sa psychose, découverte au cours de l’année passée à l’hôpital, il accueillait complaisamment ce voyage en terre familière dans des zones crépusculaires.

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Le mur de droite était vaste comme un court de tennis, cependant il ne contenait que l’image de l’œil droit et de la pommette. Il reconnut la femme des panneaux situés près de l’hôpital, cette vedette de cinéma nommée Elizabeth Taylor. Toutefois, ces dessins étaient bien davantage que de gigantesques répliques. C’étaient les équations incarnées des rapports fondamentaux existant entre l’identité de la vedette et les millions d’autres, réduplications d’elle-même, espace et temps de leurs propres corps et positions. Les trajectoires de leurs vies se rencontraient à angle aigu, mêlant des parcelles de mythologies personnelles aux divinités des cosmologies commerciales.

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Auto-Erotique. Alors qu’il se reposait dans la chambre de Catherine Austin, Talbot écoutait le sifflement des hélicoptères qui longeaient l’autoroute, venant de l’aéroport. Symboles d’une machine d’apocalypse, ils faisaient surgir des éléments du mobilier des bribes de mémoires inconnues, les figures d’émotions jamais dites. Son regard quitta la fenêtre. Catherine Austin était assise près de lui sur le lit. Son corps nu était disposé comme une étrange pièce à conviction, dont l’anatomie aurait résulté de la jonction d’une crevasse stérile et de monticules flasques. Il appliqua la paume de sa main contre l’aréole grisâtre de son sein gauche. Le paysage de béton aérien et souterrain révélait une présence encore plus forte, la géométrie d’un intervalle névrotique, une identité latente à l’intérieur de sa propre musculature.

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Mannequin Obscène. « Dois-je m’allonger près de toi ? » Ignorant sa question, Talbot scrutait ses larges hanches aux contours froids et privés de sensations. Déjà elle prenait l’allure d’un mannequin de caoutchouc, empli d’un gaz judicieusement réparti, obscène machine masturbatoire. En se levant, il aperçut le diaphragme dans son sac à main, cache-sexe inutile. Il écoutait les hélicoptères. Il lui sembla qu’ils excitaient une secrète zone d’atterrissage dans son cerveau. Sur le toit du garage se dressait la sculpture qu’il avait laborieusement construite au cours du mois passé ; antennes aériennes de métal supportant des visages de verre dirigés vers le soleil, clichés de radiographies volées au laboratoire et montrant des niveaux de maladie spinales en traitement. Toute la nuit il contempla le ciel, à l’écoute de la musique temporelle des quasars.

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Un Zoom de Soixante Minutes. Tout en déménageant d’appartement en appartement, le long de l’autoroute, Karen Novotny avait pleinement conscience de la continuelle dissociation des événements autour d’elle. Talbot la suivit à travers l’appartement, traçant des esquisses à la craie sur le sol autour de la chaise, autour des tasses et ustensiles sur la table du petit déjeuner tandis qu’elle buvait son café, et finalement autour d’elle-même : (1) assise dans la posture du Penseur de Rodin, sur le bord du bidet, (2) en pleine observation, sur le balcon, où elle attendait que Koester les rattrape, (3) faisant l’amour avec Talbot sur le lit. Il travaillait en silence à ses esquisses, modifiant de temps à autre la position des membres de Karen. Le bruit des hélicoptères était devenu incessant. Un matin, elle s’éveilla dans un silence total et s’aperçut que Talbot n’était plus là.

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Une question de Définition. Les tracés de plus ne plus nombreux couvraient les murs et le sol, frise de poses hiératiques et de danses priapiques – victimes des collisions, homme crucifié, enfants pendant rapport sexuel. Le contour d’un hélicoptère sinué sur la cendrée d’un court de tennis, tel le profil d’un ange.
Après Andy Warhol un simple geste, comme celui qui consiste à croiser ses jambes, aura plus de signification que le contenu de tout Guerre et paix. Au vingtième siècle, la crucifixion doit être envisagée comme un auto-désastre conceptuel.

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Lassitude de la Plage. Ayant gravi la pente de béton, il parvint au sommet du remblai. Le terrain s’étendait à perte de vue, de tous les côtés, troué à l’horizon de plusieurs derricks. Entre les sacs de sable et de ciments renversés, on apercevait de vieux pneus et des bouteilles de bière. Guam en 1947. Il s’éloigna de cet endroit, cherchant des tranchées de travaux et des fossés d’irrigation, près de la voie d’accès à une bretelle d’autoroute. Là, dans cette hutte terminale, il entreprit de mettre au point une sorte d’existence. A l’intérieur, il trouva une série de tests psychologiques. Quoique ne disposant d’aucun moyen de contrôle, ses réponses semblaient démontrer une identité. Il repartit explorer alentour et revint à la hutte avec quelques documents et une bouteille de Coca.

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Ce contre quoi le malade réagit c’est, tout simplement, la phénoménologie de l’univers, l’existence spécifique et indépendante d’objets et d’événements distincts, quand bien même ils semblent indifférents et inoffensifs. Une cuillère, par exemple, l’offense du seul fait qu’elle existe dans l’espace et dans le temps. Plus encore, on pourrait dire que la configuration précise – même si elle est due au hasard – des atomes de l’univers à un moment donné, et par conséquent unique, lui paraît absurde en raison même de son unicité… Le Dr. Nathan leva sa plume et regarda en direction de la cour de récréation. Traven était là, au soleil levant et abaissant bras et jambes, au fil d’une séquence intérieure qu’il répéta plusieurs fois (probablement une tentative de rendre le temps et la succession des événements insignifiants par réduplication ?).

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Il regardait Karen Novotny aller de pièce en pièce, établissant des rapports entre les mouvements de ses cuisses et de ses hanches avec l’architecture du sol et du plafond. Cette jeune femme aux extrémités décrispées était un module ; en la multipliant par l’espace et le temps de l’appartement, il obtiendrait une unité d’existence viable.

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Depuis maintenant quelques jours, elle était devenue consciente d’un processus croissant de désincarnation, comme si ses membres et ses muscles, ne servaient plus qu’à marquer le contexte résidentiel de son corps.

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Le Planétarium Mort. Sous un doux ciel d’équinoxe, la lumière du matin s’étalait uniment sur le béton blanc de la terrasse située devant l’entrée du planétarium. Tout près, des bassins de boue séchée figuraient l’image inversée du dôme abimé du planétarium et des seins érodés de Marylin Monroe. Presque totalement cachés par les dunes, les immeubles n’offraient aucun signe d’activité. Tallis attendait à la terrasse déserte du café, près de l’entrée, grattant avec une allumette les fientes de mouettes tombées par les interstices des tores déchirés sur les tables de métal bleu. Il se leva lorsque l’hélicoptère apparut dans le ciel.

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Anges en série. Tranquilles désormais, les émanations des astronautes morts se propageaient sur le terrain d’envol, retrouvant leurs identités dans les postures des jambes d’une centaine de starlettes, un millier de pare-chocs emboutis, les millions de morts en série des magazines à sensation.

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La légère pointe d’ironie qu’elle avait glissée dans sa voix ne l’irritait plus. Ils étaient désormais séparés par un immense no man’s land à travers lequel ce qui subsistait de leurs émotions émettait des signaux à l’instar de sémaphores sans code. Sa voix formait au plus un module aussi expressif que les perspectives du mur et du plafond aux lignes rigides comme le dessin d’un paquet de détergent. Elle s’assit sur le lit près de lui et déploya ses ongles humides en un geste d’une intimité plaisante. Il examinait la cicatrice transversale qu’elle portait au-dessus du nombril. Quel acte faudrait-il entre eux pour qu’ils parviennent à se joindre ?

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Pendant que Vaughan feuilletait les magazines, il écoutait les bavardages qui montaient d’en bas, les apartés ironiques de Koester et des femmes qui l’accompagnaient. Koester ressemblait à une bande d’actualités bidon.

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Ce que nos enfants ont à redouter ce n’est pas la circulation sur les autoroutes de demain, mais le plaisir que nous prenons à mettre au point les paramètres plus élégants de leurs morts.

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Même si l’on peut s’en consoler, il paraît probable que nos perversions familières vont bientôt disparaître, car leurs équivalents sont trop aisément perceptibles en termes d’angles de marches d’escaliers incongrus, dans l’érotisme mystérieux des ponts au-dessus des routes, ou dans les distorsions des gestes et des postures. Selon la logique de la mode, des perversions jadis populaires comme la pédophilie et la sodomie deviendront bien vite aussi dérisoires et courantes que les canards en faïence sur les cheminées des faubourgs.
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Le schéma de blessure optimum : dans le cadre du programme thérapeutique continu, les malades eurent à inventer un schéma de blessure optimum. Ils imaginèrent une grande variété de blessures. Les malades psychotiques montrèrent une préférence pour les blessures à la tête et au cou. Les étudiants et les personnels de station-service sélectionnèrent à un très gros pourcentage les blessures abdominales. En revanche, les ménagères de banlieues privilégièrent les blessures génitales à caractère obscène. Les schémas d’accidents qui concrétisèrent ces choix reflétaient une forme extrême d’obsession poly-perverse.
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Types de morts préférées. On soumit aux sujets divers types de morts et on leur demanda de choisir celles qu’ils redoutaient pour eux-mêmes et les membres de leurs familles. Le suicide et le meurtre apparurent comme les plus redoutés, suivis de la mort dans une catastrophe aérienne, par électrocution et noyade. La mort par accident d’automobile fut unanimement considérée comme la moins désagréable, en dépit des souffrances souvent longues avant le décès et des graves mutilations occasionnées.

READ DURING WEEK 19&20/06

Thursday, May 04, 2006

CRASH-!

J.G. Ballard

Edition originale : Crash !, 1973
Editions Calman-Levy, Domaine Etranger, 1974

Extractions

Le mariage de la raison et du cauchemar qui a dominé tout le XXe siècle a enfanté un monde toujours plus ambigu. Les spectres de technologies sinistres errent dans le paysage des communications et peuplent les rêves qu’on achète. L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux lueurs criardes gouverné par la publicité, les pseudo-événements, la science et la pornographie. Nos existences sont réglées sur les leitmotive jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa. La jubilation de McLuhan devant les mosaïques de l’information ultra-rapide ne saurait nous faire oublier le pessimisme profond de Freud dans Malaise dans la civilisation. Voyeurisme, dégoût de soi, puérilité de nos rêves et de nos aspirations – ces maladies de la psyché sont toutes contenues dans le cadavre le plus considérable de l’époque : celui de la vie affective.
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J’ajouterai que selon moi l’équilibre de la réalité et de la fiction s’est radicalement modifié au cours de la décennie écoulée, au point d’aboutir à une inversion des rôles. Notre univers est gouverné par des fictions de toute sorte : consommation de masse, publicité, politique considérée et menée comme une branche de la publicité, traduction instantanée de la science et des techniques en imagerie populaire, confusion et télescopage d’identités dans le royaume des biens de consommation, droit de préemption exercé par l’écran de télévision sur toute réaction personnelle au réel. Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.

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Dans le passé, nous avons tenu pour acquis que le monde extérieur représentait la réalité, quelque vague et confuse qu’elle pût être, alors que notre univers mental, avec ses rêves, ses fantasmes, ses aspirations, était le domaine de l’imaginaire. Il semble que ces rôles aient été renversés. La méthode la plus prudente et la plus efficace pour affronter le monde qui nous entoure est de considérer qu’il s’agit d’une fiction absolue – et réciproquement, que le peu de réalité qui nous reste est ancré dans notre cerveau. La distinction classique introduite par Freud entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves paraît désormais pouvoir s’appliquer à la prétendue réalité.

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Vaughan a déballé pour moi toutes ses obsessions concernant le mystérieux érotisme des blessures : la logique perverse des tableaux de bord baignés de sang, des ceintures de sécurité maculées d’excréments, des pare-soleil doublés de tissus cérébral. Chaque voiture accidentée déclenchait chez Vaughan un frisson d’excitation, par les géométries complexes d’une aile, les variations inattendues d’une calandre enfoncée, la saillie grotesque d’une console poussée vers le bas-ventre du conducteur comme en quelque fellation calculée de la machine. L’intimité d’un être humain dans son temps et son espace se trouvait pétrifiée pour l’éternité dans le réseau des poignards de chrome et du verre givré.

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Vaughan voyait la terre entière périr en une catastrophe automobile simultanée : des millions de véhicules jetés ensemble en un coït définitif, une ultime rencontre de sperme jaillissant et de fluide de refroidissement.

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En regardant la fumée de sa cigarette se perdre dans la pièce, je me demandais avec qui elle avait passé ces derniers jours. L’idée que son mari était responsable de la mort d’un autre homme ajouterait certainement une dimension inédite à leurs ébats, lesquels se déroulaient probablement dans notre lit, à côté du téléphone chromé qui avait apporté à Catherine les premières nouvelles de mon accident. Nos accidents cristalliseraient autour des objets neufs de la technologie.

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Cet apitoiement de pure forme sur le sort de la victime m’irritait. Simple prétexte pour une petite séance de gymnastique moralisante.

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Mon bref séjour à l’hôpital m’avait déjà convaincu que la carrière médicale est une porte ouverte à tous ceux qui nourrissent une rancune envers l’humanité.

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Catherine me voyait déjà sous un nouveau jour. Eprouvait-elle du respect – peut-être même de l’envie – à mon égard, parce que j’avais tué quelqu’un selon la seule méthode légale de meurtre qui nous reste aujourd’hui ?

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Les premières photos d’elle dans le véhicule défoncé montraient une jeune femme très ordinaire. Ses traits symétriques et sa peau vierge de toute ride décrivaient toute l’économie d’une vie passive et douillette, traversée de flirts sans conséquence subis sur les banquettes arrière de voitures bon marché, dans l’ignorance des véritables possibilités de son corps.

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Au cours de la semaine précédente, Helen s’était éloigné de moi, reléguant l’accident et tout ce qui me concernait à un passé dont elle ne reconnaissait plus la réalité. Je la sentais sur le point d’entrer dans cette période de disponibilité désinvolte que connaissent la plupart des gens après un deuil. Le choc de nos voitures et la mort de son mari étaient devenus les clés d’une sexualité nouvelle.

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Le regard qu’il promenait sue les spectateurs avait quelque chose d’insultant. Une fois de plus, j’étais frappé par son étrange mélange d’obsession personnelle, de clôture totale dans un univers de panique, et en même temps d’ouverture aux multiples expériences que pouvait lui offrir le monde extérieur.

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- Les techniques de simulation d’accident à la Prévention sont remarquablement avancées. Avec tout cet équipement, ils pourraient reproduire à volonté les morts de Jayne Mansfield et de Camus – même celle de Kennedy.
- Leur travail, c’est d’essayer de réduire le nombre des accidents, Vaughan, pas de l’augmenter.
- C’est sans doute une manière de voir les choses.

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Il ne restait que nous dans la station déserte. Catherine étendue, les jambes écartées, offrait sa bouche à Vaughan qui y frottait ses lèvres, présentant tour à tour chaque balafre. Leur étreinte sexuelle m’apparaissait comme un rituel vidé de contenu sexuel, le débat formel de deux corps exposant leur conception du mouvement et du choc.

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Les lignes des grosses américaines ou des coupés de sport européens l’enchantaient par leur soumission de la fonction à la forme.

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L’excitation qui envahissait mon esprit balançait entre la tendresse et l’hostilité : deux sentiments qui étaient devenus interchangeables.

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Devant moi, les éléments qui formaient sa personnalité, et sa musculature, flottaient à quelques millimètres les uns des autres dans une zone non pressurisée – comme le contenu d’une capsule spatiale.

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Le dernier des passagers du car venait d’être extrait de l’impériale. Cependant, le regard des spectateurs n’était pas dirigé vers les victimes humaines de la collision, mais vers des véhicules difformes au centre de la scène. Voyaient-ils dans ces épaves les modèles de leurs vies futures ?
READ DURING WEEK 16/06