Thursday, March 29, 2007

SECHERESSE

J.G. Ballard
Sécheresse

Casterman, 1975
The Drought, 1965
______
__________

___________________________________________Extractions__________


"Oubliez l’eau. Catherine, je détesterais vous voir imaginer que je suis satisfait de moi, de toute chose. Si je me suis si bien préparé, c’est seulement parce que… - il chercha ses mots - …j’ai toujours estimé que la vie dans son ensemble était une sorte de terrain voué aux catastrophes"

__________

Ramson regarda l’avenue déserte. La plupart des maisons étaient vides, leurs fenêtres protégées par des planches et clouées, les piscines vidées de leur ultime réserve d’eau. Des files de voitures abandonnées étaient garées sous les platanes qui dépérissaient, et la route était jonchée de boîtes de conserves et de cartons que l’on avait laissés sur place. La poussière brillante comme du silex s’amoncelait contre les clôtures. Des feux de détritus se consumaient sans surveillance sur les pelouses grillées, leur fumée flottant mollement au-dessus des maisons.

__________

Il remarqua de nouveau la totale asymétrie de sa figure, la tempe gauche déformée qu’elle tentait de dissimuler par une boucle de cheveux. C’était comme si sa face portait déjà des blessures d’un accident de voiture effroyable qui se produirait quelque part dans l’avenir. Parfois, Ramson sentait que Judith était consciente de cet autre elle-même, et qu’elle traversait la vie avec la constante perspective de cet avenir menaçant.

__________

Quoique le révérend Johnstone et ses capitaines vissent ces visites d’un mauvais œil, ces randonnées à travers les dunes étaient fort utiles, car elles introduisaient dans ces vies stériles, pensait Ramson, ces éléments de hasard, cette conscience de la chance et du temps sans lesquels elles auraient bientôt perdu tout sentiment d’identité.





READ DURING WEEK 09&10/07

Wednesday, March 28, 2007

CE-QU'IL-RESTE


Pierre Sansot
Ce qu’il reste

2006, Editions Payot & Rivages
______
__________

___________________________________________Extractions__________


Les personnes bien intentionnées nous demandent de nous préparer à notre mort. Quelle extravagance : autant demander à un candidat de préparer un examen auquel de toute manière il ne se présentera pas puisque la pensée de la mort et l’expérience de la mort n’ont pas grand rapport.

__________

La partition de l’espace et du temps, elle apparaît dans les places de parking qu’il nous est possible d’occuper pour une durée déterminée tout comme un terrain de tennis qui nous est accordé pour une heure ou pour une heure de spectacle où nous avons le devoir de rire. Le reste n’a pas le droit d’exister puisque tout a été calculé à la juste mesure de nos besoins et quand il apparaît, des employés zélés le font disparaître de notre table à moins que dans un fast-food, nous ne l’engloutissions dans une poubelle disposée à cet usage. La rotation rapide, la mise hors service de l’inutile sont traquées.

__________

C’est pourquoi j’aimerais rapprocher ces deux conservatoires que sont les musées et les cimetières –lesquels ont une manière particulière de perpétuer notre mémoire. Le cimetière est par excellence une maison des songes. Nous y évoquons les ombres de nos chers disparus. Leurs traits s’estompent. Il nous faut par l’imagination leur donner un peu plus de couleur. Nous devons réinventer leur voix de moins en moins audible. Au contraire, dans un musée, les œuvres nous imposent impérieusement leur présence. Nous avons à les percevoir et non à les rêver. Elles ont le pouvoir de nous tirer de quelques pensées vagabondes, de quelques rêveries trop personnelles.

__________

Je ne décrie pas l’espèce humaine, je mets en cause son arrogance à l’égard des autres espèces.

__________

Certains hommes se refusent à entendre cette leçon. Ils admettent tout au plus qu’existe en nous une part bestiale qu’il convient de réprimer : elle serait à l’origine de nos actes de barbarie comme si l’homme n’était pas capable par lui-même de produire de l’inhumain.

__________

Tant que nous disposions de quelques références incontestables comme le Pouvoir, le Travail, il nous était possible de désigner les marginaux. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous : paysans, chercheurs, étudiants, chômeurs, vieux, petits commerçants ont le sentiment d’être largués et d’être tenus à l’écart d’un centre (de décisions) par ailleurs introuvable.

__________

Comme l’écrivait un physicien célèbre : « La multitude ordonnée des galaxies m’émeut mais j’admire tout autant l’esprit humain qui fut capable de les appréhender. »

__________

Ce n’est pas pour autant réduire à néant la part de l’homme car si l’on en croit mes analyses, il faut que de son côté, l’homme soit un être sensible, capable de s’émouvoir, de s’oublier, pour admirer l’altérité. Un philosophe a écrit en souriant que sans la musique, l’homme serait une erreur de la nature.

__________

J’entrais en amitié avec un Paris populaire, du côté de Belleville, du bas de Montmartre, un Paris proche de la poésie de Jacques Prévert où les filles sont souriantes, où le patron offre parfois une tournée et où la patronne cuisine des plats aux petits oignons. Employés, dactylos, ouvriers plaisantent entre eux sans faire d’histoires. Au-dehors, des foules déambulent pacifiquement, se rassemblent, se dispersent, se disjoignent.

__________

Non plus la blancheur livide des glaces éternelles, mais le rien de l’existence, la pauvreté de notre misérable moi. Non plus l’aridité de certaines terres incertaines mais celle de paroles difficiles à entendre ou de psalmodies répétitives. Dans les deux expériences, nous nous murerons dans l’ineffable, incapables de dire correctement ce que nous avons traversé ici ou là, désireux de ne pas retourner aussi vite à l’existence quotidienne et à ses sunlights dérisoires.





READ DURING WEEK 09&10/07

Friday, March 23, 2007

HOLLYWOOD-BLUES

Kim Newman



Hollywood blues
Editions Gallimard, Folio SF, 2006
Night Mayor, 1989






Extractions


Je dus y regarder à deux fois avant de remarquer l’automatique calé, comme un jouet d’enfant, dans son poing gigantesque. Il n’avait pas de réplique, mais le flingue disait « monte dans la bagnole » dans quinze langues différentes.

.......... .......... .......... ..........

J’imagine que j’avais de la chance. C’était une entraîneuse, pas un flic. Logique. Les statistiques prouvent qu’il y a plus de femmes dans le monde que n’importe quoi d’autre, à l’exception des insectes. Je fis pivoter le tabouret vers elle. C’était une blonde en robe noire, avec un petit chapeau et un voile. La robe se resserrait là où il fallait et brillait là où elle n’aurait pas dû. Je me dis qu’elle allait me demander de l’argent.

.......... .......... .......... ..........

Je serrai les poings dans mes poches. Il était plus costaud que moi, moins fatigué et accompagné par les fils illégitimes de King Kong. J’allais me faire réduire en purée. Encore une fois. Ça devenait lassant.

.......... .......... .......... ..........

Elle s’imagina une vie entière passée dans un de ses propres Rêves : chaque ligne de dialogue des personnages serait familière et elle saurait ce qui l’attendait à chaque coin de rue. Quelle que soit la taille de l’univers qu’il avait créé, Daine resterait toujours enfermé dans un monde limité par son imagination. Il était sans doute déjà trop atteint pour se rendre compte qu’il n’avait fait que passer d’une boîte à une autre, plus petite.

.......... .......... .......... ..........

Un grand portrait peint, plutôt mal, d’ailleurs, du maire Donlevy était accroché derrière le bureau. Il paraissait sournois ; le peintre n’avait pas dissimulé le renflement qui, sous sa veste, bosselait son écharpe de maire. Il s’agissait soit d’une arme de poing, soit d’une liasse de billets provenant d’un pot-de-vin. Le maire avait la réputation d’être l’homme politique le plus haut placé que l’on puisse acheter.

.......... .......... .......... ..........

Le public était debout à présent. Tous nous insultaient et essayaient de nous frapper. Deux personnes avaient sorti des torches de nulle part et les brandissaient avec le zèle d’un groupe de paysans transylvaniens soûls fondant sur le château de Frankenstein pendant un orage électrique. Des vois rauques nous promettaient de déplaisantes façons de mourir.



READ DURING WEEK 07&08/07

LE-PASSAGE-DE-LA-NUIT

Haruki Murakami



Le passage de la nuit, "After dark", 2004
Belfond, 2007




Extractions


Nous sommes dans un restaurant Denny’s. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d’ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel.
« Bonsoir. Bienvenue chez Denny’s. »
Dans ces restaurants-là, les gens et les choses sont anonymes, interchangeables. L’établissement est presque plein.


.......... .......... .......... ..........


Entre un homme d’âge moyen, plutôt petit, à la tenue soignée. Il s’assoit à l’extrémité du comptoir, commande un cocktail et parle avec le barman à mi-voix. Sans doute un habitué. Sa place. Sa boisson. Un de ceux dont on ne sait rien, qui peuplent la ville, la nuit.


.......... .......... .......... ..........


« Une fois qu’on commence à penser de cette façon, plein de choses nous paraissent différentes. Le tribunal, en tant que système, s’est mis à ressembler à mes yeux à un être vivant très étrange.
- Un être vivant très étrange ?
- Eh bien, mettons, un poulpe, pour te donner un exemple… Un poulpe géant qui vit dans les profondeurs sous-marines. Qui possède une énergie vitale intense. Qui se déplace dans la mer obscure en faisant onduler ses nombreux tentacules.
[…]
« Je n’ai pas d’explication. Pourquoi je me sentais aussi désemparé qu’on ait condamné ce type à mort ? Tu sais, il était irrécupérable. Entre lui et moi, il n’y avait aucun point commun, aucun lien. Mais alors, pourquoi mes sentiments ont-ils été aussi intenses ? »
La question posée reste là, en suspens, au moins trente secondes. Mari attend la suite de l’histoire.
Takahashi reprend : « Je veux dire, je crois, que lorsqu’un homme seul, quel qu’il soit et quelles qu’en soient les raisons, se fait capturer par ce poulpe géant et aspirer dans les ténèbres, le spectacle est insupportable. »


.......... .......... .......... ..........


Ils avaient rompu depuis longtemps, mais ils ne pouvaient quand même pas abandonner un enfant de sept ans. Une tante venait un jour sur deux, un peu à contrecoeur. Les voisins aussi s’occupaient de moi à tour de rôle. Ils faisaient la lessive. Ils m’apportaient des courses, à manger. A cette époque, on habitait dans un quartier populaire, et c’était sans doute bien. Dans ce coin-là, le voisinage n’était pas un mot vide de sens.


.......... .......... .......... ..........


- A mon avis, quand tu trouveras quelqu’un de bien, t’auras nettement plus confiance en toi qu’aujourd’hui. Fais pas les choses à moitié, je te le dis. Dans la vie, tu vois, il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à deux, et d’autres qu’on ne fait que seul. Ce qui est important, c’est de bien réussir la combinaison.


.......... .......... .......... ..........



« Moi, je crois que l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire. Et cette mémoire qu’elle garde des choses importantes de la réalité ou non, c’est pareil, puisqu’elle sert juste à maintenir les fonctions vitales. C’est que du carburant, voilà. Que ce soit des pubs dans des journaux, des livres de philo, des magasines de cul, ou une grosse liasse de billets de 10.000 yens, quand tu mets tout ça au feu, c’est que du papier. Le feu, il brûle pas en pensant : «Oh, ça, c’est du Kant ! » Ou : « Tiens, c’est l’édition du soir du Yomiuri ! » Ou encore : « celle-là, elle a de beaux nichons ! » Pour le feu, c’est que des bouts de papier. Là, pareil : les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant. »






READ DURING WEEK 05&06/07

Monday, March 19, 2007

NOS-ANIMAUX-PREFERES

Antoine Volodine



Nos animaux préférés [ Entrevoûtes ]
Seuil, Fiction & Cie, 2006





Extractions




L’amertume nihiliste et un ton goguenard caractérisent la Shagga des sept reines sirènes. On sent la volonté de ses auteurs de décrire le chaos historique et ses soubresauts comme une sorte de carnaval où plus grand-chose n’a d’importance : plus aucune lutte n’aboutit, le destin de chacun est de meurtrir ou d’être tué, tandis qu’alentour prospère une pagaille sanglante. L’autodérision rôde à travers les lignes, scellée par une dévalorisation systématique de ceux qui parlent ou qui agissent. Et, finalement, sous la faconde ironique se cache à grand-peine un cri, douloureux, désabusé et sans avenir.

.......... .......... .......... ..........

Le temps s’allongea. Comme toujours quand madame la gauche mort hante les parages, minutes et heures ont tendance à se confondre. Elles se confondirent.

.......... .......... .......... ..........

Même si on ne te dit rien pendant mille neuf cents ans, tu te dresseras hors de la flaque et tu essaieras d’imaginer ce qui se déroulait avant le présent, tu essaieras d’imaginer que jadis tu possédais une relation personnelle aux choses. Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide. Rien ne témoignera ailleurs et autrement de ton existence, nulle voix ne commentera ton amnésie, ta solitude, ton éternité et ton mutisme.

.......... .......... .......... ..........

Quand tu seras couché à une place enfin appropriée, sur un champ d’ordures et plus becqueté d’oiseaux que dé à coudre, il t’arrivera encore, disons une ou deux fois par jour, d’avoir l’illusion de la conscience, et, chaque fois que tu ouvriras les paupières, les oiseaux surpris par ce bruit inattendu s’envoleront de gauche à droite, toujours dans le même sens qui s’explique peut-être par autre chose qui nous échappe et qui nous échappera toujours ; ils s’envoleront à l’intérieur de ton silence, comme désireux de provoquer avec leurs ailes un vacarme plus assourdissant et plus riche que celui qu’auront fait naître tes membranes.

.......... .......... .......... ..........

Il y eut un temps où sur les surfaces de brique la peinture blanche servait à construire une histoire et à appeler à l’aide ou à la révolte, il y eut un temps où des hommes et des femmes niaient l’idée de la défaite, il y eut un temps où même les animaux savaient établir la différence entre l’envers et l’endroit du décor.

.......... .......... .......... ..........


- Qui t’a dit ça ?
- Avant d’être nommé aux registres, j’ai reçu une formation, dit l’humain. On était deux, plus la prof. C’est elle qui racontait ça. Elle nous faisait une description de l’était du monde. Elle prétendait que les générations futures auraient du mal à s’adapter.
- Les lacs immenses de bitume, c’est des conneries, assura Wong. J’ai tellement erré dans tous les coins que j’en aurais vus, si ça existait. Et les générations futures, c’est des conneries aussi. On n’aura pas de successeurs, on va s’arrêter là.
- Tu crois ?
- J’ai l’impression, dit Wong. A la rigueur, les araignées prendront la relève. Je leur souhaite bien du plaisir.



READ DURING WEEK 50/06

Thursday, March 15, 2007

LE-JEU-DES-PERLES-DE-VERRE

Hermann Hesse


Le jeu des perles de verre
Calmann-Lévy, 1955


Titre original: Das glasperlenspiel




Extractions





…l’essentiel d’une personnalité semblait résider, serait-on tenté de dire, dans son excentricité, son anomalie, dans son caractère exceptionnel, souvent même presque pathologique, alors que, de nos jours, nous ne parlons jamais de personnalités marquantes que si nous nous trouvons en présence d’êtres qui ont réussi à dépasser le stade de l’originalité et de la singularité, pour s’intégrer aussi parfaitement que possible dans l’ordre général et servir avec le maximum de perfection une cause supérieure à leur personne.


.......... .......... .......... ..........



Le développement de la vie spirituelle semble avoir été dominé en Europe, depuis la fin du moyen âge, par deux grandes tendances : la volonté de libérer la pensée et la foi de toute espèce d’influence autoritaire, la lutte par conséquent de la raison, qui se sentait souveraine et d’âge majeur, contre la domination de l’Eglise romaine et – d’autre part – la recherche secrète mais passionnée de quelque chose qui légitimât cette liberté, d’une nouvelle autorité qui émanât d’elle-même et lui fut adéquate.

.......... .......... .......... ..........


« Quand le monde est en paix, que toutes choses sont en repos et suivent leurs supérieures dans leurs métamorphoses, il est possible de bien faire de la musique. Quand les désirs et les passions ne sont pas engagés sur des voies fausses, il est possible de perfectionner la musique. La musique parfaite a une cause. Elle naît de l’équilibre. L’équilibre naît de la justesse, et la justesse du sens du monde. Aussi ne peut-on parler musique qu’avec des gens qui ont compris le sens du monde ».

.......... .......... .......... ..........


Telle une jeune plante qui, jusqu’alors, s’est développée tranquillement, avec hésitation et qui se met soudain à respirer et à croître plus vigoureusement, comme si en un instant miraculeux la loi de sa forme s’était révélée à sa conscience, comme si, au fond d’elle-même, elle aspirait désormais à son accomplissement, cet enfant commença, quand la main du magicien l’eut touché, à rassembler et à tendre ses forces, vite, avidement ; il se sentit transformé, il se sentit grandir, il sentit entre lui et le monde des oppositions et des harmonies nouvelles.

.......... .......... .......... ..........


Il faisait humide dans la campagne, mais la neige avait disparu. Le long des filets d’eau, la terre verdoyait déjà ferme. Dans les buissons sans feuilles, des bourgeons et les premiers chatons qui venaient d’éclore donnaient déjà un semblant de coloration, et l’air était plein de parfum, d’un parfum chargé de vie et de contradictions : cela sentait la terre humide, les feuilles en train de pourrir et les germes nouveaux.

.......... .......... .......... ..........



Mais cette association, cette flambée, chaque fois, de deux impressions sensibles, quand je pense à l’annonce du printemps, est une affaire personnelle. Certes, elle est communicable sous la forme où je vous l’ai racontée ici. Mais elle n’est pas transmissible. Je peux vous faire comprendre mes associations d’idées, mais je ne puis faire en sorte que, ne fût-ce que chez un seul d’entre vous, elles deviennent également un signe valable, un mécanisme qui réagisse infailliblement à l’appel et qui se déroule toujours exactement de la même manière.

.......... .......... .......... ..........



Pour être bon à tout et à la hauteur de toutes les tâches, il ne faut certes pas manquer de force d’âme, ni de dynamisme et de chaleur, mais en regorger. Ce que tu nommes passion, ce n’est pas une force de l’âme, ce sont les frictions entre l’âme et le monde extérieur

.......... .......... .......... ..........


Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d’un enseignement parfait, mon ami ; c’est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n’est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s’enseigne pas ex cathedra.

.......... .......... .......... ..........

Le Jeu était un problème vital, il avait été jusqu’alors le grand problème essentiel de sa vie, et il n’était nullement disposé à laisser de bienveillants pasteurs d’âmes alléger pour lui ce conflit ou le traiter en bagatelle, avec un sourire professoral aimablement évasif.

.......... .......... .......... ..........


Un jour, Valet avoua à son professeur qu’il souhaitait parvenir à être en mesure d’incorporer le système du Yi-King au Jeu des Perles de Verre. Le Frère Ainé se mit à rire. « Essaie donc, s’écria-t-il, tu verras bien. Introduire dans le monde une jolie petite plantation de bambous, c’est encore possible. Mais il me paraît douteux que le planteur réussisse à introduire le monde dans son bois de bambous. »

.......... .......... .......... ..........


Partout, chez les premiers écrivains chinois, il rencontrait l’éloge de la musique, célébrée comme l’une des sources profondes de toute espèce d’ordre, de moralité, de beauté et de santé ; cette haute idée morale de la musique lui avait de tout temps été inculquée par le Maître de la Musique, qui pouvait presque passer pour en être l’incarnation.



.......... .......... .......... ..........


L’homme qui a dit, en l’un des jours les plus éclatants de sa vie, à la fin de son premier Jeu solennel, après une manifestation exceptionnellement réussie et impressionnante de l’esprit castalien : « Il déplaît de songer que Castalie et le Jeu des Perles de Verre disparaîtront un jour, et pourtant il faut y penser », cet homme a de bonne heure, bien avant d’avoir été initié à l’histoire, possédé un sens de l’univers qui lui rendait familiers la précarité de tout résultat et le caractère problématique de toute création de l’esprit humain.


.......... .......... .......... ..........



C’était un passe-temps, comme d’autres philosophies, et il ne voyait pas de mal à ce qu’on y prît plaisir. Mais la chose elle-même, l’objet de ce passe-temps, l’histoire en un mot, était quelque chose de si laid, de si banal et de si diabolique à la fois, de se ignoble et de si ennuyeux, qu’il ne comprenait pas qu’on pût s’y attacher. Son contenu ne se bornait-il pas à l’égoïsme humain et à cette lutte pour le pouvoir, éternellement pareille, qui éternellement se surestimait et se glorifiait elle-même, à ce combat pour une puissance matérielle, brutale, bestiale, pour une chose, par conséquent, que le monde des représentations d’un Castalien ne connaissait pas ou qui n’y avait pas la moindre valeur ?



.......... .......... .......... ..........


« Je ne sais pas si ma vie a été inutile, si elle n’a été qu’un contresens ou si elle a une signification. Si elle devait en avoir une, ce serait sans doute celle-ci : un individu, un homme de notre temps, en chair et en os, a eu l’occasion de reconnaître et d’éprouver de la manière la plus nette et la plus douloureuse à quel point Castalie s’est éloignée de sa mère-patrie ou, si l’on veut, l’inverse : à quel point notre pays est devenu étranger et infidèle à la plus noble de ses provinces et à son esprit, à quel point chez nous le corps et l’âme, l’idéal et la réalité divergent, à quel point ils s’ignorent et veulent s’ignorer. Si j’ai eu dans ma vie une tâche et un idéal, ce fut de réaliser dans ma personne une synthèse de ces deux principes, de servir entre eux d’intermédiaire, d’interprète et de conciliateur. J’ai essayé et j’ai échoué.

.......... .......... .......... ..........


Les règles que j’avais apprises chez vous […] paraissaient me fortifier et me protéger, me garder en belle humeur et en bonne santé et me confirmer dans mon intention de passer mes années d’études tout seul, dans l’indépendance, selon le meilleur style castalien, en n’obéissant qu’à ma soif de savoir et en ne me laissant pas imposer un programme d’études dont le seul objectif était, dans un minimum de temps, de spécialiser le plus possible l’étudiant dans une profession lucrative, en tuant en lui toute prescience de liberté et d’universalité.

.......... .......... .......... ..........


Atteindre à cette sérénité, c’est pour moi, c’est pour beaucoup d’hommes le but suprême et le plus noble. Tu la trouveras aussi chez quelques pères de la Direction de l’Ordre. Cette sérénité n’est faite ni de badinage, ni de narcissisme, elle est connaissance suprême et amour, affirmation de toute réalité, attention en éveil au bord des grands fonds et de tous les abîmes ; c’est une vertu des saints et des chevaliers, elle est indestructible et ne fait que croître avec l’âge et l’approche de la mort. Elle est le secret de la beauté et la véritable substance de tout art. Le poète qui célèbre, dans la danse de ses vers, les magnificences et les terreurs de la vie, le musicien qui leur donne les accents d’une pure présence, nous apportent la lumière ; ils augmentent la joie et la clarté sur terre, même s’ils nous font d’abord passer par des larmes et des émotions douloureuses.

.......... .......... .......... ..........


Il s’assit et joua délicatement, très bas, une phrase de cette sonate de Purcell qui était l’un des morceaux favoris du père Jacobus. Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence, si bas qu’on entendait encore dans leurs intervalles chanter la vieille fontaine qui coulait dans la cour. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l’espace et à cette heure nocturne l’ampleur et la grandeur de l’univers et, quand joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s’était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux.


.......... .......... .......... ..........


L’ameublement de chaque pièce y était fonction de ses dimensions, dans chacune d’elles régnait une agréable harmonie en deux ou trois couleurs, ponctuée çà et là d’une œuvre d’art de prix. Valet y laissa errer ses regards avec satisfaction, mais ce plaisir des yeux lui parut à la fin un rien trop beau, trop parfait, trop bien calculé ; il y manquait une devenir, une histoire, un renouvellement, et il sentait que même cette beauté des pièces et des objets revêtait le sens d’un exorcisme, d’un geste de défense, et que ces salles, ces tableaux, ces vases et ces fleurs encadraient et accompagnaient une vie qui aspirait à l’harmonie et à la beauté, sans réussir justement à y atteindre autrement qu’en gardant le diapason de ce décor.


.......... .......... .......... ..........


Nous sommes sur le déclin ; il se prolongera peut-être encore très longtemps, mais en tout cas il ne peut plus nous être réservé rien de plus grand, de plus beau et de plus désirable que ce que nous avons déjà possédé ; nous descendons la pente. Historiquement, nous sommes, je crois, mûrs pour la régression, et elle surviendra sans aucun doute, non pas demain, mais après-demain. Qu’on aille pas croire que c’est un diagnostic par trop moral de nos réalisations et de nos capacités qui me conduit à cette conclusion : je la déduits bien davantage encore des mouvements que je vois se préparer dans el monde extérieur. Nous approchons d’une époque critique ; partout on en sent les prémices, le monde s’apprête une fois de plus à déplacer son centre de gravité. Il se prépare des changements de pouvoir, ils ne s’effectueront pas sans guerre ni sans violence, et ce n’est pas seulement une menace pour la paix, mais une menace pour la vie et la liberté qui s’annonce du fond de l’Orient.


.......... .......... .......... ..........


« Des périodes de terreur et de très profonde misère peuvent survenir. Mais s’il doit y avoir encore un bonheur dans la misère, ce ne peut être qu’un bonheur de l’esprit, orienté, dans le passé, vers le sauvetage de la culture des époques antérieures, et, pour l’avenir, vers l’affirmation sereine et persévérante de l’esprit, dans une ère qui sans cela risquerait d’être entièrement vouée à la matière. »


.......... .......... .......... ..........

Ainsi il avait marché en rond, à moins que ce ne fût en ellipse, ou en spirale. En tout cas il n’était pas allé tout droit, car la ligne droite paraissait n’exister qu’en géométrie et être étrangère à la nature de la vie.


.......... .......... .......... ..........



L’enjeu de l’ « éveil », c’était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l’affronter. L’éveil ne vous faisait pas pénétrer plus près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu’on saisissait, ce qu’on accomplissait ou qu’on subissait dans cette opération, ce n’était que la prise de position du moi vis-à-vis de l’était momentané des choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le cœur du monde, mais dans le cœur de sa propre personne. C’était aussi pour cela que ce qu’on connaissait é »tait si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu’exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs du langage.


.......... .......... .......... ..........


Vous être trop imbu de votre propre personne ou vous en êtes trop dépendant, et ce n’est nullement le fait d’une grande personnalité. Un individu peut-être une étoile de première grandeur par ses talents, la puissance de sa volonté, par sa persévérance, mais être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie. Un autre aura les mêmes dons éminents, peut-être de plus beaux encore, mais son axe ne passera pas exactement par son centre, et il gaspillera la moitié de sa force en mouvements excentriques qui l’affaibliront et troubleront le monde qui l’environne.


.......... .......... .......... ..........



Il s’était aussi rendu compte que des formules traditionnelles – ou librement inventées – de sortilèges et d’exorcismes sont bien plus volontiers acceptées par des malades ou des malheureux qu’un conseil sensé, que l’homme aime mieux supporter des maux et une apparence d’expiation que d’amender ou simplement d’examiner son être intime, qu’il croit plus facilement à la magie qu’à la raison, à des formules qu’à l’expérience : toutes choses qui, durant les quelques milliers d’années qui suivirent, n’ont sans doute pas autant changé que bien des livres d’histoire le prétendent.


.......... .......... .......... ..........


Car, il le sentait, le yoghin avait plongé à travers la surface de ce monde, à travers ce monde tout en surface, jusqu’au fond de ce qui est, jusqu’au mystère de toutes choses, il avait rompu et dépouillé le filet magique des sens, les jeux de la lumière, des bruits, des couleurs, des sensations et demeurait solidement enraciné dans l’essentiel et le permanent.


.......... .......... .......... ..........



Il en est ainsi quand un homme concentre sur un unique objet tout l’amour dont il est capable ; la perte de celui-ci fait tout crouler pour lui, et il reste pauvre au milieu des ruines.

.......... .......... .......... ..........

Peu importait, le fait était là, cette intrigue se développait, grandissait, se dressait contre lui, comme la guerre et la fatalité ; il n’y avait pas de remède à cela, ni d’autre attitude à prendre que celle de l’acceptation, de la résignation impassible : car c’était ainsi, et non par des attaques et des conquêtes, que se manifestaient la virilité et l’héroïsme de Dasa.





READ DURING WEEK 47&48&49/06

Tuesday, March 13, 2007

LETTRE-A-D

André Gortz

Lettre à D.
Histoire d’un amour

Galilée, Collection Incises, 2006






Extractions


Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seul comble la chaleur de ton corps contre le mien.
.......... .......... .......... ..........

Je disais aussi : « qu’est-ce qui nous prouve que dans dix ou vingt ans notre pacte pour la vie correspondra au désir de ce que nous serons devenus ? »

.......... .......... .......... ..........

Nous serons ce que nous ferons ensemble.

.......... .......... .......... ..........

…l’amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu’ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d’eux-mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles.

.......... .......... .......... ..........

Je n’ai pas découvert, comme je viens de le faire ici, quel était le socle de notre amour. Ni que le fait d’être obsédé, à la fois douloureusement et délicieusement, par la coïncidence toujours promise et toujours évanescente du goût que nous avons de nos corps - et quand je dis corps je n’oublie pas que « l’âme est le corps » chez Merleau-Ponty aussi bien que chez Sartre – renvoie à des expériences fondatrices plongeant leurs racines dans l’enfance : à la découverte première, originaire, des émotions qu’une voix, une odeur, une couleur de peau, une façon de se mouvoir et d’être, qui seront pour toujours la norme idéale, peuvent faire résonner en moi.

.......... .......... .......... ..........

J’aimais que tu me réclames tout en me laissant tout le temps dont j’avais besoin.
.......... .......... .......... ..........
Je me demande si, avec moi, tu ne te sentais pas plus seule que si tu avais vécu seule.

.......... .......... .......... ..........
Tu répondais que la théorie menace toujours de devenir un carcan qui interdit de percevoir la complexité mouvante du réel.
.......... .......... .......... ..........

A la fin du vieillissement se trouve cette auto-exhortation : « il faut accepter d’être fini : d’être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours […] d’avoir cette vie seulement. »

.......... .......... .......... ..........

Un amour naufragé, impossible, ça fait au contraire de la noble littérature. Je suis à l’aise dans l’esthétique de l’échec et de l’anéantissement, non dans celle de la réussite et de l’affirmation.
.......... .......... .......... ..........

L’expansion des industries transforme la société en une gigantesque machine qui, au lieu de libérer les humains, restreint leur espace d’autonomie et détermine quelles fins il doivent poursuivre et comment.



READ DURING WEEK 04/07

Thursday, January 25, 2007

L'ILE-DE-BETON

J.G. Ballard

Edition originale: Concrete Islands, 1973
10/18 Domaine Etranger, 1991



Extractions


Il poussa la portière, ramassa la canne qu’il avait laissée par terre, et se releva avec difficulté, en proie au vertige. Il se raccrocha au siège, l’herbe écrasée se redressa, elle se faufilait par la portière ouverte, elle lui frôlait la jambe. Un modèle de comportement, cette végétation élastique, bel exemple de vouloir-vivre.

.......... .......... .......... ..........

Il écoutait la pluie sur les tôles. Il se rappela la maison que ses parents avaient louée en Camargue, le dernier été qu’ils avaient passé ensemble. Certains jours, il y avait eu de ces pluies intenses qui tombaient sur le toit du garage au-dessous des fenêtres de la chambre où il avait connu les meilleurs moments de ses vacances.

.......... .......... .......... ..........

L’île était vraiment étrangère au réseau routier, infiniment plus ancienne que toute la région. On aurait dit que ce triangle de terrain vague avait survécu volontairement à force d’humilité têtue, et qu’il continuerait à persévérer dans l’être, inconnu, insoupçonné, quand les autoroutes seraient depuis longtemps retombées en poussière.

.......... .......... .......... ..........

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, allure et tête de retardé mental. Sous un front bas, la figure plissée avait l’expression perplexe d’un enfant mal à l’aise, comme si le peu d’intelligence qu’il avait reçu à la naissance ne s’était jamais développé. La vie avait dû être dure, incompréhensible, pleine d’adultes sans cœur lui assénant des coups de tous côtés, et il restait là, encore accroché à sa foi innocente en un monde sans complication.

.......... .......... .......... ..........

C’est elle qui avait meublé l’appartement sans le consulter ; il éprouvait à la fois le même sentiment de dépendance et la même satisfaction d’être entouré de meubles inconnus.

.......... .......... .......... ..........

Ce qu’il voulait de cette fille, ce n’était pas qu’elle l’aide à s’évader de l’île, il s’en fallait bien ; il l’employait plutôt au service de motivations qu’il n’avait jamais acceptées auparavant : le besoin de se délivrer de son passé, de son enfance, de sa femme et de ses amis, de leurs affections et de leurs exigences, afin de partir pour toujours à l’aventure en vagabondant tout seul dans la cité déserte de son esprit.




READ DURING WEEK 01/07

Monday, December 18, 2006

LE-FILS-DU-DIEU-DE-L'ORAGE

Arto Paasilinna

Le fils du dieu de l’Orage, Editions Denoël, 1993
Edition originale, Ukkosenjumalan Poika, 1984



Extractions



Telle était la vie de Sampsa Ronkainen. Marécageuse d’un côté, vaseuse de l’autre.

.......... .......... .......... ..........

Les fétiches sont ainsi, ils sentent ce que pense leur propriétaire. S’ils n’avaient pas ce don, à qui serviraient-ils ? Se donnerait-on même la peine de sculpter un fétiche qui ne comprendrait pas les soucis des humains ?

.......... .......... .......... ..........

J’ai l’impression que les rapports entre Jésus et son père n’étaient pas très bons. S’il m’arrivait la même chose, c’est-à-dire si on me condamnait à mort, Ukko Ylijumala ne me laisserait pas assassiner comme ça. En dernier recours,, il mettrait le feu à la croix en la foudroyant. Enfin, cette histoire ne me regarde pas. Peut-être ce Jésus était-il d’un si bon naturel qu’il s’est sacrifié avec plaisir.

.......... .......... .......... ..........

Quelle ineptie essayait-on de lui faire avaler ! Les femmes peindraient leurs lèvres ! N’était-ce pas complètement dément ? Pourquoi fallait-il précisément teindre en rouge les muqueuses ? Pourquoi étaler la couleur directement sur la bouche ? C’était grotesque. Rutja se demanda si les femmes peignaient aussi leurs autres muqueuses, organes génitaux et anus ?


.......... .......... .......... ..........


Le dogme chrétien n’admettait pas les sacrifices, Dieu devait se contenter de prières. Le rite était austère et dépouillé, comme si un esprit pieux et un cœur pur ne pouvait habiter que dans l’âme de gens simples et sombres.

.......... .......... .......... ..........


Le pasteur se déclara convaincu de la véracité du récit de Sampsa Ronkainen. Il savait bien que des choses surnaturelles pouvaient survenir. Il en était arrivé de très nombreuses en Israël vers le début de notre ère. Pourquoi de tels événements ne pourraient-ils pas avoir lieu à Isteri de nos jours ?

.......... .......... .......... ..........

Rutja écouta bouche bée les discours du psychiatre. On aurait dit que le Dr Osmola trouvait le fils du dieu de l’Orage dérangé. C’était blessant, mais on pouvait comprendre cette attitude si l’on pensait à ce que l’homme avait subi. Travailler pendant des années au milieu d’aliénés laisse des traces dans n’importe quel esprit.





READ DURING WEEK 39&40/06

Friday, November 24, 2006

LE-LIVRE-DES-NUITS

Sylvie Germain

Le livre des nuits

Editions Gallimard, 1985


Extractions



Puisque le monde n’était qu’un obscur bas-fond où Dieu prenait plaisir à voir patauger et souffrir les hommes, il se devait de dénoncer à tous cette méchanceté divine et de clamer partout la puanteur humaine.

.......... .......... .......... ..........


Et elle ne pleura pas son fils car elle savait, au seuil où elle-même se tenait maintenant, que les larmes et les lamentations ne font qu’affoler et retarder les morts dans leur passage déjà si difficile vers l’autre côté du monde.

.......... .......... .......... ..........


Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, -il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes.

.......... .......... .......... ..........


Les plus simples mots jetés dans un cahier ont besoin, pour effeuiller leur voix, de se tenir longtemps reclus dans le silence, de se désœuvrer dans l’oubli.

.......... .......... .......... ..........


Mais le temps tout d’un coup s’emballait, les jours et les nuits se désheuraient, sonnant à tout moment grand fracas des heures hautement fantaisistes, sinon fantasques. C’était en fait sempiternellement la même heure, -la même impossible dernière heure, qui n’en finissait pas de congédier hors de la vie des cents de soldats tout juste arrivés à l’âge d’homme.

.......... .......... .......... ..........


Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup pensa que tant la joie que la beauté étaient choses si rares et brèves sur la terre qu’il fallait savoir les honorer lorsqu’elles passaient, fût-ce le temps d’un jour, aussi jugea-t-il que la folie amoureuse de sa fille méritait bien une telle dépense.

.......... .......... .......... ..........


D’épouse en épouse il gardait le silence et chacune de ses unions s’établissait dans le partage de ce silence. Sang-Bleu, plus encore que les deux autres, ne questionnait jamais elle-même et parlait moins encore de soi. Elle semblait avoir été taillée corps et âme dans le silence, jusqu’à cette peau si lisse qui donnait au moindre de ses gestes l’allure ondoyante d’un poisson filant au fond de l’eau. Et c’était cette part de silence qu’il avait le plus aimée en chacune de ses épouses.

.......... .......... .......... ..........


Ils ne connaissaient en effet de l’amour que les chemins de traverse les plus obliques, les plus déjetés hors de la tendresse et de la patience. Des chemins taillés à l’abrupt du désir, à pic sur le vide, à fleur de hâte et de folie, -où ils s’élançaient à cœur perdu. Et ces chemins, comme les sentiers magiques qui serpentent dans les forêts de légende, ne s’ouvraient qu’à leur passage pour se refermer aussitôt sur leurs pas.

.......... .......... .......... ..........


Et voilà qu’il revenait enfin, sans autre gloire que d’avoir été absolument fidèle à son amour, sans autre surnom de combat que le sobriquet Fou-d’Elle. Il revenait comme une ombre longtemps séparée de son corps et qui, à l‘instant de retrouver ce corps et de reprendre chair et vie, se met à trembler, terriblement, de joie.

.......... .......... .......... ..........


C’est que ce nom, comme tant d’autres, était tout hérissé de barbelés, de fumées noires, de miradors, de crocs de chiens et d’os humains.
-Sachsenhausen. Un nom annulatif raturant d’un seul trait les noms de Ruth, Sylvestre. Samuel, Yvonne et Suzanne. Un nom définitif.



READ DURING WEEK 46/06

LE-RIVAGE-DES-SYRTES

Julien Gracq


Le rivage des Syrtes
26ème tirage, Librairie José Corti, 1992


Extractions



La piste soudain redevint route, une tour grise sortit du brouillard épaissi, les lagunes vinrent de toutes parts à notre rencontre et lissèrent les berges d'une chaussée à fleur d'eau, quelques fantômes de bâtiments prirent consistance : c'était le bout de notre voyage, nous arrivions à l'Amirauté . [...] Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d'herbes, au bord d'une mer vide, c'était un lieu singulier que cette Amirauté. Devant nous, au-delà d'un morceau de lande rongé de chardons et flanqué de quelques maisons longues et basses, le brouillard grandissait les contours d'une espèce de forteresse ruineuse. Derrière les fossés à demi comblés par le temps, elle apparaissait comme une puissante et lourde masse grise, aux murs lisses percés seulement de quelques archères, et des rares embrasures des canons. La pluie cuirassait ces dalles luisantes. Le silence était celui d'une épave abandonnée ; sur les chemins de ronde embourbés,on n'entendait pas même le pas d'une sentinelle ; des touffes d'herbe emperlées crevaient çà et là les parapets de lichen gris ; aux coulées de décombres qui glissaient aux fossés se mêlaient des ferrailles tordues et des débris de vaisselle. La poterne d'entrée révélait l'épaisseur formidable des murailles: les hautes époques d'Orsenna avaient laissé leur chiffre à ces voûtes basses et énormes, où circulait un souffle d'antique puissance et de moisissure.


.......... .......... .......... ..........


Je ne quittais guère l’Amirauté ; j’étonnais Fabrizio en refusant jusqu’aux plaisirs faciles et aux amours d’une heure qu’il allait chercher presque chaque semaine à Maremma. Je n’en avais plus besoin. Le dénuement mal justifié qui s’attachait à cette vie perdue des Syrtes, le sacrifice consenti en pure perte qu’elle impliquait portait en lui, pour moi, le gage d’une obscure compensation. Dans sa vacuité même, son dépouillement et sa règle sévère, elle semblait appeler et mériter la récompense d’un émoi plus emportant que tout ce que la vie de fêtes d’Orsenna m’avait offert de médiocre et de raffiné. Cette vie dénudée s’offrait clairement, dans l’évidence de son inutilité même, à quelque chose qui fût enfin digne de la prendre ; dédaigneuse des soutiens vulgaires, et comme aventurée en porte à faux sur un gouffre béant, elle appelait un étai à la mesure de son élan vers le vide. Son charme désolé était celui qui trompe l’attente d’un guetteur.

.......... .......... .......... ..........


Alerté par le bruit des mes pas sur les dalles, le regard de Marino m’avait décelé de loin, d’un clin d’œil rapide, pour s’éteindre aussitôt comme un lampe qu’on met en veilleuse, et se replonger dans les dossiers. Il me voyait venir. Cela aussi faisait partie de ses défenses. Il n’aimait pas être surpris. Il attendit que je fusse tout près ; avant même que ne se fussent relevés les yeux gris, la main inconsciemment posa la plume, me signifiant comme malgré elle que c’en était fini du travail pour le matin. Il m’avait attendu. Cette divination singulière me décontenançait.

.......... .......... .......... ..........


-On dit quoi, au juste ?
J’étais cette fois réellement exaspéré. Belzensa s’immobilisa, et ses sourcils se rapprochèrent comme à une question difficile.
-Au juste, vous levez le lièvre, monsieur l’Observateur. J’aime aussi à mettre les choses noir sur blanc. Mais quand j’essaie de commencer un rapport, la plume me tombe des mains. Vous essayez à peine de les saisir au juste, que les bruits prennent immédiatement une autre forme. Comme s’ils avaient surtout peur de se laisser attraper, vérifier. Comme si les gens avaient peur surtout qu’on les empêche de courir, de tenir en haleine. Comme si les gens avaient surtout peur qu’il ne cesse d’y avoir des bruits.


.......... .......... .......... ..........


Dans cette salle taillée à la mesure d’une vie oubliée, l’existence revenue semblait se recroqueviller, flotter comme dans un vêtement trop large. Un étang de vide se creusait au milieu de la pièce ; comme une cargaison qui se tasse aux coups de roulis d’une coque géante, les meubles dépaysés, trop rares, se réfugiaient peureusement contre les murs.


.......... .......... .......... ..........


Me voilà là, à ne plus pouvoir remuer bras ni jambes ; crois-tu que c’est la maladie, Aldo ? Il n’y a pas quinze jours que j’ai encore forcé un lièvre. Mais j’ai trop fait pour ce qui me reste à faire, voilà ce qui est. Une fois qu’on l’a compris, c’est fini, le ressort se casse. Voilà ce que c’est de vieillir, Aldo ; ce que j’ai fait retombe sur moi, je ne peu plus le soulever…
Il répéta d’un air pénétré :
-… quand on ne peut plus soulever ce qu’on a fait, voilà le couvercle de la tombe.


.......... .......... .......... ..........


-Je puis dire, monsieur l’Observateur, commença-t-il avec une hésitation dans la voix qui ajoutait curieusement à son charme, que ma tâche n’est pas des plus aisées. Mon pays est le vôtre font la preuve qu’il peut se créer entre les Etats, comme entre les individus, de bien singulières situations fausses. Du fait de leur… longévité particulière, elles peuvent même durer infiniment plus longtemps.


.......... .......... .......... ..........


-… Voyez-vous, monsieur l’Observateur, reprit-il, il est difficile de parler, il est difficile de penser contre les mots officiels et les situations acquises. Ceux-ci parlent de « provocation » et d’ « espionnage », et celle-ci s’appelle la guerre. Vous m’avez rappelé tout à l’heure avec un peu d’humeur qu’il pouvait y avoir loin des sentiments aux actes. Mais je vous écoute et je songe à mon tour qu’il y a parfois loin des mots aux… sentiments, conclut-il en me regardant dans les yeux avec une expression amusée.


.......... .......... .......... ..........


Vanessa achevait tout juste de s’habiller quand je pénétrai dans sa chambre. Je fus frappé de sa pâleur, une pâleur presque ostentatoire, qui n’était pas celle de la fatigue ou de la maladie, bien qu’il fut visible que depuis longtemps elle n’avait guère dormi ; cette pâleur descendait plutôt sur elle comme la grâce d’une heure plus solennelle : on eût dit qu’elle l’avait revêtue comme une tenue de circonstance. Elle portait une robe noire à longs plis, d’une simplicité austère : avec ses longs cheveux défaits, son cou et ses épaules qui jaillissaient très blancs de la robe, elle était belle à la fois de la beauté fugace d’une actrice et de la beauté souveraine de la catastrophe ; elle ressemblait à une reine au pied d’un échafaud.


.......... .......... .......... ..........


Ce qui m’a frappée, ajouta-t-elle en laissant son regard flotter distraitement vers la fenêtre, c’est qu’il doit y avoir un changement de signe. Un moment où on s’accroche encore, et un moment où on saute, en entraînant le troupeau de moutons à la mer. Oui, continua-t-elle, comme si elle contemplait en elle une évidence calme, il vient un moment où l’on saute – et ce n’est pas la peur, et ce n’est pas le calcul, et ce n’est pas même l’envie de survivre ; c’est qu’une voix plus intime que toute voix au monde nous parle – c’est qu’il n’est pas égal même pour mourir de couler avec le bateau, que tout vaut mieux que d’être ligoté vivant à un cadavre, tout soudain est préférable à se coller à cette chose condamnée qui sent la mort… Les eaux qui remontent sont patientes, dit-elle rêveusement. Elles peuvent attendre. Leur proie leur raccourcira toujours le chemin.


.......... .......... .......... ..........


-… Il s’agit peut-être seulement de connaisseurs plus mûrs et plus sagaces de l’action, des gens qui aiment à faire au besoin périlleusement le tour des choses, d’esprits assez hardis pour avoir compris, plus vite que les autres, qu’au-delà de l’excitation imbécile et aveugle qui s’acharne dans la nuit sans issue de ses petites volontés, il y a place, si l’on a pas peur de se sentir très seul, pour une jouissance presque divine : passer aussi de l’autre côté, éprouver à la fois la pesée et la résistance. Ceux qu’Orsenna dans la naïveté de son cœur (pas toujours si naïve) appelle inconsidérément transfuges ou traitres, je les ai quelquefois nommés en moi les poètes de l’événement.


.......... .......... .......... ..........


Quand un coup de vent par hasard a poussé le pollen sur une fleur, il y a dans le fruit qui grossit quelque chose qui se moque du coup de vent. Il y a une certitude tranquille qu’il n’y a jamais eu de coup de vent au monde, puisqu’il est là.


.......... .......... .......... ..........


Une après-midi grise et calme tombait sur les Syrtes du ciel laiteux, à peine troublée par le bruit assoupi des vaguelettes ; des journées entières, parfois, le courant qui longeait la côte condensait sur le large des brumes décevantes et molles qui promettaient la pluie sans jamais l’amener, et faisaient du rivage ce désert frileux et moite, à l’haleine humide de malade, qui mollissait les muscles et enténébrait le cerveau.


.......... .......... .......... ..........


-Tu ne penses pas tout à fait ce que tu dis, Aldo. « Suicide » est vite dit. Un Etat de meurt pas, ce n’est qu’un forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s’appelle mourir de sa bonne mort.




READ DURING WEEK 43&44&45/06

Tuesday, November 07, 2006

LE-LIVRE-DE-SABLE

Jorge Luis Borges


Edition originale, El Libro de Arena, 1975

Le Livre de sable - Editions Gallimard, Folio, 1992


Extractions


Elle ne voulu pas voir le bateau; les adieux, à son avis, étaient de l'emphase, la fête insensée du chagrin, et elle détestait les emphases. Nous nous dîmes adieu dans la bibliothèque où nous nous étions rencontrés l'autre hiver. Je suis un homme lâche: je ne lui donnai pas mon adresse pour m'éviter l'angoisse d'attendre des lettres.
.......... .......... .......... ..........

Au lieu d’un toit en terrasse, il y avait un toit d’ardoises à deux pentes et une tour carrée ornée d’une horloge qui semblaient vouloir écraser les murs et les fenêtres mesquines. Enfant, j’avais pris mon parti de ces laideurs comme on accepte ces choses incompatibles auxquelles on a donné le nom d’univers, du seul fait qu’elles coexistent.

.......... .......... .......... ..........

Le sauvage ne perçoit pas la bible du missionnaire ; le passager d’un bateau ne voit pas les mêmes cordages que les hommes d’équipage. Si nous avions une vision réelle de l’univers, peut-être pourrions nous le comprendre.

.......... .......... .......... ..........

Les années passent, et j’ai si souvent raconté cette histoire que je ne sais plus très bien si c’est d’elle que je me souviens ou seulement des paroles avec lesquelles je la raconte.

.......... .......... .......... ..........

D’ailleurs ce qui importe ce n’est pas de lire, mais de relire. L’imprimerie, maintenant abolie, a été l’un des pires fléaux de l’humanité, car elle a tendu à multiplier jusqu’au vertige des textes inutiles.



READ DURING WEEK 41&42/06

Thursday, August 31, 2006

LE-FESTIN-NU

William Burroughs


Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu, Editions Gallimard, 1964



Extractions

C’est pas tout ça, lui dis-je en me tapotant l’avant-bras, le devoir appelle. Comme disait le juge de paix à son collègue : « Faut être juste, ou bien il faut savoir être arbitraire. »
.......... .......... .......... ..........

Je courais à côté de mon corps, essayant d’arrêter tous ces lynchages avec mes pauvres doigts de fantôme… Parce que je ne suis qu’un fantôme et je cherche ce que cherchent tous mes semblables – un corps – pour rompre la Longue Veille, la course sans fin dans les chemins sans odeur de l’espace, là où non-vie n’est qu’incolore non-odeur de mort. Et nul ne peut la flairer à travers les tortillons rosâtres des cartilages, lardés de morve de cristal et de la merde de l’attente et des tampons de chair noire qui filtrent le sang.

.......... .......... .......... ..........

Mais le bourdon à l’américaine est pire que tout. Tu ne peux pas mettre le doigt dessus, tu ne sais pas d’où il vient. Prends un de ces bars préfabriqués au coin des grandes casernes urbaines (chaque bloc d’immeuble a son bar, son drugstore et son supermarket). Dès que tu ouvres la porte, le bourdon te serre les tripes. Tu as beau chercher, c’est impossible à expliquer. Ça ne vient pas du garçon, ni des clients, ni du plastique jaunasse qui recouvre les tabourets de bar, ni du non tamisé. Pas même de la TV… et les habitudes se cristallisent en fonction de ce bourdon quotidien, tout comme la cocaïne finit par durcir l’organisme contre le coup de bâton en fin de parcours…

.......... .......... .......... ..........

Les fourgueurs végétariens – ceux qui ne consomment pas leur marchandise – attrapent l’obsession de leur petit commerce, et cette sorte d’intoxe est bien pire que la vraie parce qu’il n’existe pas de cure pour.

.......... .......... .......... ..........

Il lui fallait tout un cérémonial pour fumer ses pipes de marijuana et, comme tous les pratiquants du thé, il était très puritain question héroïne et autres cames sérieuses. Il prétendait en revanche que la marie-jeannette le mettait en contact avec le plus-que-bleu des grands champs de gravitation.

.......... .......... .......... ..........


Réponse : le vrai camé n’est jamais schizo. A propos, il existe en Bolivie une région d’altitude où les psychoses sont inconnues. Ces péquenots de montagne sont aussi sains d’esprit qu’un nouveau-né. J’aimerais bien faire un tour là-bas moi-même, avant que le coin soit pourri par l’école, la publicité, la télévision et les motels… Pour étudier la question sous le seul angle du métabolisme : régime alimentaire, consommation d’alcool et de drogues, vie sexuelle, et cætera. Je me moque de savoir à quoi ils pensent. Les mêmes insanités que le reste du monde, je vous en fiche mon billet.

.......... .......... .......... ..........

Un intellectuel d’avant-garde (« …certes lâ seule littérâture que l’on puisse considérer comme vâlâble aujourd’hui se trouve dans les râpports et mâgâzines scientifiques… ») injecte une dose de bulbocapnine à un pauvre bougre et s’apprête à lui lire une étude sur l’utilisation de la Néo-Hémoglobine dans le Traîtement de la Granulomatose Multiple à Caractère Dégénérescent – ladite étude n’étant bien sûr qu’un abracadabra qu’il a troussé et imprimé lui-même. Il appâte au miel : « Vous m’avez l’air d’un homme supérieurement intelligent… » (Méfie-toi de ces mots-là, petit gars – si tu les entends, n’attends pas d’avoir la permission de partir : pars !)

.......... .......... .......... ..........

Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…

.......... .......... .......... ..........

Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

.......... .......... .......... ..........

Des trafiquants de Viande Noire – la chair de la scolopendre aquatique noire, le Mille-Pattes géant qui peut atteindre deux mètres et vit dans un univers de roches sombres et de lagunes aux couleurs arc-en-ciel – exhibent des crustacés paralysés au fond des caches secrètes de la Plaza qui ne sont accessibles qu’aux Mangeurs de Viande.
On y voit les adeptes de vocations anachroniques et à peine imaginables qui gribouillent en étrusque – des amateurs de drogues pas encore synthétisées, des exciseurs de sensibilité télépathique, des ostéopathes de l’esprit, des agents spéciaux chargés d’enquêter sur les délits que dénoncent fielleusement des joueurs d’échecs paranoïdes, des trafiquants de marché noir de la Troisième Guerre mondiale, des huissiers qui délivrent des exploits fragmentaires rédigés en sténographie hébéphrénique et stigmatisant d’odieuses mutilations de l’esprit, des fonctionnaires d’Etats policiers non-constitués, des briseurs de rêves et autres nostalgies sublimes testés sur les cellules sensibilisées par le Mal de Drogue et troqués contre les matériaux bruts de la volonté, des buveurs du Fluide Lourd scellé dans l’ambre clair des rêves…

.......... .......... .......... ..........

Il a un visage latin, lisse et bien dessiné, avec une moustache en trait de crayon, de minuscules yeux noirs, ahuris et cupides, des yeux d’insecte qui ne rêve jamais.

.......... .......... .......... ..........

Quand vint la première infection sérieuse, le thermomètre en ébullition cracha une balle de mercure qui transperça le crâne de l’infirmière et elle tomba morte avec un cri enroué. Le médecin évalua le danger d’un seul coup d’œil et fit verrouiller les portes d’acier de la dernière chance. Il ordonna l’éviction immédiate du lit embrasé et de son occupant.
- Il est assez pourri pour fabriquer sa propre pénicilline !
Mais l’infection brûla le fongus… Lee vécut dès lors dans un état de transparence variable… Il n’était pas à proprement parler invisible, mais du moins très difficile à voir. C’était à peine si l’on remarquait sa présence. On l’assumait comme une vue de l’esprit, ou on le rejetait comme un reflet ou une ombre : « Ça doit être une illusion d’optique ou une enseigne au néon… »

.......... .......... .......... ..........

Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
.......... .......... .......... ..........

Ça me rappelle un vieux copain, une des plus beaux garçons que j’ai connus, un des plus cinglés aussi et absolument pourri de fric. Il se baladait dans les soirées mondaines avec un pistolet à eau plein de foutre qu’il déchargeait sous les jupes des dames, en visant surtout les intellectuelles, les directrices d’usines et autres femmes de tête. Et il gagnait haut la main tous ses procès en reconnaissance de paternité. Il faut dire que ce n’était jamais son propre foutre…

.......... .......... .......... ..........


Mahomet ? Tu veux rire ou quoi ? Il a été fabriqué de toutes pièces par le Syndicat d’Initiative de La Mecque, et c’est un agent de publicité égyptien, un pauvre mec paumé par la picole, qui a torché le scénario.

.......... .......... .......... ..........

La prolifération cellulaire totale débouche sur le cancer. La démocratie est cancérigène par essence, et les bureaux sont ses cancers vivants. Bureaux, services, offices, sections… Un bureau prend racine au hasard dans l’Etat, se mue bientôt en tumeur maligne, comme la Brigade des Stupéfiants, et commence à se reproduire sans relâche, multipliant sa propre souche à des dizaines d’exemplaires, et il finira par asphyxier son hôte, au sens biologique du terme, si on ne réussit pas à le neutraliser ou à l’éliminer à temps. Les bureaux, qui sont de nature purement parasitaire, ne peuvent subsister sans leur hôte, sans leur organisme nourricier… (En revanche, les coopératives peuvent parfaitement subsister sans l’Etat. Elles offrent une solution rationnelle, c’est-à-dire l’instauration d’unités indépendantes répondant aux besoins de ceux qui contribuent au bon fonctionnement de chacune d’elles. Les bureaux opèrent selon le principe opposé, qui consiste à inventer des besoins pour justifier leur existence…) La bureaucratie est aussi néfaste que le cancer, elle détourne le cours normal de l’évolution humaine – l’élargissement jusqu’à l’infini des virtualités de l’Homme, la différentiation, le choix libre et spontané de l’action – au profit d’un parasitisme de virus.

.......... .......... .......... ..........

Se raffiner signifie faire fortune, l’expression est en usage chez les pétroliers du Texas.

.......... .......... .......... ..........


Le soleil du matin peignait la silhouette du Matelot des ocres flamboyants de la came. Son pardessus noir et son feutre gris pendaient, flasques et déformés par l’atrophie de la carence. Sa tasse de café était posée sur un napperon de papier, la marque de ceux qui passent le plus noir de leur temps assis devant un jus dans les restaurants et les snack-bars et les terminus et les salles d’attente. Un camé, même s’il est de la trempe du Matelot, obéit au sablier de la drogue, au Temps de la Came, et quand il s’immisce inopportunément dans le Temps d’autrui, il doit patienter – comme tous les quémandeurs. (Combien de tasses de café à chaque heure qui passe ?)

.......... .......... .......... ..........


J’ai ici quelque chose dont tu as besoin… (il frôla le paquet de la main… et soudain disparut, flotta dans l’air, et sa voix parvint au gamin de l’autre pièce, lointaine, assourdie.) Et toi tu as quelque chose que je veux… cinq minutes ici… une heure ailleurs… deux… quatre… huit… peut-être que ça ira vite… trop vite pour moi… un petit avant-goût de mort tous les jours… Ça use le temps…

.......... .......... .......... ..........


Les Américains ont la hantise de perdre le contrôle, de laisser les choses se faire toutes seules sans qu’ils puissent intervenir. Ils aimeraient pouvoir se piétiner eux-mêmes l’estomac pour se forcer à digérer à la commande et puis évacuer la merde à la pelle…

.......... .......... .......... ..........


Motel… Motel… Motel… arabesques de néon brisées… solitude qui gémit d’un bout à l’autre du continent comme des cornes de brouillard au-dessus de l’eau lisse et huileuse des estuaires…

.......... .......... .......... ..........

Miaulement d’une balle de flic dans la ruelle… Icare aux ailes brisées, hurlements du gosse sur son bûcher, le vieux camé hume la fumée avec avidité… les yeux vides comme une plaine sans limites… (froissement de maïs décortiqué des ailes de vautour dans l’air torride…).

.......... .......... .......... ..........

On lèche l’épouvante qui suinte de la chair trouée d’aiguilles, on entend un gémissement souterrain signalant le branle-bas des nerfs pétrifiés par le besoin qui monte, morsure enragée, pantelante…
Si Dieu a inventé quelque chose de mieux il l’a gardé pour lui, disait parfois le Matelot quand il se mettait les engrenages au point mort avec une vingtaine de capsules…
(Lambeaux de meurtres tombant comme des perles d’opale dans un vase de glycérine lentement, …)


READ DURING WEEK 31&32/06

Monday, August 28, 2006

LOIN-DU-PAYS-NATAL

Walter Tevis


Edition originale, Far from home, 1981
Editions Denoël, Présence du futur, 1982



Extractions

Comme d’habitude, sa voix trahissait une réserve. Il y avait toujours un « mais » derrière ses compliments.
Des années durant, Barney était resté impassible devant cette façon qu’avait sa mère de donner par les mots et de reprendre par l’intonation.
.......... .......... .......... ..........

Il avait donc sept mille dollars pour passer un an à New-York avec Janet, réapprendre à peindre et devenir cet artiste financièrement indépendant qui avait hanté ses rêves à l’arrière goût de whisky.

.......... .......... .......... ..........

Mais ce n’était pas une hallucination, à moins que le clochard et sa conversation avec lui n’aient également été des hallucinations. Il vérifia le contenu de son portefeuille et constata qu’il manquait effectivement deux dollars. Où auraient-ils bien u être passés si le clochard n’avait été qu’un produit de son imagination ? Il ne leur avait quand même pas mangés ! Si jamais c’était le cas, le problème était de toute façon réglé et il se trouvait en réalité quelque part dans une camisole de force, nourri par intraveineuses tandis qu’un psychiatre prenait des notes.

.......... .......... .......... ..........

Mais d’un autre côté, cela faisait plus d’un an qu’il appelait la mort de tous ses vœux et qu’il pensait au suicide avec la même intensité que ses collègues à leur avancement. C’était peut-être pour cette raison qu’il était indifférent à son sort. Si quelque chose lui déplaisait trop, il pourrait toujours se tuer.

.......... .......... .......... ..........

Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?
Je ne souffre ici, sous le ciel pâle où ne brille nul soleil, d’aucun inconfort physique ; l’ennui et le vide qui composent mon existence sont loin d’être insupportables. Ce n’est pas pire que lorsque j’étais vivant. Je n’ai ici personne à qui parler et, à vrai dire, pas grand-chose à penser en dehors de ces cinquante et un ans qu’il m’a été donné de vivre. De l’endroit où je me trouve, je vois ces années comme un tout, un circuit imprimé et complexe ou un tableau expressionniste abstrait. Je sais que, çà et là, un petit élément peut-être changé, une diode ou un trait de pinceau, et que le schéma tout entier en sera transformé.


READ DURING WEEK 29&30/06

Wednesday, August 16, 2006

DES-ANGES-MINEURS

Antoine Volodine

Des anges mineurs, Editions du Seuil, Fiction & Cie, 1999


Extractions

C’est un homme nommé Enzo Mardirossian. Il habite à soixante kilomètres, dans un secteur où autrefois se dressaient des usines chimiques. Je sais qu’il est seul et inconsolable. On le dit imprévisible. Un homme inconsolable est souvent dangereux, en effet.
.......... .......... .......... ..........

Je ne gaspillerai pas mon énergie en rabâchant des fadaises sur l’au-delà ou la renaissance. Je m’obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l’extinction est un phénomène qu’aucun témoignage fiable n’a jamais pu décrire de l’intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu’il est inobservable et purement fictif. Avec force je rejetterai comme sans fondement l’hypothèse de la mort.

.......... .......... .......... ..........

Le chien ne répliquait pas. Il résistait à la traction de la laisse, tantôt se tortillant, tantôt essayant de se transformer en inamovible molosse. Il montrait de toutes les façons possibles qu’il voulait continuer à observer, du bout de la truffe, certains mystères de l’univers qu’il se réservait le droit de choisir lui-même.

.......... .......... .......... ..........

- C’est horrible à dire, mais beaucoup de gens espéraient cela depuis longtemps.
Et il attendait plusieurs secondes, le temps que la salive lui revînt en bouche après son mensonge, car il n’avait consulté personne avant d’agir et il avait été l’unique autorité à défendre la réintroduction de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’unique instigateur du crime. Puis il répétait :
- C’est horrible à dire.

.......... .......... .......... ..........

Ils semblaient avoir été traînés longuement dans uns glaise sanguinolente, puis avoir été abandonnés au soleil pour s’y dessécher et s’y craqueler, et seulement ensuite avoir été dotés d’un simulacre d’apparence humaine. Nous-mêmes ne valions guère mieux.

.......... .......... .......... ..........


Méfiant quant à la nature du réel qu’on l’obligeait à parcourir, il défendait l’intégrité de ses espaces oniriques en y plaçant des pièges destinés aux indésirables, des glus métaphysiques, des nasses.

.......... .......... .......... ..........

…ici repose le corbeau apprivoisé de Vessioly, nommé Gorgha, une fière femelle noire superbe qui observa l’arrivée de la voiture et son départ, et qui ne quitta pas sa haute branche pendant sept jours puis, ayant admis l’irrémédiable, se fracassa sur la terre sans même ouvrir les ailes, ici repose l’insolence de ce suicide, ici reposent les amis et les amies de Vessioly, les morts et les mortes qui ont été réhabilités et les morts et les mortes qui ne l’ont pas été, …

.......... .......... .......... ..........

Sept heures du matin venaient de sonner. Dans la cuisine persistait la sérénité des heures nocturnes, quand il ne se passe rien, que les vivants sommeillent, que les choses se dégradent et rancissent loin de toute lumière, dans un silence que seuls troublent le moteur du vieux frigo et ses pénibles extinctions bringuebaleuses.

.......... .......... .......... ..........

Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

.......... .......... .......... ..........

Chaque fois que je passe devant la porte du 906, je rencontre le regard de Babaïa Schtern, l’avidité épouvantée de son regard qui cherche le mien. Je ne baisse pas les yeux. Je stationne quelques secondes en face d’elle, je reçois son discours muet à propos de la saleté fondamentale de l’existence.

.......... .......... .......... ..........

Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre.

.......... .......... .......... ..........

Le bilan était du genre à ôter tout courage. Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l’antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non-capitaliste.

.......... .......... .......... ..........

Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
.......... .......... .......... ..........

Ewon Zwogg prend un air offusqué. Il remet toutes les photos en pile et il les retourne pour que je ne puisse plus rien voir. Ses doigts tremblent. Je ne sais comment replâtrer entre nous ce qui pourrait l’être.
- Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ?

.......... .......... .......... ..........


Quelques données avant la visite, quelques repères chiffrés. Ma mort à cent milliards d’années, ce en qui elle égale celle de tout un chacun, et ma vie à quarante huit ans ; j’ai déjà dit ici et ailleurs que j’ignore si cela a une fin, et combien de temps il faudra fuir pour atteindre cette fin.

.......... .......... .......... ..........

Dans le quartier le plus à l’ouest après la rue des Praires, il y a des caves où des hommes s’enferment avec des chiens et les mangent. Dans le quartier qui le jouxte au nord-est, la pègre contrôle une maison où on peut apprendre à tuer des gens avec un marteau ou une flèche empoisonnée. Plus au nord-ouest encore, des rues désertent se croisent sur des kilomètres carrés, sans que jamais âme qui vive n’y erre.

.......... .......... .......... ..........

Au-delà des Ciel-Chenus, après avoir franchi le pont que souvent on nomme le Buffalo, il y a un élevage de tigres où on ne peut pénétrer qu’en rêve. Les tigres sont blancs, d’une beauté paralysante.

.......... .......... .......... ..........


Ton regard glissait, tu ne songeais même pas à lui faire remarquer que son enseigne comportait une faute, qu’elle avait pris un vocable pour un autre. On touchait déjà à une époque de l’histoire humaine où non seulement l’espèce s’éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître.

.......... .......... .......... ..........


Elles étaient terriblement émouvantes. Il est vrai que désormais les auditeurs qui jugeaient Baldakchan correspondaient mieux au public parfait tel qu’il l’avait toujours imaginé quand il composait : des loups vivants, des immortelles pluricentenaires, des loups morts.

.......... .......... .......... ..........


Maintenant, écoute-moi bien. Je ne plaisante plus. Il ne s’agit pas de déterminer si ce que je raconte est vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, s’inscrivant ou non dans la tradition post-exotique, ou si c’est en murmurant de peur ou en rugissant d’indignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce qu’il est convenu d’appeler m voix, une intention de combat radical contre le réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel, ou encore une tentative de chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent ou devant l’avenir. Là n’est pas la question.

.......... .......... .......... ..........


Quelque chose fit un bruit de scaphandre à l’intérieur du crâne de Khrili Gompo, lui signalant qu’une nouvelle minute venait de s’achever. Les fourmis aillées grouillaient par dizaines dans son col. Et en m’inscrivant comme cadavre ?... Comme marchandise en vrac ? proposa l’homme ? Comme objet trouvé ?

.......... .......... .......... ..........

Après trente-deux ans de sordide calme plat, je fis un rêve où des gens m’assurèrent avoir récemment rencontré Sophie Gironde, Je m’étais beaucoup langui d’elle pendant les trois décennies qui venaient de s’écouler, et, si je voulais conserver des chances de ne pas la perdre de vue, il fallait que je m’incruste coûte que coûte à l’intérieur de ce rêve et que je l’attende.

.......... .......... .......... ..........

On me confia plusieurs activités indécises, des tâches sans queue ni tête, et, pour finir, on m’attribua un emploi table près des incinérateurs. Je dis on pour donner l’impression qu’une organisation était en place, mais, en réalité, j’étais seul.

.......... .......... .......... ..........

Une nuit, mes vêtements s’embrasèrent. Je me maintins au niveau de la cendre pendant quelques temps, en grelottant et en pleurnichant. Disons quatre ou cinq ans encore. Il m’arrivait d’émettre des gémissements pour faire semblant de parler avec le vent, mais plus personne ne s’adressait à moi. Disons que j’avais été le dernier, cette fois-là. Disons cela et n’en parlons plus.


READ DURING WEEK 27&28/06