Tuesday, May 22, 2007

LE-FLEUVE-DE-FEU


François Mauriac
Le fleuve de feu

Bernard Grasset, 1923
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___________________________________________Extractions__________


Evitons-nous jamais de subir l’empreinte d’un être qui nous aime avec quelque ardeur ? Plus fortement que ceux que nous aimâmes, ceux qui nous ont aimés nous marquent.

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Daniel Trasis n’était pas du monde. Jamais il n’avait subi ce dressage qui, dans un homme du monde, détruit les correspondances naturelles entre la pensée et la parole, entre les sentiments et les gestes.

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Il ne pensait à rien, écoutait son propre cœur et le moindre froissement de feuilles, retrouvait une sensation éprouvée autrefois pendant les parties de cache-cache – lorsque Marie Ransinangue le cherchait, passait tout près de lui et qu’il retenait son souffle. Dès ce temps-là, il savait faire silence, s’engourdir, jusqu’à n’être plus qu’une parcelle de l’être muet que les vents seuls émeuvent : nature, opium unique.

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« Malheur à ceux qui s’enorgueillissent de ne pas succomber à la tentation qu’ils ne subiront jamais ! » Elle aimait répéter cela, faisant retour sur elle-même, parce qu’elle haïssait la chair, et qu’elle redoutait d’en éprouver de l’orgueil.

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On ne sait pas tout ce que l’enfance en se retirant laisse en nous de débris. Ah ! faux sentiments, «mysticaillerie».




READ DURING WEEK 18/07

LA-PRESQU'ÎLE


Julien Gracq
La presqu'île

Librairie José Corti, 1970
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___________________________________________Extractions__________


Non, ce qui engourdissait ces campagnes peuplées de mauvais rêves, ce n’était pas la griffe appesantie d’un fléau, c’était plutôt un retrait souffreteux, une espèce de veuvage triste ; l’homme avait commencé à assujettir ces étendues vagues, puis il s’était lassé d’y mordre, et maintenant même le goût de maintenir sa prise avait pourri ; il s’était fait partout un reflux, un repli chagrin.

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Sur le banc de bois qui s’accotait à la cloison, une vieillarde qui serrait sur sa poitrine un fichu noir était assise près d’un panier d’osier, la tête baissée ; il était difficile de penser qu’elle fût entrée là et qu’elle en sortît jamais : elle semblait plutôt attendre, dans la lumière oblique de la croisée, sur le fond des bruns poisseux d’atelier, un peintre qui cherchât le caractère.

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Il ramena son regard vers la route grise et déserte. L’été était loin. Les champs autour de lui étaient vides ; dans les flaques figées des ornières qui se coulaient çà et là entre les fougères, dans la fraîcheur pénétrante et immobile de l’air mouillé, il traînait quelque chose de la tristesse inoccupée des fins de dimanche ; de nouveau, il se sentit seul.

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Il s’était bien attendu à ne pas retrouver sa remise intacte, mais il éprouvait la pointe d’une piqûre qui pénétrait plus loin ; il sentait que ce qui le désappointait n’était pas que ces bâtisses fussent laides, mais qu’elles désaccordaient une laideur connue. « j’ai vieilli », pensa-t-il, amèrement.

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Le monde, toujours panique – toujours alerté, alertant – le monde comme quelqu’un derrière la fenêtre qui vous tourne le dos, qui regarde ailleurs, et dont on voit seulement la nuque obsédante qui, par instants, bouge.

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Le bruit de ses pas sur le pavé retentissait contre le pavé des façades ; au long de ces venelles coudées il lui semblait se promener dans une oreille de pierre.

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Braye-la-Forêt était à l’évidence un des ces villages accotés aux anciennes forêts royales que le goût parisien du plein air commençait à aménager et à coloniser : un ancien hameau de grande culture enserré dans l’anneau de solitude des villégiatures du dimanche.

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L’œil évoquait vaguement, plutôt qu’une maison habitée, ces Réserves ou ces Pavillons discrètement luxueux et un peu retirés qui respirent au large sous les arbres d’été pour une clientèle choisie auprès des champs de courses ou des golfs à la mode, et que l’hiver fait ressembler soudain – rouillés, délavés, déteints - à un paquebot échoué sous les branches d’un crique perdue.

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On eût dit que la maison se partageait en deux versants comme ces villas d’une côte sauvage qui font face aux vagues. Derrière la marée battante du large qui heurtait les murs et faisait grelotter les vitres, je percevais encore vivement dans mon dos au-delà du corridor la douceur soudaine de cloître des arrières de la maison, une nuit close et coite, une nuit ancienne qui semblait sortir des armoires avec leur parfum vieilli.

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Quand je reviens par la pensée à cette Toussaint noyée, rien ne me paraît plus essentiel que d’essayer de lui rendre exactement son éclairage ; il me semble toujours que rien n’eût pu se passer de même sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible, à la fois songeuse et funèbre, que lui faisait la lueur tremblante des bougies.

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Quand l’œil désoeuvré plonge d’un balcon la nuit, à travers la rue, dans une pièce éclairée dont on a oublié de clore les rideaux, on voit des silhouettes qui semblent flottées sur une eau lente se déplacer aussi incompréhensiblement que des pièces d’échecs dans l’aquarium de cet intérieur inconnu.




READ DURING WEEK 16&17/07

Thursday, May 10, 2007

UN-ADOLESCENT-D'AUTREFOIS


François Mauriac
Un adolescent d'autrefois

Flammarion, 1982
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___________________________________________Extractions__________


Nous trinquâmes, le vieux et moi. Il me regardait du fond de ses quatre-vingts ans, sans ressentir aucune gêne de ce silence entre nous… Avec peut-être une nostalgie obscure ? Mais non, quel mot stupide « nostalgie » appliqué à ce vieux sanglier qui, en quatre-vingts ans, n’aura vécu qu’un seul jour, toujours le même, avec le fusil à portée de la main, avec sa bouteille de médoc à chaque repas, seul signe visible de sa fortune : aussi crasseux d’apparence, aussi ignare que le plus ignare et le plus crasseux des métayers dont il était la terreur. Pourtant ce fut bien une nostalgie que trahit ce qu’il me dit d’abord.

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Il y a cet échec, qui frappe moins avec les adversaires qu’avec les prétendus fidèles. Les ennemis, eux du moins, témoignent par leur haine que l’Eglise est encore capable de susciter une passion.

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Je me retrouvais dans cette ténèbre lactée d’un soir de lune, te que je suis toujours en ces heures-là, attentif au ruissellement de la Hure, à cette calme nuit murmurante, pareille à toutes les nuits, à cette même clarté qui baignera la pierre sous laquelle le corps que je fus finira par pourrir. Ce temps qui coule comme la Hure et la Hure est là toujours et sera là encore et continuera de couler… Et c’est à hurler d’horreur. Comment font les autres ? Ils n’ont pas l’air de savoir.

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En tout cas je savais mieux qu’eux ce qu’est la propriété. Qu’elle soit le vol, je m’en moquerais, mais elle est ce qui avilit, ce qui dégrade.

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…elle a toujours été persuadée que ce que j’appelle l’amour physique n’existe pas pour les êtres d’une certaine race dont nous sommes elle et moi, que c’est une invention des romanciers, qu’il est un devoir exigé de la femme par Dieu pour la propagation de l’espèce, et comme un remède à la bestialité des hommes ; elle ne m’a pas caché que c’est ce qui la déroute le plus dans la création. Je tombai d’accord avec elle que d’avoir si étroitement lié une âme capable de Dieu à un corps de chien, ouvrait devant l’esprit un abîme.

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Je me répétai : « Tu n’as aucune preuve ! Tu es victime de ce conteur arabe qui habite au-dedans de toi et qui invente indéfiniment des histoires, pour boucher les interstices ente les livres que tu lis, pour qu’un mur sans fissures te défende contre la vie. Mais cette fois, l’histoire que tu te racontes, c’est ta véritable histoire. Vraie ou inventée ? Quelle est la part de l’imaginaire ? A quel endroit précis recoupe-t-il le réel ? »

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Je regardai cette chambre qui était ma chambre et que rien ne marquait de mon signe en dehors des livres et des revues. C’était le papier marron qui avait toujours régné chez les miens : « Votre grand-mère adore le marron. » Aucun objet que de Saint-Sulpice : la pire des laideurs – celle que crée le manque de culture.

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Aujourd’hui j’avais vingt et un ans, personne n’avait de pouvoir sur moi. Je me dépouillerais de tout d’un seul coup. Les propriétés, je les arracherais de moi, je les laisserais à maman. Elle les aurait toutes à elle, mais elle en mourrait. Car sa folie, c’était l’héritage éternel, c’était la mort vaincue par l’héritage.

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Le vrai est que moi aussi, tout comme elle, je vous préfère Maltaverne, mais pour d’autres raisons que maman : ce ne sont pas les propriétés en tant que propriétés, ce n’est pas la possession au sens où elle l’entend ; je n’oserais l’avouer à personne qu’à Donzac. Je ne peux pas abandonner cette terre, ces arbres, ce ruisseau, ce ciel entre les cimes des pins, ces géants bien-aimés, cette odeur de résine et de marécage qui est pour moi (c’est fou !) l’odeur même de mon désespoir.

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Je connais, et Donzac connaît ce trait de ma nature, je ne sais s’il est très singulier ou s’il est commun a beaucoup d’hommes : quand je tiens à quelqu’un, ce besoin que j’ai de sa souffrance pour être rassuré.

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Oui, moi je suis humble, pour l’humilité je ne crains personne, je ne crois pas qu’aucun de mes gestes ait la moindre importance.

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Ce qu’elle seule pouvait me donner et qu’elle m’a donné, je ne l’oublierai jamais, si vieux que je vive. Mais comprends-moi, maman, moi aussi j’ai passé la ligne au-delà de laquelle il n’est plus question d’être heureux ; il s’agit de dominer la vie. Cette ligne, je l’aurai passée à vingt-deux ans, et toi, la soixantaine sonnée.




READ DURING WEEK 14&15/07

Wednesday, May 02, 2007

UN-BEAU-TENEBREUX

Julien Gracq
Un beau ténébreux

Librairie José Corti, 1945
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___________________________________________Extractions__________


Je me suis senti aujourd’hui singulièrement déprimé, tout isolé dans cette petite ville oisive où je ne connais personne et où je n’ai que faire, où j’ai échoué par désoeuvrement. Je comptais travailler ferme à cette étude sur Rimbaud, mais la littérature m’ennuie. Et il y a plus grave encore : je vieillis, et il me semble que j’ai imperceptiblement glissé du temps que l’on passe à vivre à celui que l’on passe à regarder la vie s’écouler.

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Les parfums : une des rares choses qui pour moi enrichissent la vie. L’incroyable timidité de notre civilisation devant les odeurs. Un parfum de grand couturier : à cela seul on peut mesurer l’amaigrissement de la sensualité moderne. Il faut toute l’épaisseur de la tradition catholique pour imposer encore sans scandale un arôme aussi corpulent, d’une présence aussi assurée que celui de l’encens.

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D’une certaine manière l’idée naquit, il me semble, en moi très tôt de cette inquiétude exaltée avec laquelle au milieu de nous nous le sentions ainsi bouger, vivre, qu’Allan « brûlait sa vie par les deux bouts ». Dans ses entretiens avec moi – ces entretiens si fraternels, si graves, de la cour du collège, un bras jeté autour des épaules, dont le souvenir décompose soudain la vie de l’homme mûr en je ne sais quelle grimace d’abominable futilité – revenait souvent en lui comme une obsession l’idée si étrange, si peu de son âge, que l’on peut épuiser la vie. Dans cette tragédie de l’époque enfantine, cette tragédie dont la catastrophe finale est seulement la vie, la vie courante, désenchantée, il devinait très clairement le dernier acte, - comme plus tard arrivé à l’âge d’homme il devait pardessus tout ressentir d’avance sa dernière péripétie : la mort.

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La différence essentielle lui paraissait consister en ceci : que tandis que Dante imaginait les cercles de son enfer descendant en rétrécissant sans cesse leurs spires, comme la cuvette du fourmilion, vers le puit final où « Satan pleure avec ses six yeux » - Hugo, par une singulière inversion de cette image, faisait cheminer vers le bas ses spirales en s’élargissant sans cesse dans la profondeur, jusqu’à lâcher l’imagination dans un maëlstrom, un vertige, une dissolution brusque et géante dans le noir.

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Il y a matière à d’amples réflexions dans le fait qu’un chef d’œuvre se reconnaît – entre autres choses, plus qu’autre chose – à certaines proportions, ou plutôt disproportions singulières, absolument à mon sens irréductibles à l’art extérieur et au demeurant bien sommaire de la composition. J’ai parfois l’impression, en feuilletant un livre aimé, de sentir au dessus de mon épaule l’auteur penché qui, comme dans les jeux de notre enfance, d’un certain clin d’œil dur m’indique que je « brûle » ou que je m’éloigne. Je suis convaincu que si je pouvais voir sous un vrai jour cette phrase, peut-être ce mot central, focal, qui m’échappe toujours et que pourtant me désignent, courant à travers la trame du style, certaines orbes grandioses et concentriques comme d’un milan qui plane au-dessus d’une vaste étendue de campagnes, - alors je sentirai changer ces pages dont le secret enseveli me bouleverse, et commencer le voyage sans retour de la révélation.

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Là pourtant serait peut-être le seul crime sans rachat : dans une vie gâchée, rognée, rongée par la paresse, la peur, le scrupule calculateur. L’anéantissement minutieux et quotidien des possibilités offertes. Et, pour en finir, cet étouffement, justifié par un moelleux système de scepticisme. Ce qui commence par « Je me hâtais de déplaire exprès, par crainte de déplaire naturellement » (Mauriac) continue par « Je me hâtais d’échouer exprès, par crainte d’échouer naturellement », et pourrait se terminer un jour par : « Je me hâtai de mourir exprès, par crainte de mourir naturellement » (une phrase d’excellent comique). Rien de plus propre peut-être à épuiser une vie qu’une telle combinaison de l’orgueil et de la lâcheté (« Cela finira mal »).

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Combien plus que les maisons abandonnées m’intriguent, m’égarent, quand elles sont vraiment le vêtement de pierre, la coquille façonnée, gauchie par l’habitude, de la vie de tous les jours, ces pièces à l’instant quittées, chaudes encore comme un manteau qu’on dépouille, et auxquelles un désordre maigre de papiers, de linges, je ne sais quel air d’attente hagarde, de geste suspendu, suffisent à prêter, par-dessus tout autre témoignage, une authenticité moins imitable encore que celle d’un visage.

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Lorsque le regard isole longuement, obstinément dans un détachement volontaire de tout le reste, un meuble, un portrait, un détail de tapisserie, il arrive parfois qu’à les voir tels qu’ils sont, dans leur allure à jamais singulière, tout ce qui d’eux-mêmes ressort enfin d’absolument irréductible à tout motif plausible, à toute sollicitation raisonnable, - jusqu’à soudain rendre invisible tout le reste – tout ce qui fait qu’ils sont, tout ce qui en eux tend à suggérer ce qu’ils pourraient aussi être, lorsqu’on se sent soudain incapable de se dire plus longtemps « ce n’est que cela » - alors on ressent parfois, dans de rares occasions, cette panique inconjurable que j’ai ressentie hier.

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Dans les meilleurs moments, je lui vois pour moi cette même douceur attentive, prévenante, qu’on voit aux malades graves pour ceux qui veillent à leur chevet : ils caressent sur autrui l’image de leur propre malheur.

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J’appelle deviner tout simplement le plus triomphant moment de la quête. La vérité est triste, comme vous le savez. Elle déçoit parce qu’elle restreint. Elle tient dans un poing fermé, puis dans le geste d’une main qui se délace et rejette. Elle est pauvre, elle démeuble et démunit. Mais à l’approche d’une vérité un peu haute, encore seulement pressentie, il se fait dans l’âme dilatée pour la recevoir un épanouissement amoureux, un calibrage de grande ampleur où s’indique la communion avec ce qu’elle désire recevoir en nourriture. C’est cette ascèse quasi mystique, cette équivalence pressentie, si précise et quasi miraculeuse, du désir et de sa pâture, ces approches un peu hautes de la Table que j’appelle deviner.

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Vous m’entendez mal, Allan, ou peut-être m’entendez-vous trop bien. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans l’énigme que je me propose. Tout est tellement dérisoire, inoffensif. Tout réside tellement dans les idées qu’on s’en fait, dans un certain pouvoir oblique de suggestion équivoque, dans la spéculation effrénée sur la faim qu’à l’homme d’inventer, de croire, de bâtir le compliqué, le pervers, le ténébreux. Mais c’est là ce qu’il y a d’angoissant, de tragique. C’est là que se noue le piège et que et que s’abrite l’assassin aux mains pures, aux mains, je ne crains pas de le dire, immaculées.

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Comme ce sol supporte mal la vie, l’expulse. Ici on a pu, on a dû être plus exigeant qu’ailleurs sur les raisons qu’on a d’y rester, s’interroger plus pertinemment sur ses vraies chances

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« J’ai lu quelque part que la mort était une société secrète. Le mot donne, n’est-ce pas, à réfléchir. Ce qui n’est qu’une fin, un pis-aller, et c’est peu dire, pour la plupart des êtres, ne peut-il devenir pour d’autres une vocation ? »

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Il y avait pour chacun d’eux, dans chacun de ces jours sans âge, frappés d’un condamnation si évidente, si irrévocablement les derniers, quelque chose d’une saveur libre et sauvage ; et chaque matin de ces jours si vacants – comme le sursis d’un condamné, comme le congé d’un écolier que prolonge au dernier moment par miracle un deuil, une maladie, - déraciné du temps semblait béer soudain sur des possibilités plus secrètes – comme si, distraits aussi bien des vacances banales que de l’enchaînement des tâches quotidiennes, ces jours leurs eussent parus soudain – démesurés, omineux, d’une plénitude presque suffocante, - les seuls vraiment gagnés sur la mort.




READ DURING WEEK 13/07

Wednesday, April 18, 2007

LES-SIRENES-DE-TITAN

Kurt Vonnegut
Les sirènes de Titan

Denoël, Présence du futur, 1962
The sirens of Titan, 1959
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Quel animal optimiste l’homme est-il donc ! dit Rumford. Imaginer que l’on durera encore dix millions d’années… comme si les gens étaient aussi bien conçus que les tortues !

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Aucun des meubles n’avait de pieds et cela donnait un aspect spectral au mobilier. Tout était suspendu magnétiquement à hauteur convenable. Les tables, le bureau, le bar et les divans étaient des plaques flottantes. Les chaises, des bols immobilisés dans l’espace.

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Ransom K. Fern quitta la fenêtre. Son visage montrait un mélange troublant d’âge et de jeunesse. Les stades intermédiaires ne s’y étaient pas inscrits. On n’y trouvait pas trace de l’homme de trente, quarante ou cinquante ans qu’il avait laissé en arrière. On aurait cru un garçon de dix-sept ans blanchi soudain par un souffle desséchant.

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Histoire : 26 – Tout le monde, sur Mars, vient de la Terre. On croyait que ce serait beaucoup mieux sur Mars. Personne ne se souvient de ce qui était mal sur Terre.

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Il n’y a pas de raison pour que le bien ne triomphe pas aussi souvent que le mal. Tout triomphe est une question d’organisation. S’il existe des anges, j’espère qu’ils ont mis au point les méthodes de la Mafia.

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Les martiens embarqués ne pouvaient faire que deux choses : presser deux boutons du tableau de bord, l’un marqué ouvert, l’autre fermé. Le bouton ouvert déclenchait l’envol et le bouton fermé ne servait à rien. Mais les experts de la Santé mentale avaient insisté pour qu’on procédât à son installation. Les êtres humains, avaient-ils dit, étant toujours beaucoup plus satisfaits d’une mécanique qu’ils se figurent pouvoir arrêter.

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Comme il le dit dans son Histoire de poche de Mars : « Celui qui veut changer le monde de façon significative doit avoir le sens de l’organisation, un empressement génial à verser le sang d’autrui et une nouvelle religion à introduire au cours de la brève période de repentir et d’horreur qui suit inévitablement toute effusion de sang. »

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« Cette nouvelle religion s’appelle l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent. La bannière de cette église sera bleue et or. Et il y sera inscrit, en lettres d’or sur fond bleu : Prends soin du Peuple et Dieu tout Puissant prendra soin de Lui-Même. »

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Salo était dépourvu de bras. Par contre, il avait trois yeux qui pouvaient percevoir le spectre dit visible, mais également l’infra-rouge, l’ultra-violet et les rayons X. Salo était ponctuel, c’est-à-dire qu’il vivait le moment de l’instant et il aimait répéter à Rumford qu’il préférerait voir les merveilleuses couleurs des extrémités du spectre que le passé ou le futur.

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Une année de Tralfamadore, d’après ses calculs, correspondait à 36 162 fois la durée d’une année terrestre. La cérémonie à laquelle il avait participé avait donc été donnée en l’honneur d’un gouvernement vieux de 361 620 000 années terrestres. Salo décrit cette forme durable de gouvernement comme étant de l’anarchie hypnotique, mais il a refusé à expliquer son fonctionnement.




READ DURING WEEK 11&12/07

Thursday, March 29, 2007

SECHERESSE

J.G. Ballard
Sécheresse

Casterman, 1975
The Drought, 1965
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"Oubliez l’eau. Catherine, je détesterais vous voir imaginer que je suis satisfait de moi, de toute chose. Si je me suis si bien préparé, c’est seulement parce que… - il chercha ses mots - …j’ai toujours estimé que la vie dans son ensemble était une sorte de terrain voué aux catastrophes"

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Ramson regarda l’avenue déserte. La plupart des maisons étaient vides, leurs fenêtres protégées par des planches et clouées, les piscines vidées de leur ultime réserve d’eau. Des files de voitures abandonnées étaient garées sous les platanes qui dépérissaient, et la route était jonchée de boîtes de conserves et de cartons que l’on avait laissés sur place. La poussière brillante comme du silex s’amoncelait contre les clôtures. Des feux de détritus se consumaient sans surveillance sur les pelouses grillées, leur fumée flottant mollement au-dessus des maisons.

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Il remarqua de nouveau la totale asymétrie de sa figure, la tempe gauche déformée qu’elle tentait de dissimuler par une boucle de cheveux. C’était comme si sa face portait déjà des blessures d’un accident de voiture effroyable qui se produirait quelque part dans l’avenir. Parfois, Ramson sentait que Judith était consciente de cet autre elle-même, et qu’elle traversait la vie avec la constante perspective de cet avenir menaçant.

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Quoique le révérend Johnstone et ses capitaines vissent ces visites d’un mauvais œil, ces randonnées à travers les dunes étaient fort utiles, car elles introduisaient dans ces vies stériles, pensait Ramson, ces éléments de hasard, cette conscience de la chance et du temps sans lesquels elles auraient bientôt perdu tout sentiment d’identité.





READ DURING WEEK 09&10/07

Wednesday, March 28, 2007

CE-QU'IL-RESTE


Pierre Sansot
Ce qu’il reste

2006, Editions Payot & Rivages
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Les personnes bien intentionnées nous demandent de nous préparer à notre mort. Quelle extravagance : autant demander à un candidat de préparer un examen auquel de toute manière il ne se présentera pas puisque la pensée de la mort et l’expérience de la mort n’ont pas grand rapport.

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La partition de l’espace et du temps, elle apparaît dans les places de parking qu’il nous est possible d’occuper pour une durée déterminée tout comme un terrain de tennis qui nous est accordé pour une heure ou pour une heure de spectacle où nous avons le devoir de rire. Le reste n’a pas le droit d’exister puisque tout a été calculé à la juste mesure de nos besoins et quand il apparaît, des employés zélés le font disparaître de notre table à moins que dans un fast-food, nous ne l’engloutissions dans une poubelle disposée à cet usage. La rotation rapide, la mise hors service de l’inutile sont traquées.

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C’est pourquoi j’aimerais rapprocher ces deux conservatoires que sont les musées et les cimetières –lesquels ont une manière particulière de perpétuer notre mémoire. Le cimetière est par excellence une maison des songes. Nous y évoquons les ombres de nos chers disparus. Leurs traits s’estompent. Il nous faut par l’imagination leur donner un peu plus de couleur. Nous devons réinventer leur voix de moins en moins audible. Au contraire, dans un musée, les œuvres nous imposent impérieusement leur présence. Nous avons à les percevoir et non à les rêver. Elles ont le pouvoir de nous tirer de quelques pensées vagabondes, de quelques rêveries trop personnelles.

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Je ne décrie pas l’espèce humaine, je mets en cause son arrogance à l’égard des autres espèces.

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Certains hommes se refusent à entendre cette leçon. Ils admettent tout au plus qu’existe en nous une part bestiale qu’il convient de réprimer : elle serait à l’origine de nos actes de barbarie comme si l’homme n’était pas capable par lui-même de produire de l’inhumain.

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Tant que nous disposions de quelques références incontestables comme le Pouvoir, le Travail, il nous était possible de désigner les marginaux. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous : paysans, chercheurs, étudiants, chômeurs, vieux, petits commerçants ont le sentiment d’être largués et d’être tenus à l’écart d’un centre (de décisions) par ailleurs introuvable.

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Comme l’écrivait un physicien célèbre : « La multitude ordonnée des galaxies m’émeut mais j’admire tout autant l’esprit humain qui fut capable de les appréhender. »

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Ce n’est pas pour autant réduire à néant la part de l’homme car si l’on en croit mes analyses, il faut que de son côté, l’homme soit un être sensible, capable de s’émouvoir, de s’oublier, pour admirer l’altérité. Un philosophe a écrit en souriant que sans la musique, l’homme serait une erreur de la nature.

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J’entrais en amitié avec un Paris populaire, du côté de Belleville, du bas de Montmartre, un Paris proche de la poésie de Jacques Prévert où les filles sont souriantes, où le patron offre parfois une tournée et où la patronne cuisine des plats aux petits oignons. Employés, dactylos, ouvriers plaisantent entre eux sans faire d’histoires. Au-dehors, des foules déambulent pacifiquement, se rassemblent, se dispersent, se disjoignent.

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Non plus la blancheur livide des glaces éternelles, mais le rien de l’existence, la pauvreté de notre misérable moi. Non plus l’aridité de certaines terres incertaines mais celle de paroles difficiles à entendre ou de psalmodies répétitives. Dans les deux expériences, nous nous murerons dans l’ineffable, incapables de dire correctement ce que nous avons traversé ici ou là, désireux de ne pas retourner aussi vite à l’existence quotidienne et à ses sunlights dérisoires.





READ DURING WEEK 09&10/07

Friday, March 23, 2007

HOLLYWOOD-BLUES

Kim Newman



Hollywood blues
Editions Gallimard, Folio SF, 2006
Night Mayor, 1989






Extractions


Je dus y regarder à deux fois avant de remarquer l’automatique calé, comme un jouet d’enfant, dans son poing gigantesque. Il n’avait pas de réplique, mais le flingue disait « monte dans la bagnole » dans quinze langues différentes.

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J’imagine que j’avais de la chance. C’était une entraîneuse, pas un flic. Logique. Les statistiques prouvent qu’il y a plus de femmes dans le monde que n’importe quoi d’autre, à l’exception des insectes. Je fis pivoter le tabouret vers elle. C’était une blonde en robe noire, avec un petit chapeau et un voile. La robe se resserrait là où il fallait et brillait là où elle n’aurait pas dû. Je me dis qu’elle allait me demander de l’argent.

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Je serrai les poings dans mes poches. Il était plus costaud que moi, moins fatigué et accompagné par les fils illégitimes de King Kong. J’allais me faire réduire en purée. Encore une fois. Ça devenait lassant.

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Elle s’imagina une vie entière passée dans un de ses propres Rêves : chaque ligne de dialogue des personnages serait familière et elle saurait ce qui l’attendait à chaque coin de rue. Quelle que soit la taille de l’univers qu’il avait créé, Daine resterait toujours enfermé dans un monde limité par son imagination. Il était sans doute déjà trop atteint pour se rendre compte qu’il n’avait fait que passer d’une boîte à une autre, plus petite.

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Un grand portrait peint, plutôt mal, d’ailleurs, du maire Donlevy était accroché derrière le bureau. Il paraissait sournois ; le peintre n’avait pas dissimulé le renflement qui, sous sa veste, bosselait son écharpe de maire. Il s’agissait soit d’une arme de poing, soit d’une liasse de billets provenant d’un pot-de-vin. Le maire avait la réputation d’être l’homme politique le plus haut placé que l’on puisse acheter.

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Le public était debout à présent. Tous nous insultaient et essayaient de nous frapper. Deux personnes avaient sorti des torches de nulle part et les brandissaient avec le zèle d’un groupe de paysans transylvaniens soûls fondant sur le château de Frankenstein pendant un orage électrique. Des vois rauques nous promettaient de déplaisantes façons de mourir.



READ DURING WEEK 07&08/07

LE-PASSAGE-DE-LA-NUIT

Haruki Murakami



Le passage de la nuit, "After dark", 2004
Belfond, 2007




Extractions


Nous sommes dans un restaurant Denny’s. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d’ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel.
« Bonsoir. Bienvenue chez Denny’s. »
Dans ces restaurants-là, les gens et les choses sont anonymes, interchangeables. L’établissement est presque plein.


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Entre un homme d’âge moyen, plutôt petit, à la tenue soignée. Il s’assoit à l’extrémité du comptoir, commande un cocktail et parle avec le barman à mi-voix. Sans doute un habitué. Sa place. Sa boisson. Un de ceux dont on ne sait rien, qui peuplent la ville, la nuit.


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« Une fois qu’on commence à penser de cette façon, plein de choses nous paraissent différentes. Le tribunal, en tant que système, s’est mis à ressembler à mes yeux à un être vivant très étrange.
- Un être vivant très étrange ?
- Eh bien, mettons, un poulpe, pour te donner un exemple… Un poulpe géant qui vit dans les profondeurs sous-marines. Qui possède une énergie vitale intense. Qui se déplace dans la mer obscure en faisant onduler ses nombreux tentacules.
[…]
« Je n’ai pas d’explication. Pourquoi je me sentais aussi désemparé qu’on ait condamné ce type à mort ? Tu sais, il était irrécupérable. Entre lui et moi, il n’y avait aucun point commun, aucun lien. Mais alors, pourquoi mes sentiments ont-ils été aussi intenses ? »
La question posée reste là, en suspens, au moins trente secondes. Mari attend la suite de l’histoire.
Takahashi reprend : « Je veux dire, je crois, que lorsqu’un homme seul, quel qu’il soit et quelles qu’en soient les raisons, se fait capturer par ce poulpe géant et aspirer dans les ténèbres, le spectacle est insupportable. »


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Ils avaient rompu depuis longtemps, mais ils ne pouvaient quand même pas abandonner un enfant de sept ans. Une tante venait un jour sur deux, un peu à contrecoeur. Les voisins aussi s’occupaient de moi à tour de rôle. Ils faisaient la lessive. Ils m’apportaient des courses, à manger. A cette époque, on habitait dans un quartier populaire, et c’était sans doute bien. Dans ce coin-là, le voisinage n’était pas un mot vide de sens.


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- A mon avis, quand tu trouveras quelqu’un de bien, t’auras nettement plus confiance en toi qu’aujourd’hui. Fais pas les choses à moitié, je te le dis. Dans la vie, tu vois, il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à deux, et d’autres qu’on ne fait que seul. Ce qui est important, c’est de bien réussir la combinaison.


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« Moi, je crois que l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire. Et cette mémoire qu’elle garde des choses importantes de la réalité ou non, c’est pareil, puisqu’elle sert juste à maintenir les fonctions vitales. C’est que du carburant, voilà. Que ce soit des pubs dans des journaux, des livres de philo, des magasines de cul, ou une grosse liasse de billets de 10.000 yens, quand tu mets tout ça au feu, c’est que du papier. Le feu, il brûle pas en pensant : «Oh, ça, c’est du Kant ! » Ou : « Tiens, c’est l’édition du soir du Yomiuri ! » Ou encore : « celle-là, elle a de beaux nichons ! » Pour le feu, c’est que des bouts de papier. Là, pareil : les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant. »






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Monday, March 19, 2007

NOS-ANIMAUX-PREFERES

Antoine Volodine



Nos animaux préférés [ Entrevoûtes ]
Seuil, Fiction & Cie, 2006





Extractions




L’amertume nihiliste et un ton goguenard caractérisent la Shagga des sept reines sirènes. On sent la volonté de ses auteurs de décrire le chaos historique et ses soubresauts comme une sorte de carnaval où plus grand-chose n’a d’importance : plus aucune lutte n’aboutit, le destin de chacun est de meurtrir ou d’être tué, tandis qu’alentour prospère une pagaille sanglante. L’autodérision rôde à travers les lignes, scellée par une dévalorisation systématique de ceux qui parlent ou qui agissent. Et, finalement, sous la faconde ironique se cache à grand-peine un cri, douloureux, désabusé et sans avenir.

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Le temps s’allongea. Comme toujours quand madame la gauche mort hante les parages, minutes et heures ont tendance à se confondre. Elles se confondirent.

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Même si on ne te dit rien pendant mille neuf cents ans, tu te dresseras hors de la flaque et tu essaieras d’imaginer ce qui se déroulait avant le présent, tu essaieras d’imaginer que jadis tu possédais une relation personnelle aux choses. Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide. Rien ne témoignera ailleurs et autrement de ton existence, nulle voix ne commentera ton amnésie, ta solitude, ton éternité et ton mutisme.

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Quand tu seras couché à une place enfin appropriée, sur un champ d’ordures et plus becqueté d’oiseaux que dé à coudre, il t’arrivera encore, disons une ou deux fois par jour, d’avoir l’illusion de la conscience, et, chaque fois que tu ouvriras les paupières, les oiseaux surpris par ce bruit inattendu s’envoleront de gauche à droite, toujours dans le même sens qui s’explique peut-être par autre chose qui nous échappe et qui nous échappera toujours ; ils s’envoleront à l’intérieur de ton silence, comme désireux de provoquer avec leurs ailes un vacarme plus assourdissant et plus riche que celui qu’auront fait naître tes membranes.

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Il y eut un temps où sur les surfaces de brique la peinture blanche servait à construire une histoire et à appeler à l’aide ou à la révolte, il y eut un temps où des hommes et des femmes niaient l’idée de la défaite, il y eut un temps où même les animaux savaient établir la différence entre l’envers et l’endroit du décor.

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- Qui t’a dit ça ?
- Avant d’être nommé aux registres, j’ai reçu une formation, dit l’humain. On était deux, plus la prof. C’est elle qui racontait ça. Elle nous faisait une description de l’était du monde. Elle prétendait que les générations futures auraient du mal à s’adapter.
- Les lacs immenses de bitume, c’est des conneries, assura Wong. J’ai tellement erré dans tous les coins que j’en aurais vus, si ça existait. Et les générations futures, c’est des conneries aussi. On n’aura pas de successeurs, on va s’arrêter là.
- Tu crois ?
- J’ai l’impression, dit Wong. A la rigueur, les araignées prendront la relève. Je leur souhaite bien du plaisir.



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Thursday, March 15, 2007

LE-JEU-DES-PERLES-DE-VERRE

Hermann Hesse


Le jeu des perles de verre
Calmann-Lévy, 1955


Titre original: Das glasperlenspiel




Extractions





…l’essentiel d’une personnalité semblait résider, serait-on tenté de dire, dans son excentricité, son anomalie, dans son caractère exceptionnel, souvent même presque pathologique, alors que, de nos jours, nous ne parlons jamais de personnalités marquantes que si nous nous trouvons en présence d’êtres qui ont réussi à dépasser le stade de l’originalité et de la singularité, pour s’intégrer aussi parfaitement que possible dans l’ordre général et servir avec le maximum de perfection une cause supérieure à leur personne.


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Le développement de la vie spirituelle semble avoir été dominé en Europe, depuis la fin du moyen âge, par deux grandes tendances : la volonté de libérer la pensée et la foi de toute espèce d’influence autoritaire, la lutte par conséquent de la raison, qui se sentait souveraine et d’âge majeur, contre la domination de l’Eglise romaine et – d’autre part – la recherche secrète mais passionnée de quelque chose qui légitimât cette liberté, d’une nouvelle autorité qui émanât d’elle-même et lui fut adéquate.

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« Quand le monde est en paix, que toutes choses sont en repos et suivent leurs supérieures dans leurs métamorphoses, il est possible de bien faire de la musique. Quand les désirs et les passions ne sont pas engagés sur des voies fausses, il est possible de perfectionner la musique. La musique parfaite a une cause. Elle naît de l’équilibre. L’équilibre naît de la justesse, et la justesse du sens du monde. Aussi ne peut-on parler musique qu’avec des gens qui ont compris le sens du monde ».

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Telle une jeune plante qui, jusqu’alors, s’est développée tranquillement, avec hésitation et qui se met soudain à respirer et à croître plus vigoureusement, comme si en un instant miraculeux la loi de sa forme s’était révélée à sa conscience, comme si, au fond d’elle-même, elle aspirait désormais à son accomplissement, cet enfant commença, quand la main du magicien l’eut touché, à rassembler et à tendre ses forces, vite, avidement ; il se sentit transformé, il se sentit grandir, il sentit entre lui et le monde des oppositions et des harmonies nouvelles.

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Il faisait humide dans la campagne, mais la neige avait disparu. Le long des filets d’eau, la terre verdoyait déjà ferme. Dans les buissons sans feuilles, des bourgeons et les premiers chatons qui venaient d’éclore donnaient déjà un semblant de coloration, et l’air était plein de parfum, d’un parfum chargé de vie et de contradictions : cela sentait la terre humide, les feuilles en train de pourrir et les germes nouveaux.

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Mais cette association, cette flambée, chaque fois, de deux impressions sensibles, quand je pense à l’annonce du printemps, est une affaire personnelle. Certes, elle est communicable sous la forme où je vous l’ai racontée ici. Mais elle n’est pas transmissible. Je peux vous faire comprendre mes associations d’idées, mais je ne puis faire en sorte que, ne fût-ce que chez un seul d’entre vous, elles deviennent également un signe valable, un mécanisme qui réagisse infailliblement à l’appel et qui se déroule toujours exactement de la même manière.

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Pour être bon à tout et à la hauteur de toutes les tâches, il ne faut certes pas manquer de force d’âme, ni de dynamisme et de chaleur, mais en regorger. Ce que tu nommes passion, ce n’est pas une force de l’âme, ce sont les frictions entre l’âme et le monde extérieur

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Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d’un enseignement parfait, mon ami ; c’est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n’est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s’enseigne pas ex cathedra.

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Le Jeu était un problème vital, il avait été jusqu’alors le grand problème essentiel de sa vie, et il n’était nullement disposé à laisser de bienveillants pasteurs d’âmes alléger pour lui ce conflit ou le traiter en bagatelle, avec un sourire professoral aimablement évasif.

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Un jour, Valet avoua à son professeur qu’il souhaitait parvenir à être en mesure d’incorporer le système du Yi-King au Jeu des Perles de Verre. Le Frère Ainé se mit à rire. « Essaie donc, s’écria-t-il, tu verras bien. Introduire dans le monde une jolie petite plantation de bambous, c’est encore possible. Mais il me paraît douteux que le planteur réussisse à introduire le monde dans son bois de bambous. »

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Partout, chez les premiers écrivains chinois, il rencontrait l’éloge de la musique, célébrée comme l’une des sources profondes de toute espèce d’ordre, de moralité, de beauté et de santé ; cette haute idée morale de la musique lui avait de tout temps été inculquée par le Maître de la Musique, qui pouvait presque passer pour en être l’incarnation.



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L’homme qui a dit, en l’un des jours les plus éclatants de sa vie, à la fin de son premier Jeu solennel, après une manifestation exceptionnellement réussie et impressionnante de l’esprit castalien : « Il déplaît de songer que Castalie et le Jeu des Perles de Verre disparaîtront un jour, et pourtant il faut y penser », cet homme a de bonne heure, bien avant d’avoir été initié à l’histoire, possédé un sens de l’univers qui lui rendait familiers la précarité de tout résultat et le caractère problématique de toute création de l’esprit humain.


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C’était un passe-temps, comme d’autres philosophies, et il ne voyait pas de mal à ce qu’on y prît plaisir. Mais la chose elle-même, l’objet de ce passe-temps, l’histoire en un mot, était quelque chose de si laid, de si banal et de si diabolique à la fois, de se ignoble et de si ennuyeux, qu’il ne comprenait pas qu’on pût s’y attacher. Son contenu ne se bornait-il pas à l’égoïsme humain et à cette lutte pour le pouvoir, éternellement pareille, qui éternellement se surestimait et se glorifiait elle-même, à ce combat pour une puissance matérielle, brutale, bestiale, pour une chose, par conséquent, que le monde des représentations d’un Castalien ne connaissait pas ou qui n’y avait pas la moindre valeur ?



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« Je ne sais pas si ma vie a été inutile, si elle n’a été qu’un contresens ou si elle a une signification. Si elle devait en avoir une, ce serait sans doute celle-ci : un individu, un homme de notre temps, en chair et en os, a eu l’occasion de reconnaître et d’éprouver de la manière la plus nette et la plus douloureuse à quel point Castalie s’est éloignée de sa mère-patrie ou, si l’on veut, l’inverse : à quel point notre pays est devenu étranger et infidèle à la plus noble de ses provinces et à son esprit, à quel point chez nous le corps et l’âme, l’idéal et la réalité divergent, à quel point ils s’ignorent et veulent s’ignorer. Si j’ai eu dans ma vie une tâche et un idéal, ce fut de réaliser dans ma personne une synthèse de ces deux principes, de servir entre eux d’intermédiaire, d’interprète et de conciliateur. J’ai essayé et j’ai échoué.

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Les règles que j’avais apprises chez vous […] paraissaient me fortifier et me protéger, me garder en belle humeur et en bonne santé et me confirmer dans mon intention de passer mes années d’études tout seul, dans l’indépendance, selon le meilleur style castalien, en n’obéissant qu’à ma soif de savoir et en ne me laissant pas imposer un programme d’études dont le seul objectif était, dans un minimum de temps, de spécialiser le plus possible l’étudiant dans une profession lucrative, en tuant en lui toute prescience de liberté et d’universalité.

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Atteindre à cette sérénité, c’est pour moi, c’est pour beaucoup d’hommes le but suprême et le plus noble. Tu la trouveras aussi chez quelques pères de la Direction de l’Ordre. Cette sérénité n’est faite ni de badinage, ni de narcissisme, elle est connaissance suprême et amour, affirmation de toute réalité, attention en éveil au bord des grands fonds et de tous les abîmes ; c’est une vertu des saints et des chevaliers, elle est indestructible et ne fait que croître avec l’âge et l’approche de la mort. Elle est le secret de la beauté et la véritable substance de tout art. Le poète qui célèbre, dans la danse de ses vers, les magnificences et les terreurs de la vie, le musicien qui leur donne les accents d’une pure présence, nous apportent la lumière ; ils augmentent la joie et la clarté sur terre, même s’ils nous font d’abord passer par des larmes et des émotions douloureuses.

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Il s’assit et joua délicatement, très bas, une phrase de cette sonate de Purcell qui était l’un des morceaux favoris du père Jacobus. Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence, si bas qu’on entendait encore dans leurs intervalles chanter la vieille fontaine qui coulait dans la cour. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l’espace et à cette heure nocturne l’ampleur et la grandeur de l’univers et, quand joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s’était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux.


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L’ameublement de chaque pièce y était fonction de ses dimensions, dans chacune d’elles régnait une agréable harmonie en deux ou trois couleurs, ponctuée çà et là d’une œuvre d’art de prix. Valet y laissa errer ses regards avec satisfaction, mais ce plaisir des yeux lui parut à la fin un rien trop beau, trop parfait, trop bien calculé ; il y manquait une devenir, une histoire, un renouvellement, et il sentait que même cette beauté des pièces et des objets revêtait le sens d’un exorcisme, d’un geste de défense, et que ces salles, ces tableaux, ces vases et ces fleurs encadraient et accompagnaient une vie qui aspirait à l’harmonie et à la beauté, sans réussir justement à y atteindre autrement qu’en gardant le diapason de ce décor.


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Nous sommes sur le déclin ; il se prolongera peut-être encore très longtemps, mais en tout cas il ne peut plus nous être réservé rien de plus grand, de plus beau et de plus désirable que ce que nous avons déjà possédé ; nous descendons la pente. Historiquement, nous sommes, je crois, mûrs pour la régression, et elle surviendra sans aucun doute, non pas demain, mais après-demain. Qu’on aille pas croire que c’est un diagnostic par trop moral de nos réalisations et de nos capacités qui me conduit à cette conclusion : je la déduits bien davantage encore des mouvements que je vois se préparer dans el monde extérieur. Nous approchons d’une époque critique ; partout on en sent les prémices, le monde s’apprête une fois de plus à déplacer son centre de gravité. Il se prépare des changements de pouvoir, ils ne s’effectueront pas sans guerre ni sans violence, et ce n’est pas seulement une menace pour la paix, mais une menace pour la vie et la liberté qui s’annonce du fond de l’Orient.


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« Des périodes de terreur et de très profonde misère peuvent survenir. Mais s’il doit y avoir encore un bonheur dans la misère, ce ne peut être qu’un bonheur de l’esprit, orienté, dans le passé, vers le sauvetage de la culture des époques antérieures, et, pour l’avenir, vers l’affirmation sereine et persévérante de l’esprit, dans une ère qui sans cela risquerait d’être entièrement vouée à la matière. »


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Ainsi il avait marché en rond, à moins que ce ne fût en ellipse, ou en spirale. En tout cas il n’était pas allé tout droit, car la ligne droite paraissait n’exister qu’en géométrie et être étrangère à la nature de la vie.


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L’enjeu de l’ « éveil », c’était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l’affronter. L’éveil ne vous faisait pas pénétrer plus près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu’on saisissait, ce qu’on accomplissait ou qu’on subissait dans cette opération, ce n’était que la prise de position du moi vis-à-vis de l’était momentané des choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le cœur du monde, mais dans le cœur de sa propre personne. C’était aussi pour cela que ce qu’on connaissait é »tait si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu’exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs du langage.


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Vous être trop imbu de votre propre personne ou vous en êtes trop dépendant, et ce n’est nullement le fait d’une grande personnalité. Un individu peut-être une étoile de première grandeur par ses talents, la puissance de sa volonté, par sa persévérance, mais être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie. Un autre aura les mêmes dons éminents, peut-être de plus beaux encore, mais son axe ne passera pas exactement par son centre, et il gaspillera la moitié de sa force en mouvements excentriques qui l’affaibliront et troubleront le monde qui l’environne.


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Il s’était aussi rendu compte que des formules traditionnelles – ou librement inventées – de sortilèges et d’exorcismes sont bien plus volontiers acceptées par des malades ou des malheureux qu’un conseil sensé, que l’homme aime mieux supporter des maux et une apparence d’expiation que d’amender ou simplement d’examiner son être intime, qu’il croit plus facilement à la magie qu’à la raison, à des formules qu’à l’expérience : toutes choses qui, durant les quelques milliers d’années qui suivirent, n’ont sans doute pas autant changé que bien des livres d’histoire le prétendent.


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Car, il le sentait, le yoghin avait plongé à travers la surface de ce monde, à travers ce monde tout en surface, jusqu’au fond de ce qui est, jusqu’au mystère de toutes choses, il avait rompu et dépouillé le filet magique des sens, les jeux de la lumière, des bruits, des couleurs, des sensations et demeurait solidement enraciné dans l’essentiel et le permanent.


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Il en est ainsi quand un homme concentre sur un unique objet tout l’amour dont il est capable ; la perte de celui-ci fait tout crouler pour lui, et il reste pauvre au milieu des ruines.

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Peu importait, le fait était là, cette intrigue se développait, grandissait, se dressait contre lui, comme la guerre et la fatalité ; il n’y avait pas de remède à cela, ni d’autre attitude à prendre que celle de l’acceptation, de la résignation impassible : car c’était ainsi, et non par des attaques et des conquêtes, que se manifestaient la virilité et l’héroïsme de Dasa.





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Tuesday, March 13, 2007

LETTRE-A-D

André Gortz

Lettre à D.
Histoire d’un amour

Galilée, Collection Incises, 2006






Extractions


Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seul comble la chaleur de ton corps contre le mien.
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Je disais aussi : « qu’est-ce qui nous prouve que dans dix ou vingt ans notre pacte pour la vie correspondra au désir de ce que nous serons devenus ? »

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Nous serons ce que nous ferons ensemble.

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…l’amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu’ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d’eux-mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles.

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Je n’ai pas découvert, comme je viens de le faire ici, quel était le socle de notre amour. Ni que le fait d’être obsédé, à la fois douloureusement et délicieusement, par la coïncidence toujours promise et toujours évanescente du goût que nous avons de nos corps - et quand je dis corps je n’oublie pas que « l’âme est le corps » chez Merleau-Ponty aussi bien que chez Sartre – renvoie à des expériences fondatrices plongeant leurs racines dans l’enfance : à la découverte première, originaire, des émotions qu’une voix, une odeur, une couleur de peau, une façon de se mouvoir et d’être, qui seront pour toujours la norme idéale, peuvent faire résonner en moi.

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J’aimais que tu me réclames tout en me laissant tout le temps dont j’avais besoin.
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Je me demande si, avec moi, tu ne te sentais pas plus seule que si tu avais vécu seule.

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Tu répondais que la théorie menace toujours de devenir un carcan qui interdit de percevoir la complexité mouvante du réel.
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A la fin du vieillissement se trouve cette auto-exhortation : « il faut accepter d’être fini : d’être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours […] d’avoir cette vie seulement. »

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Un amour naufragé, impossible, ça fait au contraire de la noble littérature. Je suis à l’aise dans l’esthétique de l’échec et de l’anéantissement, non dans celle de la réussite et de l’affirmation.
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L’expansion des industries transforme la société en une gigantesque machine qui, au lieu de libérer les humains, restreint leur espace d’autonomie et détermine quelles fins il doivent poursuivre et comment.



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Thursday, January 25, 2007

L'ILE-DE-BETON

J.G. Ballard

Edition originale: Concrete Islands, 1973
10/18 Domaine Etranger, 1991



Extractions


Il poussa la portière, ramassa la canne qu’il avait laissée par terre, et se releva avec difficulté, en proie au vertige. Il se raccrocha au siège, l’herbe écrasée se redressa, elle se faufilait par la portière ouverte, elle lui frôlait la jambe. Un modèle de comportement, cette végétation élastique, bel exemple de vouloir-vivre.

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Il écoutait la pluie sur les tôles. Il se rappela la maison que ses parents avaient louée en Camargue, le dernier été qu’ils avaient passé ensemble. Certains jours, il y avait eu de ces pluies intenses qui tombaient sur le toit du garage au-dessous des fenêtres de la chambre où il avait connu les meilleurs moments de ses vacances.

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L’île était vraiment étrangère au réseau routier, infiniment plus ancienne que toute la région. On aurait dit que ce triangle de terrain vague avait survécu volontairement à force d’humilité têtue, et qu’il continuerait à persévérer dans l’être, inconnu, insoupçonné, quand les autoroutes seraient depuis longtemps retombées en poussière.

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C’était un homme d’une cinquantaine d’années, allure et tête de retardé mental. Sous un front bas, la figure plissée avait l’expression perplexe d’un enfant mal à l’aise, comme si le peu d’intelligence qu’il avait reçu à la naissance ne s’était jamais développé. La vie avait dû être dure, incompréhensible, pleine d’adultes sans cœur lui assénant des coups de tous côtés, et il restait là, encore accroché à sa foi innocente en un monde sans complication.

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C’est elle qui avait meublé l’appartement sans le consulter ; il éprouvait à la fois le même sentiment de dépendance et la même satisfaction d’être entouré de meubles inconnus.

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Ce qu’il voulait de cette fille, ce n’était pas qu’elle l’aide à s’évader de l’île, il s’en fallait bien ; il l’employait plutôt au service de motivations qu’il n’avait jamais acceptées auparavant : le besoin de se délivrer de son passé, de son enfance, de sa femme et de ses amis, de leurs affections et de leurs exigences, afin de partir pour toujours à l’aventure en vagabondant tout seul dans la cité déserte de son esprit.




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Monday, December 18, 2006

LE-FILS-DU-DIEU-DE-L'ORAGE

Arto Paasilinna

Le fils du dieu de l’Orage, Editions Denoël, 1993
Edition originale, Ukkosenjumalan Poika, 1984



Extractions



Telle était la vie de Sampsa Ronkainen. Marécageuse d’un côté, vaseuse de l’autre.

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Les fétiches sont ainsi, ils sentent ce que pense leur propriétaire. S’ils n’avaient pas ce don, à qui serviraient-ils ? Se donnerait-on même la peine de sculpter un fétiche qui ne comprendrait pas les soucis des humains ?

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J’ai l’impression que les rapports entre Jésus et son père n’étaient pas très bons. S’il m’arrivait la même chose, c’est-à-dire si on me condamnait à mort, Ukko Ylijumala ne me laisserait pas assassiner comme ça. En dernier recours,, il mettrait le feu à la croix en la foudroyant. Enfin, cette histoire ne me regarde pas. Peut-être ce Jésus était-il d’un si bon naturel qu’il s’est sacrifié avec plaisir.

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Quelle ineptie essayait-on de lui faire avaler ! Les femmes peindraient leurs lèvres ! N’était-ce pas complètement dément ? Pourquoi fallait-il précisément teindre en rouge les muqueuses ? Pourquoi étaler la couleur directement sur la bouche ? C’était grotesque. Rutja se demanda si les femmes peignaient aussi leurs autres muqueuses, organes génitaux et anus ?


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Le dogme chrétien n’admettait pas les sacrifices, Dieu devait se contenter de prières. Le rite était austère et dépouillé, comme si un esprit pieux et un cœur pur ne pouvait habiter que dans l’âme de gens simples et sombres.

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Le pasteur se déclara convaincu de la véracité du récit de Sampsa Ronkainen. Il savait bien que des choses surnaturelles pouvaient survenir. Il en était arrivé de très nombreuses en Israël vers le début de notre ère. Pourquoi de tels événements ne pourraient-ils pas avoir lieu à Isteri de nos jours ?

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Rutja écouta bouche bée les discours du psychiatre. On aurait dit que le Dr Osmola trouvait le fils du dieu de l’Orage dérangé. C’était blessant, mais on pouvait comprendre cette attitude si l’on pensait à ce que l’homme avait subi. Travailler pendant des années au milieu d’aliénés laisse des traces dans n’importe quel esprit.





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Friday, November 24, 2006

LE-LIVRE-DES-NUITS

Sylvie Germain

Le livre des nuits

Editions Gallimard, 1985


Extractions



Puisque le monde n’était qu’un obscur bas-fond où Dieu prenait plaisir à voir patauger et souffrir les hommes, il se devait de dénoncer à tous cette méchanceté divine et de clamer partout la puanteur humaine.

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Et elle ne pleura pas son fils car elle savait, au seuil où elle-même se tenait maintenant, que les larmes et les lamentations ne font qu’affoler et retarder les morts dans leur passage déjà si difficile vers l’autre côté du monde.

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Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, -il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes.

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Les plus simples mots jetés dans un cahier ont besoin, pour effeuiller leur voix, de se tenir longtemps reclus dans le silence, de se désœuvrer dans l’oubli.

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Mais le temps tout d’un coup s’emballait, les jours et les nuits se désheuraient, sonnant à tout moment grand fracas des heures hautement fantaisistes, sinon fantasques. C’était en fait sempiternellement la même heure, -la même impossible dernière heure, qui n’en finissait pas de congédier hors de la vie des cents de soldats tout juste arrivés à l’âge d’homme.

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Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup pensa que tant la joie que la beauté étaient choses si rares et brèves sur la terre qu’il fallait savoir les honorer lorsqu’elles passaient, fût-ce le temps d’un jour, aussi jugea-t-il que la folie amoureuse de sa fille méritait bien une telle dépense.

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D’épouse en épouse il gardait le silence et chacune de ses unions s’établissait dans le partage de ce silence. Sang-Bleu, plus encore que les deux autres, ne questionnait jamais elle-même et parlait moins encore de soi. Elle semblait avoir été taillée corps et âme dans le silence, jusqu’à cette peau si lisse qui donnait au moindre de ses gestes l’allure ondoyante d’un poisson filant au fond de l’eau. Et c’était cette part de silence qu’il avait le plus aimée en chacune de ses épouses.

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Ils ne connaissaient en effet de l’amour que les chemins de traverse les plus obliques, les plus déjetés hors de la tendresse et de la patience. Des chemins taillés à l’abrupt du désir, à pic sur le vide, à fleur de hâte et de folie, -où ils s’élançaient à cœur perdu. Et ces chemins, comme les sentiers magiques qui serpentent dans les forêts de légende, ne s’ouvraient qu’à leur passage pour se refermer aussitôt sur leurs pas.

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Et voilà qu’il revenait enfin, sans autre gloire que d’avoir été absolument fidèle à son amour, sans autre surnom de combat que le sobriquet Fou-d’Elle. Il revenait comme une ombre longtemps séparée de son corps et qui, à l‘instant de retrouver ce corps et de reprendre chair et vie, se met à trembler, terriblement, de joie.

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C’est que ce nom, comme tant d’autres, était tout hérissé de barbelés, de fumées noires, de miradors, de crocs de chiens et d’os humains.
-Sachsenhausen. Un nom annulatif raturant d’un seul trait les noms de Ruth, Sylvestre. Samuel, Yvonne et Suzanne. Un nom définitif.



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LE-RIVAGE-DES-SYRTES

Julien Gracq


Le rivage des Syrtes
26ème tirage, Librairie José Corti, 1992


Extractions



La piste soudain redevint route, une tour grise sortit du brouillard épaissi, les lagunes vinrent de toutes parts à notre rencontre et lissèrent les berges d'une chaussée à fleur d'eau, quelques fantômes de bâtiments prirent consistance : c'était le bout de notre voyage, nous arrivions à l'Amirauté . [...] Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d'herbes, au bord d'une mer vide, c'était un lieu singulier que cette Amirauté. Devant nous, au-delà d'un morceau de lande rongé de chardons et flanqué de quelques maisons longues et basses, le brouillard grandissait les contours d'une espèce de forteresse ruineuse. Derrière les fossés à demi comblés par le temps, elle apparaissait comme une puissante et lourde masse grise, aux murs lisses percés seulement de quelques archères, et des rares embrasures des canons. La pluie cuirassait ces dalles luisantes. Le silence était celui d'une épave abandonnée ; sur les chemins de ronde embourbés,on n'entendait pas même le pas d'une sentinelle ; des touffes d'herbe emperlées crevaient çà et là les parapets de lichen gris ; aux coulées de décombres qui glissaient aux fossés se mêlaient des ferrailles tordues et des débris de vaisselle. La poterne d'entrée révélait l'épaisseur formidable des murailles: les hautes époques d'Orsenna avaient laissé leur chiffre à ces voûtes basses et énormes, où circulait un souffle d'antique puissance et de moisissure.


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Je ne quittais guère l’Amirauté ; j’étonnais Fabrizio en refusant jusqu’aux plaisirs faciles et aux amours d’une heure qu’il allait chercher presque chaque semaine à Maremma. Je n’en avais plus besoin. Le dénuement mal justifié qui s’attachait à cette vie perdue des Syrtes, le sacrifice consenti en pure perte qu’elle impliquait portait en lui, pour moi, le gage d’une obscure compensation. Dans sa vacuité même, son dépouillement et sa règle sévère, elle semblait appeler et mériter la récompense d’un émoi plus emportant que tout ce que la vie de fêtes d’Orsenna m’avait offert de médiocre et de raffiné. Cette vie dénudée s’offrait clairement, dans l’évidence de son inutilité même, à quelque chose qui fût enfin digne de la prendre ; dédaigneuse des soutiens vulgaires, et comme aventurée en porte à faux sur un gouffre béant, elle appelait un étai à la mesure de son élan vers le vide. Son charme désolé était celui qui trompe l’attente d’un guetteur.

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Alerté par le bruit des mes pas sur les dalles, le regard de Marino m’avait décelé de loin, d’un clin d’œil rapide, pour s’éteindre aussitôt comme un lampe qu’on met en veilleuse, et se replonger dans les dossiers. Il me voyait venir. Cela aussi faisait partie de ses défenses. Il n’aimait pas être surpris. Il attendit que je fusse tout près ; avant même que ne se fussent relevés les yeux gris, la main inconsciemment posa la plume, me signifiant comme malgré elle que c’en était fini du travail pour le matin. Il m’avait attendu. Cette divination singulière me décontenançait.

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-On dit quoi, au juste ?
J’étais cette fois réellement exaspéré. Belzensa s’immobilisa, et ses sourcils se rapprochèrent comme à une question difficile.
-Au juste, vous levez le lièvre, monsieur l’Observateur. J’aime aussi à mettre les choses noir sur blanc. Mais quand j’essaie de commencer un rapport, la plume me tombe des mains. Vous essayez à peine de les saisir au juste, que les bruits prennent immédiatement une autre forme. Comme s’ils avaient surtout peur de se laisser attraper, vérifier. Comme si les gens avaient peur surtout qu’on les empêche de courir, de tenir en haleine. Comme si les gens avaient surtout peur qu’il ne cesse d’y avoir des bruits.


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Dans cette salle taillée à la mesure d’une vie oubliée, l’existence revenue semblait se recroqueviller, flotter comme dans un vêtement trop large. Un étang de vide se creusait au milieu de la pièce ; comme une cargaison qui se tasse aux coups de roulis d’une coque géante, les meubles dépaysés, trop rares, se réfugiaient peureusement contre les murs.


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Me voilà là, à ne plus pouvoir remuer bras ni jambes ; crois-tu que c’est la maladie, Aldo ? Il n’y a pas quinze jours que j’ai encore forcé un lièvre. Mais j’ai trop fait pour ce qui me reste à faire, voilà ce qui est. Une fois qu’on l’a compris, c’est fini, le ressort se casse. Voilà ce que c’est de vieillir, Aldo ; ce que j’ai fait retombe sur moi, je ne peu plus le soulever…
Il répéta d’un air pénétré :
-… quand on ne peut plus soulever ce qu’on a fait, voilà le couvercle de la tombe.


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-Je puis dire, monsieur l’Observateur, commença-t-il avec une hésitation dans la voix qui ajoutait curieusement à son charme, que ma tâche n’est pas des plus aisées. Mon pays est le vôtre font la preuve qu’il peut se créer entre les Etats, comme entre les individus, de bien singulières situations fausses. Du fait de leur… longévité particulière, elles peuvent même durer infiniment plus longtemps.


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-… Voyez-vous, monsieur l’Observateur, reprit-il, il est difficile de parler, il est difficile de penser contre les mots officiels et les situations acquises. Ceux-ci parlent de « provocation » et d’ « espionnage », et celle-ci s’appelle la guerre. Vous m’avez rappelé tout à l’heure avec un peu d’humeur qu’il pouvait y avoir loin des sentiments aux actes. Mais je vous écoute et je songe à mon tour qu’il y a parfois loin des mots aux… sentiments, conclut-il en me regardant dans les yeux avec une expression amusée.


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Vanessa achevait tout juste de s’habiller quand je pénétrai dans sa chambre. Je fus frappé de sa pâleur, une pâleur presque ostentatoire, qui n’était pas celle de la fatigue ou de la maladie, bien qu’il fut visible que depuis longtemps elle n’avait guère dormi ; cette pâleur descendait plutôt sur elle comme la grâce d’une heure plus solennelle : on eût dit qu’elle l’avait revêtue comme une tenue de circonstance. Elle portait une robe noire à longs plis, d’une simplicité austère : avec ses longs cheveux défaits, son cou et ses épaules qui jaillissaient très blancs de la robe, elle était belle à la fois de la beauté fugace d’une actrice et de la beauté souveraine de la catastrophe ; elle ressemblait à une reine au pied d’un échafaud.


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Ce qui m’a frappée, ajouta-t-elle en laissant son regard flotter distraitement vers la fenêtre, c’est qu’il doit y avoir un changement de signe. Un moment où on s’accroche encore, et un moment où on saute, en entraînant le troupeau de moutons à la mer. Oui, continua-t-elle, comme si elle contemplait en elle une évidence calme, il vient un moment où l’on saute – et ce n’est pas la peur, et ce n’est pas le calcul, et ce n’est pas même l’envie de survivre ; c’est qu’une voix plus intime que toute voix au monde nous parle – c’est qu’il n’est pas égal même pour mourir de couler avec le bateau, que tout vaut mieux que d’être ligoté vivant à un cadavre, tout soudain est préférable à se coller à cette chose condamnée qui sent la mort… Les eaux qui remontent sont patientes, dit-elle rêveusement. Elles peuvent attendre. Leur proie leur raccourcira toujours le chemin.


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-… Il s’agit peut-être seulement de connaisseurs plus mûrs et plus sagaces de l’action, des gens qui aiment à faire au besoin périlleusement le tour des choses, d’esprits assez hardis pour avoir compris, plus vite que les autres, qu’au-delà de l’excitation imbécile et aveugle qui s’acharne dans la nuit sans issue de ses petites volontés, il y a place, si l’on a pas peur de se sentir très seul, pour une jouissance presque divine : passer aussi de l’autre côté, éprouver à la fois la pesée et la résistance. Ceux qu’Orsenna dans la naïveté de son cœur (pas toujours si naïve) appelle inconsidérément transfuges ou traitres, je les ai quelquefois nommés en moi les poètes de l’événement.


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Quand un coup de vent par hasard a poussé le pollen sur une fleur, il y a dans le fruit qui grossit quelque chose qui se moque du coup de vent. Il y a une certitude tranquille qu’il n’y a jamais eu de coup de vent au monde, puisqu’il est là.


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Une après-midi grise et calme tombait sur les Syrtes du ciel laiteux, à peine troublée par le bruit assoupi des vaguelettes ; des journées entières, parfois, le courant qui longeait la côte condensait sur le large des brumes décevantes et molles qui promettaient la pluie sans jamais l’amener, et faisaient du rivage ce désert frileux et moite, à l’haleine humide de malade, qui mollissait les muscles et enténébrait le cerveau.


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-Tu ne penses pas tout à fait ce que tu dis, Aldo. « Suicide » est vite dit. Un Etat de meurt pas, ce n’est qu’un forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s’appelle mourir de sa bonne mort.




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