Thursday, August 31, 2006

LE-FESTIN-NU

William Burroughs


Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu, Editions Gallimard, 1964



Extractions

C’est pas tout ça, lui dis-je en me tapotant l’avant-bras, le devoir appelle. Comme disait le juge de paix à son collègue : « Faut être juste, ou bien il faut savoir être arbitraire. »
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Je courais à côté de mon corps, essayant d’arrêter tous ces lynchages avec mes pauvres doigts de fantôme… Parce que je ne suis qu’un fantôme et je cherche ce que cherchent tous mes semblables – un corps – pour rompre la Longue Veille, la course sans fin dans les chemins sans odeur de l’espace, là où non-vie n’est qu’incolore non-odeur de mort. Et nul ne peut la flairer à travers les tortillons rosâtres des cartilages, lardés de morve de cristal et de la merde de l’attente et des tampons de chair noire qui filtrent le sang.

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Mais le bourdon à l’américaine est pire que tout. Tu ne peux pas mettre le doigt dessus, tu ne sais pas d’où il vient. Prends un de ces bars préfabriqués au coin des grandes casernes urbaines (chaque bloc d’immeuble a son bar, son drugstore et son supermarket). Dès que tu ouvres la porte, le bourdon te serre les tripes. Tu as beau chercher, c’est impossible à expliquer. Ça ne vient pas du garçon, ni des clients, ni du plastique jaunasse qui recouvre les tabourets de bar, ni du non tamisé. Pas même de la TV… et les habitudes se cristallisent en fonction de ce bourdon quotidien, tout comme la cocaïne finit par durcir l’organisme contre le coup de bâton en fin de parcours…

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Les fourgueurs végétariens – ceux qui ne consomment pas leur marchandise – attrapent l’obsession de leur petit commerce, et cette sorte d’intoxe est bien pire que la vraie parce qu’il n’existe pas de cure pour.

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Il lui fallait tout un cérémonial pour fumer ses pipes de marijuana et, comme tous les pratiquants du thé, il était très puritain question héroïne et autres cames sérieuses. Il prétendait en revanche que la marie-jeannette le mettait en contact avec le plus-que-bleu des grands champs de gravitation.

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Réponse : le vrai camé n’est jamais schizo. A propos, il existe en Bolivie une région d’altitude où les psychoses sont inconnues. Ces péquenots de montagne sont aussi sains d’esprit qu’un nouveau-né. J’aimerais bien faire un tour là-bas moi-même, avant que le coin soit pourri par l’école, la publicité, la télévision et les motels… Pour étudier la question sous le seul angle du métabolisme : régime alimentaire, consommation d’alcool et de drogues, vie sexuelle, et cætera. Je me moque de savoir à quoi ils pensent. Les mêmes insanités que le reste du monde, je vous en fiche mon billet.

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Un intellectuel d’avant-garde (« …certes lâ seule littérâture que l’on puisse considérer comme vâlâble aujourd’hui se trouve dans les râpports et mâgâzines scientifiques… ») injecte une dose de bulbocapnine à un pauvre bougre et s’apprête à lui lire une étude sur l’utilisation de la Néo-Hémoglobine dans le Traîtement de la Granulomatose Multiple à Caractère Dégénérescent – ladite étude n’étant bien sûr qu’un abracadabra qu’il a troussé et imprimé lui-même. Il appâte au miel : « Vous m’avez l’air d’un homme supérieurement intelligent… » (Méfie-toi de ces mots-là, petit gars – si tu les entends, n’attends pas d’avoir la permission de partir : pars !)

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Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…

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Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

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Des trafiquants de Viande Noire – la chair de la scolopendre aquatique noire, le Mille-Pattes géant qui peut atteindre deux mètres et vit dans un univers de roches sombres et de lagunes aux couleurs arc-en-ciel – exhibent des crustacés paralysés au fond des caches secrètes de la Plaza qui ne sont accessibles qu’aux Mangeurs de Viande.
On y voit les adeptes de vocations anachroniques et à peine imaginables qui gribouillent en étrusque – des amateurs de drogues pas encore synthétisées, des exciseurs de sensibilité télépathique, des ostéopathes de l’esprit, des agents spéciaux chargés d’enquêter sur les délits que dénoncent fielleusement des joueurs d’échecs paranoïdes, des trafiquants de marché noir de la Troisième Guerre mondiale, des huissiers qui délivrent des exploits fragmentaires rédigés en sténographie hébéphrénique et stigmatisant d’odieuses mutilations de l’esprit, des fonctionnaires d’Etats policiers non-constitués, des briseurs de rêves et autres nostalgies sublimes testés sur les cellules sensibilisées par le Mal de Drogue et troqués contre les matériaux bruts de la volonté, des buveurs du Fluide Lourd scellé dans l’ambre clair des rêves…

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Il a un visage latin, lisse et bien dessiné, avec une moustache en trait de crayon, de minuscules yeux noirs, ahuris et cupides, des yeux d’insecte qui ne rêve jamais.

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Quand vint la première infection sérieuse, le thermomètre en ébullition cracha une balle de mercure qui transperça le crâne de l’infirmière et elle tomba morte avec un cri enroué. Le médecin évalua le danger d’un seul coup d’œil et fit verrouiller les portes d’acier de la dernière chance. Il ordonna l’éviction immédiate du lit embrasé et de son occupant.
- Il est assez pourri pour fabriquer sa propre pénicilline !
Mais l’infection brûla le fongus… Lee vécut dès lors dans un état de transparence variable… Il n’était pas à proprement parler invisible, mais du moins très difficile à voir. C’était à peine si l’on remarquait sa présence. On l’assumait comme une vue de l’esprit, ou on le rejetait comme un reflet ou une ombre : « Ça doit être une illusion d’optique ou une enseigne au néon… »

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Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
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Ça me rappelle un vieux copain, une des plus beaux garçons que j’ai connus, un des plus cinglés aussi et absolument pourri de fric. Il se baladait dans les soirées mondaines avec un pistolet à eau plein de foutre qu’il déchargeait sous les jupes des dames, en visant surtout les intellectuelles, les directrices d’usines et autres femmes de tête. Et il gagnait haut la main tous ses procès en reconnaissance de paternité. Il faut dire que ce n’était jamais son propre foutre…

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Mahomet ? Tu veux rire ou quoi ? Il a été fabriqué de toutes pièces par le Syndicat d’Initiative de La Mecque, et c’est un agent de publicité égyptien, un pauvre mec paumé par la picole, qui a torché le scénario.

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La prolifération cellulaire totale débouche sur le cancer. La démocratie est cancérigène par essence, et les bureaux sont ses cancers vivants. Bureaux, services, offices, sections… Un bureau prend racine au hasard dans l’Etat, se mue bientôt en tumeur maligne, comme la Brigade des Stupéfiants, et commence à se reproduire sans relâche, multipliant sa propre souche à des dizaines d’exemplaires, et il finira par asphyxier son hôte, au sens biologique du terme, si on ne réussit pas à le neutraliser ou à l’éliminer à temps. Les bureaux, qui sont de nature purement parasitaire, ne peuvent subsister sans leur hôte, sans leur organisme nourricier… (En revanche, les coopératives peuvent parfaitement subsister sans l’Etat. Elles offrent une solution rationnelle, c’est-à-dire l’instauration d’unités indépendantes répondant aux besoins de ceux qui contribuent au bon fonctionnement de chacune d’elles. Les bureaux opèrent selon le principe opposé, qui consiste à inventer des besoins pour justifier leur existence…) La bureaucratie est aussi néfaste que le cancer, elle détourne le cours normal de l’évolution humaine – l’élargissement jusqu’à l’infini des virtualités de l’Homme, la différentiation, le choix libre et spontané de l’action – au profit d’un parasitisme de virus.

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Se raffiner signifie faire fortune, l’expression est en usage chez les pétroliers du Texas.

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Le soleil du matin peignait la silhouette du Matelot des ocres flamboyants de la came. Son pardessus noir et son feutre gris pendaient, flasques et déformés par l’atrophie de la carence. Sa tasse de café était posée sur un napperon de papier, la marque de ceux qui passent le plus noir de leur temps assis devant un jus dans les restaurants et les snack-bars et les terminus et les salles d’attente. Un camé, même s’il est de la trempe du Matelot, obéit au sablier de la drogue, au Temps de la Came, et quand il s’immisce inopportunément dans le Temps d’autrui, il doit patienter – comme tous les quémandeurs. (Combien de tasses de café à chaque heure qui passe ?)

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J’ai ici quelque chose dont tu as besoin… (il frôla le paquet de la main… et soudain disparut, flotta dans l’air, et sa voix parvint au gamin de l’autre pièce, lointaine, assourdie.) Et toi tu as quelque chose que je veux… cinq minutes ici… une heure ailleurs… deux… quatre… huit… peut-être que ça ira vite… trop vite pour moi… un petit avant-goût de mort tous les jours… Ça use le temps…

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Les Américains ont la hantise de perdre le contrôle, de laisser les choses se faire toutes seules sans qu’ils puissent intervenir. Ils aimeraient pouvoir se piétiner eux-mêmes l’estomac pour se forcer à digérer à la commande et puis évacuer la merde à la pelle…

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Motel… Motel… Motel… arabesques de néon brisées… solitude qui gémit d’un bout à l’autre du continent comme des cornes de brouillard au-dessus de l’eau lisse et huileuse des estuaires…

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Miaulement d’une balle de flic dans la ruelle… Icare aux ailes brisées, hurlements du gosse sur son bûcher, le vieux camé hume la fumée avec avidité… les yeux vides comme une plaine sans limites… (froissement de maïs décortiqué des ailes de vautour dans l’air torride…).

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On lèche l’épouvante qui suinte de la chair trouée d’aiguilles, on entend un gémissement souterrain signalant le branle-bas des nerfs pétrifiés par le besoin qui monte, morsure enragée, pantelante…
Si Dieu a inventé quelque chose de mieux il l’a gardé pour lui, disait parfois le Matelot quand il se mettait les engrenages au point mort avec une vingtaine de capsules…
(Lambeaux de meurtres tombant comme des perles d’opale dans un vase de glycérine lentement, …)


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Monday, August 28, 2006

LOIN-DU-PAYS-NATAL

Walter Tevis


Edition originale, Far from home, 1981
Editions Denoël, Présence du futur, 1982



Extractions

Comme d’habitude, sa voix trahissait une réserve. Il y avait toujours un « mais » derrière ses compliments.
Des années durant, Barney était resté impassible devant cette façon qu’avait sa mère de donner par les mots et de reprendre par l’intonation.
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Il avait donc sept mille dollars pour passer un an à New-York avec Janet, réapprendre à peindre et devenir cet artiste financièrement indépendant qui avait hanté ses rêves à l’arrière goût de whisky.

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Mais ce n’était pas une hallucination, à moins que le clochard et sa conversation avec lui n’aient également été des hallucinations. Il vérifia le contenu de son portefeuille et constata qu’il manquait effectivement deux dollars. Où auraient-ils bien u être passés si le clochard n’avait été qu’un produit de son imagination ? Il ne leur avait quand même pas mangés ! Si jamais c’était le cas, le problème était de toute façon réglé et il se trouvait en réalité quelque part dans une camisole de force, nourri par intraveineuses tandis qu’un psychiatre prenait des notes.

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Mais d’un autre côté, cela faisait plus d’un an qu’il appelait la mort de tous ses vœux et qu’il pensait au suicide avec la même intensité que ses collègues à leur avancement. C’était peut-être pour cette raison qu’il était indifférent à son sort. Si quelque chose lui déplaisait trop, il pourrait toujours se tuer.

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Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?
Je ne souffre ici, sous le ciel pâle où ne brille nul soleil, d’aucun inconfort physique ; l’ennui et le vide qui composent mon existence sont loin d’être insupportables. Ce n’est pas pire que lorsque j’étais vivant. Je n’ai ici personne à qui parler et, à vrai dire, pas grand-chose à penser en dehors de ces cinquante et un ans qu’il m’a été donné de vivre. De l’endroit où je me trouve, je vois ces années comme un tout, un circuit imprimé et complexe ou un tableau expressionniste abstrait. Je sais que, çà et là, un petit élément peut-être changé, une diode ou un trait de pinceau, et que le schéma tout entier en sera transformé.


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Wednesday, August 16, 2006

DES-ANGES-MINEURS

Antoine Volodine

Des anges mineurs, Editions du Seuil, Fiction & Cie, 1999


Extractions

C’est un homme nommé Enzo Mardirossian. Il habite à soixante kilomètres, dans un secteur où autrefois se dressaient des usines chimiques. Je sais qu’il est seul et inconsolable. On le dit imprévisible. Un homme inconsolable est souvent dangereux, en effet.
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Je ne gaspillerai pas mon énergie en rabâchant des fadaises sur l’au-delà ou la renaissance. Je m’obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l’extinction est un phénomène qu’aucun témoignage fiable n’a jamais pu décrire de l’intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu’il est inobservable et purement fictif. Avec force je rejetterai comme sans fondement l’hypothèse de la mort.

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Le chien ne répliquait pas. Il résistait à la traction de la laisse, tantôt se tortillant, tantôt essayant de se transformer en inamovible molosse. Il montrait de toutes les façons possibles qu’il voulait continuer à observer, du bout de la truffe, certains mystères de l’univers qu’il se réservait le droit de choisir lui-même.

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- C’est horrible à dire, mais beaucoup de gens espéraient cela depuis longtemps.
Et il attendait plusieurs secondes, le temps que la salive lui revînt en bouche après son mensonge, car il n’avait consulté personne avant d’agir et il avait été l’unique autorité à défendre la réintroduction de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’unique instigateur du crime. Puis il répétait :
- C’est horrible à dire.

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Ils semblaient avoir été traînés longuement dans uns glaise sanguinolente, puis avoir été abandonnés au soleil pour s’y dessécher et s’y craqueler, et seulement ensuite avoir été dotés d’un simulacre d’apparence humaine. Nous-mêmes ne valions guère mieux.

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Méfiant quant à la nature du réel qu’on l’obligeait à parcourir, il défendait l’intégrité de ses espaces oniriques en y plaçant des pièges destinés aux indésirables, des glus métaphysiques, des nasses.

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…ici repose le corbeau apprivoisé de Vessioly, nommé Gorgha, une fière femelle noire superbe qui observa l’arrivée de la voiture et son départ, et qui ne quitta pas sa haute branche pendant sept jours puis, ayant admis l’irrémédiable, se fracassa sur la terre sans même ouvrir les ailes, ici repose l’insolence de ce suicide, ici reposent les amis et les amies de Vessioly, les morts et les mortes qui ont été réhabilités et les morts et les mortes qui ne l’ont pas été, …

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Sept heures du matin venaient de sonner. Dans la cuisine persistait la sérénité des heures nocturnes, quand il ne se passe rien, que les vivants sommeillent, que les choses se dégradent et rancissent loin de toute lumière, dans un silence que seuls troublent le moteur du vieux frigo et ses pénibles extinctions bringuebaleuses.

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Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

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Chaque fois que je passe devant la porte du 906, je rencontre le regard de Babaïa Schtern, l’avidité épouvantée de son regard qui cherche le mien. Je ne baisse pas les yeux. Je stationne quelques secondes en face d’elle, je reçois son discours muet à propos de la saleté fondamentale de l’existence.

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Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre.

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Le bilan était du genre à ôter tout courage. Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l’antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non-capitaliste.

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Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
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Ewon Zwogg prend un air offusqué. Il remet toutes les photos en pile et il les retourne pour que je ne puisse plus rien voir. Ses doigts tremblent. Je ne sais comment replâtrer entre nous ce qui pourrait l’être.
- Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ?

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Quelques données avant la visite, quelques repères chiffrés. Ma mort à cent milliards d’années, ce en qui elle égale celle de tout un chacun, et ma vie à quarante huit ans ; j’ai déjà dit ici et ailleurs que j’ignore si cela a une fin, et combien de temps il faudra fuir pour atteindre cette fin.

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Dans le quartier le plus à l’ouest après la rue des Praires, il y a des caves où des hommes s’enferment avec des chiens et les mangent. Dans le quartier qui le jouxte au nord-est, la pègre contrôle une maison où on peut apprendre à tuer des gens avec un marteau ou une flèche empoisonnée. Plus au nord-ouest encore, des rues désertent se croisent sur des kilomètres carrés, sans que jamais âme qui vive n’y erre.

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Au-delà des Ciel-Chenus, après avoir franchi le pont que souvent on nomme le Buffalo, il y a un élevage de tigres où on ne peut pénétrer qu’en rêve. Les tigres sont blancs, d’une beauté paralysante.

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Ton regard glissait, tu ne songeais même pas à lui faire remarquer que son enseigne comportait une faute, qu’elle avait pris un vocable pour un autre. On touchait déjà à une époque de l’histoire humaine où non seulement l’espèce s’éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître.

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Elles étaient terriblement émouvantes. Il est vrai que désormais les auditeurs qui jugeaient Baldakchan correspondaient mieux au public parfait tel qu’il l’avait toujours imaginé quand il composait : des loups vivants, des immortelles pluricentenaires, des loups morts.

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Maintenant, écoute-moi bien. Je ne plaisante plus. Il ne s’agit pas de déterminer si ce que je raconte est vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, s’inscrivant ou non dans la tradition post-exotique, ou si c’est en murmurant de peur ou en rugissant d’indignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce qu’il est convenu d’appeler m voix, une intention de combat radical contre le réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel, ou encore une tentative de chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent ou devant l’avenir. Là n’est pas la question.

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Quelque chose fit un bruit de scaphandre à l’intérieur du crâne de Khrili Gompo, lui signalant qu’une nouvelle minute venait de s’achever. Les fourmis aillées grouillaient par dizaines dans son col. Et en m’inscrivant comme cadavre ?... Comme marchandise en vrac ? proposa l’homme ? Comme objet trouvé ?

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Après trente-deux ans de sordide calme plat, je fis un rêve où des gens m’assurèrent avoir récemment rencontré Sophie Gironde, Je m’étais beaucoup langui d’elle pendant les trois décennies qui venaient de s’écouler, et, si je voulais conserver des chances de ne pas la perdre de vue, il fallait que je m’incruste coûte que coûte à l’intérieur de ce rêve et que je l’attende.

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On me confia plusieurs activités indécises, des tâches sans queue ni tête, et, pour finir, on m’attribua un emploi table près des incinérateurs. Je dis on pour donner l’impression qu’une organisation était en place, mais, en réalité, j’étais seul.

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Une nuit, mes vêtements s’embrasèrent. Je me maintins au niveau de la cendre pendant quelques temps, en grelottant et en pleurnichant. Disons quatre ou cinq ans encore. Il m’arrivait d’émettre des gémissements pour faire semblant de parler avec le vent, mais plus personne ne s’adressait à moi. Disons que j’avais été le dernier, cette fois-là. Disons cela et n’en parlons plus.


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Tuesday, July 18, 2006

LE-SOLEIL-PAS-A-PAS

Walter Tevis

Edition originale, The Steps of the Sun, 1982
Le soleil pas à pas, Présence du Futur, Editions Denoël, 1983


Extractions

Ils ont essayé de partir avec des vaisseaux quand on était gosses et ils y ont renoncé. Des experts. A présent, ils ont décidé que c’était illégal. Il n’y a rien à attendre de l’espace, que des regrets.
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Je n’avais jamais pris de morphine auparavant et quelque chose en moi comprit, à la manière dont elle avait commencé de me titiller le système nerveux, que c’était du sérieux, comme potion magique. J’y devinai le frisson du danger. Il y avait dans ce produit une plénitude, une aptitude à combler les vides de l’âme qui avait instantanément accroché mon esprit déboussolé, là-bas, au beau milieu de la sombre patinoire de cette planète toute neuve. C’était de la chimie de grand art ; quand je m’éveillai le lendemain, me contrefichant totalement du monde que j’étais pourtant venu explorer et ne pensant plus qu’à ma piquouse, je fus soudain effrayé.

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Si j’étais incapable de me propulser dans le corps d’une femme par un acte de volonté, la volonté propulserait mon corps à travers la Galaxie. Je détestais l’algèbre spirituelle de la chose mais je saisissais fort bien les termes de l’équation. J’avais passé le plus clair de mon existence à voler Pierre pour payer Paul. C’est comme ça qu’on devient riche dans un monde dont les ressources s’étiolent, un monde dont les ressorts se débandent.

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Maman avait allumé six bougies et restait assise là, comme hypnotisée, la peau des joues flasque, pendante, les seins exposés, flasques, pendant, les bras ballants. Chaque fois que j’entends l’expression « banqueroute spirituelle », je la revois ainsi : une femme vidée.

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Mon uranium était en soi une donnée brute : n’importe quel étudiant en économie à Harvard -cette pépinière de futurs escrocs- était capable sans être trop doué de bâtir un plan pour tirer dix milliards de dollars de la cargaison initiale de l’Isabel.

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Bien des hommes d’âge mûr semblent totalement incapables de changer leur existence. Plus la vie se fait mesquine et dure, moins les compensations deviennent gratifiantes, et plus l’on tend à vouloir maintenir le status quo, à éviter de se lancer dans de nouveaux défis.

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C’est un constat terrible sur la nature du capitalisme qu’un homme intimement aussi perturbé que je suis ait pu connaître une telle réussite –que j’ai pu devenir si riche et si largué en même temps.

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Un détail concernant l’impuissance ; vous perdez le bénéfice de cette lucidité qui fait suite à l’orgasme. Par moments, j’avais l’impression que ma semence non répandue m’était remontée dans le cerveau, y court-circuitant la moitié des connexions.

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Je sais bien que j’ai gagné beaucoup d’argent, acquis la célébrité, voyagé partout, couché avec un tas de femmes et mangé en quantité les nourritures les plus raffinées qui soient, quand mon père n’a jamais rien accompli de tout ceci. Mais depuis vingt ans, quelque chose dans mon âme est demeuré au point mort, en attente, accomplissant extérieurement les gestes d’une vie épanouie et bien remplie mais restant à l’intérieur perpétuellement morose et maussade.

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Je ne savais pour ainsi dire rien des choses du sexe sinon que ça avait un rapport avec la classe sociale et que ça inquiétait mes parents.

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Je savais que je pourrais toujours, si j’étais vraiment poussé à bout, me concocter de l’acide cyanhydrique – ou nicotinique, on n’était pas à ça près – et me rétamer en l’espace d’une demi-minute. Le monde moderne a fait de la mort une des choses les plus faciles qui soient. Si seulement c’était pareil pour le sexe, l’amour et le travail.

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Je dormi étendu sur le dos, entièrement nu. Tandis que je sombrais vers l’inconscience, je sentis l’extrémité des brins d’herbe caresser doucement mon corps, pénétrer sous ma peau. Ils cherchaient mes capillaires et mes veines, pour unir la vie de mon corps à la leur. L’intensité de cette connexion apaisa mon âme inquiète.
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Je restai allongé à pleurer pendant des heures. Comme si l’herbe fournissait le fluide alimentant mes larmes, comme si je n’étais qu’un simple canal recueillant les liquides qui entraient par la peau de mon dos, de mes bras et mes jambes et traversaient mes veines jusqu’à mes yeux pour se déverser sur mon visage en flots brulants et miséricordieux. Mon corps était totalement inerte, inerte comme jamais il ne l’a été et le soulagement était comme un orgasme assourdi, contenu, laissant échapper une pression si longtemps ressentie qu’elle semblait tout simplement faire partie de la condition humaine. Mes larmes se tarirent. Quand j’eus cessé de pleurer, toute tension m’avait quitté.

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J’aimais bien mon apparence et je n’avais pas envie d’enfiler des vêtements. J’étais pourtant entré dans ma cabane avec cette intention mais à présent je ne voulais plus. Je n’étais pas prêt à renfiler la civilisation avec ses jeans et ses Adidas. Peut-être que je ne le serais jamais.
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Si la civilisation occidentale est appelée à disparaître, ce sera noyée dans le Nescafé, le fromage sous cellophane et les variétés télévisées.

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Il m’avait fallu cinquante années d’existence pour savoir ordonner correctement mes priorités et apprendre que l’amour passe avant l’argent.

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La simplicité de l’or m’épate toujours. Treize mille quatre cents l’once. Et c’est tout juste bon à faire des plombages.

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Ils m’emmenèrent, à une trentaine de kilomètres de là, à la base aérienne Kissinger où ils me fourrèrent dans un chasseur F-611 pour me réexpédier à Washington à quatre fois la vitesse du son. Ces enculés de militaire ; ça vous brûle du kérosène comme si c’était de l’eau de mer.

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Tout le monde était courageux et productif dans ces bouquins, et personne n’y faisait jamais l’amour sinon après un mariage confucianiste et encore, avec solennité et dans le noir. Le puritanisme, c’est comme la roue : que l’usage s’en perde, et on aura tôt fait de le réinventer.

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C’étaient assurément des vêtements de bien meilleure qualité que tout ce qu’on pouvait acheter à New-York. A vrai dire, on ne sait plus rien faire de bien en Amérique, à part la télévision et les frites. Les équipements de télévision, s’entend ; les programmes sont pour des crétins.

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La route de l’excès mène au palais de la sagesse.

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Flanquant l’entrée, les bronzes massifs d’un paysan et d’un soldat, les manches de chemises roulées, les lèvres serrées, le regard fixé sur la ligne de l’avenir. Mais qu’est-ce qu’ils trouvent donc dans l’avenir de si sacré ? On devrait obliger tous ceux qui pensent ça à relire l’histoire, sous la menace des armes.

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Il est dans la galaxie des beautés que l’esprit humain ne peut qu’effleurer et frôler avant de devoir se retirer. Il est des couleurs et des courbes auxquelles ne sont pas préparés nos yeux et nos nerfs de descendants d’amibes des tièdes océans primitifs. J’avais dû détourner le regard.


READ DURING WEEK 25&26/06

Thursday, July 13, 2006

LE-BERCEAU-DU-CHAT

Kurt Vonnegut Jr

Edition originale, Cat’s Cradle, 1963
Le berceau du chat, Editions du Seuil, 1972


Extractions

Laisse le foma* diriger ta vie. Il te fait brave et agréable, il te rend bien portant et heureux ». *Foma : ensemble de mensonges sans danger
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Dans un album de coupures de presse que ma sœur Angela tenait à jour, on voyait un extrait du magazine Time dans lequel quelqu’un demandait à papa à quoi il jouait pour se détendre. « Pourquoi m’encombrerais-je de jeux préfabriqués, répondait mon père, quand il y en a tant de réels autour de moi ? »

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Franck avait raison. Papa a passé la tête à la fenêtre et nous a regardés. Angela et moi en train de nous rouler par terre en braillant sous le regard de Franck hilare. Le pater a rentré la tête et n’a jamais demandé par la suite les raisons de ce tapage. Il n’était pas spécialiste des êtres humains.

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Que le monde souffrait, reprit-elle en hésitant, de ce que les hommes étaient encore superstitieux au lieu d’être scientifiques. Il a dit que si chacun se consacrait plus à l’étude de la science, le monde se porterait mieux.

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Avant ça, c’était le Salon Pompéi, avec des moulages en plâtre partout. Ils peuvent bien changer le nom du bar, ils n’ont jamais changé cette connerie d’éclairage. Ni les cons qui le fréquentent, ni cette connerie de ville.

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Elle se détourna pour examiner le Dr. Breed, d’un regard de reproche impuissant. Elle haïssait ceux qui pensaient trop. A ce moment là, elle me donna très nettement l’impression d’être assez représentative de presque toute l’humanité.

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Il me dit s’appelait Marvin Breed.
« Le monde est petit, dis-je ».
- Quand on le fourre dans un cimetière, oui. » Marvin était gras et vulgaire, malin et sentimental.

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Je sais bien qu’il était réputé inoffensif, doux et rêveur, qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche, qu’il se moquait de l’argent, de la puissance, des beaux vêtements, des automobiles et de tout le reste, bref, qu’il n’était pas comme nous, qu’il était meilleur que nous tous, et si innocent qu’il aurait pu être Jésus – le truc du Fils de Dieu mis à part…

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Selon Bokonon, un wrang-wrang est une personne qui fait dévier le cours des spéculations d’une autre personne en réduisant ce cours, par l’exemple de sa propre vie, à une absurdité.

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H. Lowe Crosby était d’avis que les dictatures sont parfois d’excellentes choses. Il n’était ni méchant ni sot. Il trouvait commode d’affronter le monde avec des manières de comique amateur ; cependant, une grande partie de ce qu’il avait à dire au sujet du manque de discipline de l’humanité n’était pas seulement drôle, mais vrai.
Là où sa raison et son sens de l’humour l’abandonnaient soudain, c’est lorsqu’il abordait la question de savoir ce que les hommes étaient véritablement censés faire de leur temps sur terre.

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Il croyait fermement que leur raison d’être ici-bas était de construire des bicyclettes pour lui.

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Bokonon tenait pour vrai que l’on peut bâtir de bonnes sociétés rien qu’en opposant le bien et le mal et en gardant à tout moment une tension très élevée entre les deux.

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Oh oui, de biens pauvres hères
J’ai trouvé là-bas.
De musique ils n’avaient guère
Pas plus que de bière.
Et ils erraient tous falémiques
Parce que la vie n’est pas douce
Dans un pays dont chaque pouce
De terrain
Appartient
A castle Sugar, Inc. Et à l’église catholique.
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Crosby avait trop bu. Il avait atteint ce stade où les ivrognes s’imaginent pouvoir parler en toute franchise à condition de le faire affectueusement.

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Mais ce qui m’intéressait, c’étaient les quelques-uns des mots choisis par Bokonon en 1929 pour remplir les « espaces réservés à cet effet ». Chaque fois qu’il en avait eu la possibilité, il avait adopté le point de vue de Sirius, prenant par exemple en considération des éléments cosmiques tels que la brièveté de la vie et la longueur de l’éternité.
A la question « Profession », il avait répondu : « Etre vivant. »
A « Principale occupation », il avait répondu : « Etre mort. »

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Elle improvisa sur la musique créée par le fils du garçon pullman, passant d’un lyrisme fluide à des raucités lascives, aux stridences capricieuses d’un enfant apeuré, à un cauchemar de grand drogué.

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- J’ai aussi eu un Yacht autrefois, savez-vous ?
- Je ne vous suis pas.
- C’est une raison pour être plus gai que la majorité des gens, d’avoir un yacht.

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Cet édifice soulevait la même question que tous les entassements de pierre analogues : comment des hommes chétifs et souffreteux avaient-ils pu déplacer des pierres aussi grosses ? Et comme tous les entassements de pierre, celui-ci répondait de lui-même à la question. Seule une terreur aveugle avait pu déplacer d’aussi grosses pierres.

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Ainsi que nous l’enseigne Bokonon, « On ne se trompe jamais en disant au revoir ».

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- Les habitants de San Lorenzo, me dit le père, ne s’intéressent qu’à trois choses : la pêche, la fornication et le bokonisme.
- Vous ne croyez pas qu’on pourrait les intéresser au progrès ?
- Ils en ont vu certains aspects. Mais il n’y en a qu’un qui les emballe vraiment.
- Qu’est-ce que c’est ?
- La guitare électrique.


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Et je me rappelai le Quatorzième Livre de Bokonon, que j’avais lu intégralement la veille. Le Quatorzième Livre est intitulé « Existe-t-il, pour un Homme Réfléchi, une Seule Raison d’Espérer en l’Humanité sur Terre, Compte Tenu de l’Expérience du Dernier Million d’Années ? »
Le Quatorzième Livre n’est pas long à lire. Il consiste en un seul mot : « Non. »

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Quand nous commémorons les guerres, nous devrions peut-être arracher nos vêtements, nous peindre en bleu et marcher à quatre pattes toute la journée en grognant comme des porcs. Ce serait sûrement plus approprié que les grands discours et les étalages de drapeaux et de canons bien huilés.

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Cette jeune fille n’était pas intéressée par la reproduction – elle en détestait l’idée même. Avant même la fin de la mêlée, elle m’avait clairement laissé entendre – et je le croyais aussi – que c’était moi l’inventeur de cette entreprise singulière par laquelle, à grand renfort de grognements et de transpiration, on procède à la création de nouveaux être humains.

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Je m’éloignais de Franck, ainsi que les Livres de Bokonon me le conseillaient. « Méfiez-vous de celui qui travaille dur pour apprendre quelque chose et qui, l’ayant appris, ne se trouve pas plus sage qu’auparavant, nous dit Bokonon. Celui-là nourrit un ressentiment meurtrier contre ceux qui sont ignorants sans avoir eu à se donner du mal pour atteindre l’ignorance. »


READ DURING WEEK 24/06

Tuesday, June 13, 2006

FIASCO

Stanislas Lem


Edition originale : Fiasco, 1986
Editions Calman-Levy, 1988

Extractions

On a allongé le trajet sans connaître les limites de la zone dangereuse. On y a envoyé des géologues, on aurait pu tout aussi bien y expédier des dentistes, eux aussi sont spécialistes en cavités.
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Les paysages qui habillent les planètes les plus proches du Soleil se caractérisent toujours par un aspect utilitaire ou sauvage. Ayant une stricte vocation utilitaire sur la Terre, chaque paysage est organisé dans un but précis. Les milliards d’années organiques ont abouti à l’apothéose de l’utile. Aussi les couleurs des fleurs attirent-elles les insectes et les nuages arrosent-ils les bois et les pâturages. Toutes formes et toutes choses s’expliquent par leur utilité.

Sur Titan, rien ne trouve jamais son utilité et la guillotine de l’évolution, amputant tout sauvageon de ce qui ne protège ni ne sert la lutte biologique, n’y fonctionne jamais. Aussi la nature n’y est-elle pas limitée par sa création de vie, pas même par ses actes de mort, elle peut prendre toutes les libertés, se livrer à tous les débordements, montrer sa puissance créatrice éternelle et sans but, sans nécessité, sans sens.

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L’homme n’a pas intérêt à connaître parfaitement sa structure corporelle et spirituelle, car il prend aussitôt conscience de ses limites. Et les prénoms n’entrent dans aucun système logique, ils sont purement conventionnels. Chacun répond à son nom, mais s’il en change, il reste toujours le même. Un hasard nommé « parents » décide des prénoms.

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Le bilan des calculs statistiques était clair dans sa totalité. La vie apparaît et dure des milliards d’années sur les planètes. Mais elle reste muette. Les civilisations naissent, non pour périr mais pour se métamorphoser. Vu la fréquence stable des naissances technogènes pour une simple galaxie spiralée, les civilisations apparaissent, mûrissent et disparaissent à une cadence similaire. Bien que les nouvelles naissances ne tardent pas, elles s’envolent du secteur d’entente, voire de la fenêtre de contact avant qu’on ne puisse échanger le moindre signal. L’impuissance des existences primitives est éloquente.

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A force de puissance, les opérations sidérales, phénomènes aux dimensions astronomiques, n’arrivent pas à impressionner l’observateur aussi profondément et terriblement que les déluges ou les typhons. Déjà, le tremblement de terre, événement submicroscopique à l’échelle stellaire, dépasse le pouvoir d’absorption de l’esprit humain. Toute manipulation ni trop gigantesque ni trop modeste suscite chez l’homme le sentiment d’une véritable épouvante et d’une extase étourdissante. Nul ne parvient à concevoir l’idée de l’étoile comme il peut le faire de la pierre ou du diamant.

Les mêmes principes rendent d’ailleurs impossible l’appréhension des spectacles grandioses qui marquent les âmes humaines. On peut plaindre le malheur des individus, de la famille, mais l’extermination de milliers ou de millions d’êtres n’est qu’une abstraction cachée par des chiffres, dont l’essence reste inconcevable.

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Ils étaient persuadés qu’à force de développer l’intelligence mécanique, celle-ci s’assimilerait à l’esprit humain pour le dépasser ensuite. Il avait fallu plus de cent ans pour que leurs successeurs se persuadent qu’il ne s’agissait là que d’une fiction anthropocentrique. Le cerveau humain est un esprit dans une machine qui n’en est pas une : inséparable du corps, le cerveau sert ce dernier et est servi par lui.

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Si une pieuvre avait des notions d’esthétique, la plus belle femme de la Terre serait monstrueuse pour elle.

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- Je vous conseille d’être, non pas prudent, mais humble. Je ne vous conseille pas non plus d’être méfiant. Je vous conseille l’humilité, je vous recommande d’être prêt à admettre que tout, absolument tout ce que vous verrez, sera radicalement différent de ce que l’on peut imaginer.


READ DURING WEEK 22&23/06

L-HOMME-TOMBE-DU-CIEL

Walter Tevis

Edition originale: The Man Who Fell to Earth, 1963
Editions Denoël, Présence du Futur, 1973


Extractions

Il se mit à spéculer sur le fait que les hommes des cavernes, qui buvaient dans leurs mains calleuses, auraient pu parfaitement bien se passer de toutes les découvertes complexes de l’industrie chimique – cette connaissance impie et sophistiquée de la structure moléculaire et des processus commerciaux – qu’il était lui, Nathan Bryce, payé pour approfondir et pour faire publier dans les journaux spécialisés.
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Il savait, depuis l’époque huit ans auparavant où sa femme était morte (dans un hôpital rutilant avec une tumeur de trois livres dans l’estomac) que certaines choses favorables devaient être dites sur le fait de boire dès le matin. Il avait découvert,, tout à fait par accident, qu’il pouvait être agréable, par un matin gris et triste – l’un de ses matins où le temps se traîne, où tout à couleur d’huitre – d’être doucement mais fermement ivre, et de savourer sa mélancolie. Encore fallait-il que l’opération fut menée avec une précision de chimiste. Beaucoup de désagréments pouvaient résulter d’une simple erreur. Il y avait des falaises innombrables desquelles on pouvait tomber et, lors de ces jours gris, l’apitoiement sur soi-même et le chagrin venaient vous grignoter comme des souris consciencieuses, au tournant de l’ivresse matinale.

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Soudain, en regardant à nouveau la pièce, ses murs gris et ses meubles vulgaires, il se sentit dégoûté, fatigué de cet endroit sordide et étranger, de cette culture bruyante, inarticulée, sensuelle sans racines, de cet agglomérat de primates habiles, susceptibles et égocentriques – grossiers et qui ne se rendaient même pas compte que leur pauvre civilisation était en train de s’écrouler comme le London Bridge de la chanson.

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Cette société américaine était tellement riche qu’elle pouvait subvenir aux besoins des huit ou dix millions de Betty Jo, leur assurer une sorte de luxe minable et citadin fait de gin et de meubles d’occasion, tandis que la masse des provinciaux bronzait ses joues saines dans des piscines de banlieue et suivait la dernière mode en matière de vêtements, d’éducation, de boissons exotiques et de conjoints, jouant à des jeux sans fin avec la religion, la psychanalyse et les « loisirs créatifs ».

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Il ressenti soudain une vague d’affection – était-il ivre lui aussi ? – pour cet homme maigre et solitaire. Newton était-il comme lui-même passé maître dans l’art de l’ivresse matinale et tranquille ? Cherchait-il… cherchait-il n’importe quelle occupation susceptible de donner à un homme sain dans un monde de fou une bonne raison pour ne pas être ivre dès le matin ? Ou n’était-ce là qu’une des aberrations bien connues du génie, une sorte d’abstraction sauvage et solitaire, l’aura d’une intelligence électronique ?

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La plupart des hommes mènent une vie de désespoir tranquille.

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Le vin était excellent, froid et parfumé dans sa gorge sèche. Il le réchauffa intérieurement et lui donna tout de suite cette pointe de plaisir délicieux et double – physique et mental – qui permettait à tant d’hommes de tenir bon, qui l’avait fait tenir lui-même pendant des années.

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Il but son café, qui était d’ailleurs en partie synthétique, et pensa à la vieille formule des biologistes selon laquelle le poulet était la meilleure façon qu’avait trouvé l’œuf de se reproduire.

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Il s’était mis à beaucoup aimer les chats. Ils avaient quelque chose qui lui rappelait Anthéa, même s’il n’existait là-bas aucun animal qui leur ressemblât. Les chats n’avaient pas non plus l’air d’être tout à fait chez eux sur terre.

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De même ces magazines populaires, d’un chauvinisme de plus en plus dément, plus engagés que jamais dans l’aberrant mensonge qui représentait l’Amérique comme une nation de petites villes craignant Dieu, de grandes cités efficaces, de fermiers en bonne santé, de médecins aimables, de ménagères placides et de milliardaires philanthropes.

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Elle semblait très à son aise, comme un vieux chien à l’humeur égale – que ni l’orgueil ni la philosophie n’aurait pu déranger.

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Sa voix était maintenant plus agitée, ses gestes plus nerveux. « Est-ce que vous vous rendez compte que vous n’allez pas seulement détruire votre civilisation, telle qu’elle est, et tuer la plupart des gens, mais que vous allez aussi empoisonner les poissons de vos rivières, les écureuils, les oiseaux, la terre elle-même, l’eau. Il y a des moments où vous nous apparaissez comme des singes en liberté dans un musée, en train de taillader les tableaux et de casser les statues avec des marteaux. »
Bryce resta un moment sans rien dire. Puis il murmura :
- Mais ce sont des êtres humains qui ont peint ces tableaux et sculpté ces statues.
- Seulement quelques-uns, dit Newton, seulement quelques-uns.

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Nathan. Nathan. J’avais peur de vous. J’ai encore peur. J’ai peur de tout, depuis que je suis sur cette planète, sur cette planète monstrueuse, magnifique et terrifiante, avec toutes ces étranges créatures et cette profusion d’eau et tous ces êtres humains. J’ai peur en ce moment. J’aurai peur quand je mourrai sur cette terre.
Il se tut et comme Bryce ne disait rien, il reprit :
Essayez d’imaginer, Nathan, six ans de votre vie parmi les singes, ou parmi les insectes. Six ans de votre vie parmi les fourmis luisantes, actives et sans cervelle.


READ DURING WEEK 21/06

LA-FOIRE-AUX-ATROCITES

J.G. Ballard

Edition originale: The Atrocity Exhibition
Editions Champs Libre, 1976



Extractions

Une piste mise hors-service sinuait dans l’herbe. En partie dérobés par l’éclat du soleil, les dessins de camouflage révélaient leurs contours à demi-familiers, parmi le mélange des tours et des blockhaus s’étendant alentour – le modèle d’un visage, d’une posture, d’un intervalle neural. Un événement unique allait se produire en ce lieu. Sans réfléchir, Travis murmura »Elizabeth Taylor ». Soudain, un bruit se fit entendre au-dessus des arbres.
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A cette époque, lorsqu’il asseyait à l’arrière de la Pontiac, Travis était préoccupé par la distance qui le séparait des manifestations de l’existence qu’il avait acceptée depuis longtemps. Sa femme ; les malades de l’hôpital (agents de la résistance au cours d’une Guerre Mondiale qu’il espérait bien parvenir à déclencher), sa liaison encore embryonnaire avec Catherine Austin – tout cela devenait aussi fragmentaire que les images d’Elizabeth Taylor et de Sigmund Freud sur les panneaux publicitaires, tout aussi irréel que la guerre du Vietnam recommencée par les producteurs de films. A mesure qu’il s’enfonçait dans sa psychose, découverte au cours de l’année passée à l’hôpital, il accueillait complaisamment ce voyage en terre familière dans des zones crépusculaires.

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Le mur de droite était vaste comme un court de tennis, cependant il ne contenait que l’image de l’œil droit et de la pommette. Il reconnut la femme des panneaux situés près de l’hôpital, cette vedette de cinéma nommée Elizabeth Taylor. Toutefois, ces dessins étaient bien davantage que de gigantesques répliques. C’étaient les équations incarnées des rapports fondamentaux existant entre l’identité de la vedette et les millions d’autres, réduplications d’elle-même, espace et temps de leurs propres corps et positions. Les trajectoires de leurs vies se rencontraient à angle aigu, mêlant des parcelles de mythologies personnelles aux divinités des cosmologies commerciales.

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Auto-Erotique. Alors qu’il se reposait dans la chambre de Catherine Austin, Talbot écoutait le sifflement des hélicoptères qui longeaient l’autoroute, venant de l’aéroport. Symboles d’une machine d’apocalypse, ils faisaient surgir des éléments du mobilier des bribes de mémoires inconnues, les figures d’émotions jamais dites. Son regard quitta la fenêtre. Catherine Austin était assise près de lui sur le lit. Son corps nu était disposé comme une étrange pièce à conviction, dont l’anatomie aurait résulté de la jonction d’une crevasse stérile et de monticules flasques. Il appliqua la paume de sa main contre l’aréole grisâtre de son sein gauche. Le paysage de béton aérien et souterrain révélait une présence encore plus forte, la géométrie d’un intervalle névrotique, une identité latente à l’intérieur de sa propre musculature.

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Mannequin Obscène. « Dois-je m’allonger près de toi ? » Ignorant sa question, Talbot scrutait ses larges hanches aux contours froids et privés de sensations. Déjà elle prenait l’allure d’un mannequin de caoutchouc, empli d’un gaz judicieusement réparti, obscène machine masturbatoire. En se levant, il aperçut le diaphragme dans son sac à main, cache-sexe inutile. Il écoutait les hélicoptères. Il lui sembla qu’ils excitaient une secrète zone d’atterrissage dans son cerveau. Sur le toit du garage se dressait la sculpture qu’il avait laborieusement construite au cours du mois passé ; antennes aériennes de métal supportant des visages de verre dirigés vers le soleil, clichés de radiographies volées au laboratoire et montrant des niveaux de maladie spinales en traitement. Toute la nuit il contempla le ciel, à l’écoute de la musique temporelle des quasars.

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Un Zoom de Soixante Minutes. Tout en déménageant d’appartement en appartement, le long de l’autoroute, Karen Novotny avait pleinement conscience de la continuelle dissociation des événements autour d’elle. Talbot la suivit à travers l’appartement, traçant des esquisses à la craie sur le sol autour de la chaise, autour des tasses et ustensiles sur la table du petit déjeuner tandis qu’elle buvait son café, et finalement autour d’elle-même : (1) assise dans la posture du Penseur de Rodin, sur le bord du bidet, (2) en pleine observation, sur le balcon, où elle attendait que Koester les rattrape, (3) faisant l’amour avec Talbot sur le lit. Il travaillait en silence à ses esquisses, modifiant de temps à autre la position des membres de Karen. Le bruit des hélicoptères était devenu incessant. Un matin, elle s’éveilla dans un silence total et s’aperçut que Talbot n’était plus là.

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Une question de Définition. Les tracés de plus ne plus nombreux couvraient les murs et le sol, frise de poses hiératiques et de danses priapiques – victimes des collisions, homme crucifié, enfants pendant rapport sexuel. Le contour d’un hélicoptère sinué sur la cendrée d’un court de tennis, tel le profil d’un ange.
Après Andy Warhol un simple geste, comme celui qui consiste à croiser ses jambes, aura plus de signification que le contenu de tout Guerre et paix. Au vingtième siècle, la crucifixion doit être envisagée comme un auto-désastre conceptuel.

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Lassitude de la Plage. Ayant gravi la pente de béton, il parvint au sommet du remblai. Le terrain s’étendait à perte de vue, de tous les côtés, troué à l’horizon de plusieurs derricks. Entre les sacs de sable et de ciments renversés, on apercevait de vieux pneus et des bouteilles de bière. Guam en 1947. Il s’éloigna de cet endroit, cherchant des tranchées de travaux et des fossés d’irrigation, près de la voie d’accès à une bretelle d’autoroute. Là, dans cette hutte terminale, il entreprit de mettre au point une sorte d’existence. A l’intérieur, il trouva une série de tests psychologiques. Quoique ne disposant d’aucun moyen de contrôle, ses réponses semblaient démontrer une identité. Il repartit explorer alentour et revint à la hutte avec quelques documents et une bouteille de Coca.

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Ce contre quoi le malade réagit c’est, tout simplement, la phénoménologie de l’univers, l’existence spécifique et indépendante d’objets et d’événements distincts, quand bien même ils semblent indifférents et inoffensifs. Une cuillère, par exemple, l’offense du seul fait qu’elle existe dans l’espace et dans le temps. Plus encore, on pourrait dire que la configuration précise – même si elle est due au hasard – des atomes de l’univers à un moment donné, et par conséquent unique, lui paraît absurde en raison même de son unicité… Le Dr. Nathan leva sa plume et regarda en direction de la cour de récréation. Traven était là, au soleil levant et abaissant bras et jambes, au fil d’une séquence intérieure qu’il répéta plusieurs fois (probablement une tentative de rendre le temps et la succession des événements insignifiants par réduplication ?).

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Il regardait Karen Novotny aller de pièce en pièce, établissant des rapports entre les mouvements de ses cuisses et de ses hanches avec l’architecture du sol et du plafond. Cette jeune femme aux extrémités décrispées était un module ; en la multipliant par l’espace et le temps de l’appartement, il obtiendrait une unité d’existence viable.

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Depuis maintenant quelques jours, elle était devenue consciente d’un processus croissant de désincarnation, comme si ses membres et ses muscles, ne servaient plus qu’à marquer le contexte résidentiel de son corps.

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Le Planétarium Mort. Sous un doux ciel d’équinoxe, la lumière du matin s’étalait uniment sur le béton blanc de la terrasse située devant l’entrée du planétarium. Tout près, des bassins de boue séchée figuraient l’image inversée du dôme abimé du planétarium et des seins érodés de Marylin Monroe. Presque totalement cachés par les dunes, les immeubles n’offraient aucun signe d’activité. Tallis attendait à la terrasse déserte du café, près de l’entrée, grattant avec une allumette les fientes de mouettes tombées par les interstices des tores déchirés sur les tables de métal bleu. Il se leva lorsque l’hélicoptère apparut dans le ciel.

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Anges en série. Tranquilles désormais, les émanations des astronautes morts se propageaient sur le terrain d’envol, retrouvant leurs identités dans les postures des jambes d’une centaine de starlettes, un millier de pare-chocs emboutis, les millions de morts en série des magazines à sensation.

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La légère pointe d’ironie qu’elle avait glissée dans sa voix ne l’irritait plus. Ils étaient désormais séparés par un immense no man’s land à travers lequel ce qui subsistait de leurs émotions émettait des signaux à l’instar de sémaphores sans code. Sa voix formait au plus un module aussi expressif que les perspectives du mur et du plafond aux lignes rigides comme le dessin d’un paquet de détergent. Elle s’assit sur le lit près de lui et déploya ses ongles humides en un geste d’une intimité plaisante. Il examinait la cicatrice transversale qu’elle portait au-dessus du nombril. Quel acte faudrait-il entre eux pour qu’ils parviennent à se joindre ?

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Pendant que Vaughan feuilletait les magazines, il écoutait les bavardages qui montaient d’en bas, les apartés ironiques de Koester et des femmes qui l’accompagnaient. Koester ressemblait à une bande d’actualités bidon.

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Ce que nos enfants ont à redouter ce n’est pas la circulation sur les autoroutes de demain, mais le plaisir que nous prenons à mettre au point les paramètres plus élégants de leurs morts.

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Même si l’on peut s’en consoler, il paraît probable que nos perversions familières vont bientôt disparaître, car leurs équivalents sont trop aisément perceptibles en termes d’angles de marches d’escaliers incongrus, dans l’érotisme mystérieux des ponts au-dessus des routes, ou dans les distorsions des gestes et des postures. Selon la logique de la mode, des perversions jadis populaires comme la pédophilie et la sodomie deviendront bien vite aussi dérisoires et courantes que les canards en faïence sur les cheminées des faubourgs.
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Le schéma de blessure optimum : dans le cadre du programme thérapeutique continu, les malades eurent à inventer un schéma de blessure optimum. Ils imaginèrent une grande variété de blessures. Les malades psychotiques montrèrent une préférence pour les blessures à la tête et au cou. Les étudiants et les personnels de station-service sélectionnèrent à un très gros pourcentage les blessures abdominales. En revanche, les ménagères de banlieues privilégièrent les blessures génitales à caractère obscène. Les schémas d’accidents qui concrétisèrent ces choix reflétaient une forme extrême d’obsession poly-perverse.
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Types de morts préférées. On soumit aux sujets divers types de morts et on leur demanda de choisir celles qu’ils redoutaient pour eux-mêmes et les membres de leurs familles. Le suicide et le meurtre apparurent comme les plus redoutés, suivis de la mort dans une catastrophe aérienne, par électrocution et noyade. La mort par accident d’automobile fut unanimement considérée comme la moins désagréable, en dépit des souffrances souvent longues avant le décès et des graves mutilations occasionnées.

READ DURING WEEK 19&20/06

Sunday, May 14, 2006

LE-PIANISTE-DECHAINE

Kurt Vonnegut Jr


Edition originale : Player Piano, 1972
Editions Casterman, Le pianiste déchainé, 1975

Extractions

Norbert Wiener, un mathématicien, a déjà dit tout cela dans les années 1940. Cela vous paraît nouveau parce que vous êtes trop jeune pour connaître autre chose que la façon dont les choses se passent aujourd’hui.
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Gueules de bois, querelles familiales, rancœurs contre le patron, dettes, la guerre… On retrouvait probablement d’une manière ou d’une autre, dans les produits, tous les ennuis du genre humain.

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Elle était enthousiaste, ragaillardie par la venue de Finnerty. Ce qui ennuyait Paul, cat il savait parfaitement qu’elle se moquait éperdument de Finnerty. Elle roucoulait, non parce que Finnerty lui plaisait mais parce qu’elle aimait les attitudes rituelles des amitiés, alors qu’elle n’en avait aucune.

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Chez Anita, la mécanique du mariage répondait toujours à propos, jusque dans les plus subtiles conventions. Si son approche était, d’une manière éprouvante, rationnelle et systématique, elle était assez minutieuse pour offrir une contrefaçon crédible de chaleur humaine. Paul pouvait simplement soupçonner que ses sentiments étaient superficiels… et peut-être ce soupçon faisait-il partie de ce qu’il commençait à considérer comme sa propre maladie.

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« Ainsi te voilà », dit Finnerty. Il désigna le smoking étendu sur le lit de Paul. « Je pensais que c’était toi. Je lui ai parlé pendant une demi-heure ».

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« Un psychiatre pourrait faire quelque chose. Il y a un type très bien à Albany. »
Finnerty secoua la tête. « Il me remettrait en plein dedans et je veux rester aussi près que possible du bord, sans passer de l’autre côté. De la périphérie, on peut voir toutes sortes de choses qu’on peut ne peut voir du centre. » Il hocha la tête. « Les grandes choses insoupçonnées, c’est du bord qu’on les voit en premier. »

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« Drôle d’histoire », dit Lasher. « Cet esprit de croisade des administrateurs et des ingénieurs, l’idée que la conception, la fabrication et la distribution sont une sorte de guerre sainte : tout ce folklore a été inventé par les hommes des relations publiques et les publicitaires, payés autrefois par les administrateurs et les ingénieurs, pour rendre populaires les entreprises géantes, ce qu’elles n’étaient certainement pas au commencement. Maintenant, ingénieurs et administrateurs croient de tout leur cœur en ces soi-disant exploits glorieux de leurs pères, alors que ceux-ci ne firent que payer des gens pour les faire apparaître tels. Ce qui était hier bourrage de crâne devient le sermon d’aujourd’hui.

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Paul se sentait merveilleusement bien, accordé à ce bar et, par extension, à l’humanité et la terre entière. Il avait le sentiment d’être intelligent et sur le point de faire une importante découverte.

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Il savait, de tout son cœur, que la condition humaine était un effroyable gâchis, mais un gâchis si logique, mené si intelligemment à terme, qu’il ne voyait pas comment l’histoire aurait pu prendre une direction différente.

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Paul fit un calcul mental compliqué – ses économies, plus ses titres, plus sa maison, plus ses voitures – et se demanda s’il ne possédait pas assez de biens pour démissionner purement et simplement, cesser d’être l’instrument de n’importe quelle croyance ou de n’importe quel caprice de l’histoire qui risqueraient de mettre la pagaille dans l’existence de quelqu’un d’autre. Vivre dans une maison, au bord d’une route…

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Quand les promotions étaient venues, comme aujourd’hui, il y avait toujours eu comme un vestige de rituel fait de surprises et de félicitations, comme si Paul, à l’instar de ses ancêtres, avait réussi grâce à son astuce et sa ténacité, à la volonté de Dieu ou la négligence du diable.

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Comprenant brusquement qu’Anita et lui représentaient davantage qu’une situation dans la vie, il enlaça sa femme endormie et posa sa tête sur le sein de sa future compagne dans la mort.

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« Quoi qu’il en soit, Thoreau était en prison parce qu’il ne voulait pas payer d’impôt pour la guerre du Mexique. Il ne croyait pas en la guerre. Et Emerson est venu le voir en prison. « Henry », a-t-il dit, « pourquoi êtes-vous là ? » et Thoreau a répondu : « Ralph, pourquoi n’êtes-vous pas là ? »

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Paul vit la civilisation comme une grande digue mal construite, avec des milliers d’hommes comme le Dr Pond dans une fille allant jusqu’à l’horizon, chaque homme s’acharnant à colmater la brèche avec un doigt.

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« Deux chambres à coucher, salle de séjour avec un coin salle à manger, salle de bains et cuisine », dit-il. « C’est la maison M17. Chauffage par le sol. Le mobilier a été dessiné après une enquête nationale approfondie sur les goûts et dégoûts en matière d’ameublement. La maison, le mobilier et l’ensemble sont vendus comme un colis. Planning et production simplifiée d’un bout à l’autre. »

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« Maintenant, si vous voulez me suivre dans la cuisine », dit le Dr Dodge, abandonnant Wanga et Edgar, « vous verrez la cuisinière électronique. Elle agit par haute fréquence et qui ce qui doit être cuit, aussi rapidement l’intérieur que l’extérieur. Elle cuit n’importe quoi, c’est une affaire de secondes, et elle est parfaitement contrôlée. Si vous le voulez, elle fait du pain sans croûte. »
« Quel est le problème de la croûte du pain ? » demanda poliment Khashdrahr.

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Paul s’aperçut que Baer était probablement l’être le plus juste, le plus raisonnable et le plus candide qu’il eût jamais rencontré : un être remarquablement semblable à une machine, en ce sens que les seuls problèmes auxquels il s’intéressait étaient ceux qu’on lui soumettait ; ce pour quoi il se mettait au travail sur tous les problèmes avec une énergie et un intérêt identiques, insensibles à la qualité et à l’équilibre.
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« Mais vous savez, aussi terrible qu’était ce gâchis - pas seulement Wheeler, mais la guerre tout entière – il mit en valeur la grandeur du peuple américain. Il y a quelque chose dans la guerre qui fait ressortir la grandeur. Je déteste dire ça, mais c’est la vérité. Bien sûr, c’est peut-être parce qu’on peut devenir très rapidement un type important pendant la guerre. Rien qu’une chose complètement dingue pendant deux secondes, et on est un grand bonhomme. Je pourrais être le plus grand coiffeur du monde, et peut-être que je le suis, qu’il me faudrait le prouver en passant toute une vie à couper les cheveux d’une façon impeccable, et encore personne ne le remarquerait. C’est exactement comme ça que les choses se passent en temps de paix, vous savez ?
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A présent, Paul était engagé lui-même sur un sombre chemin, épouvanté par le tableau, tel que Kroner l’avait dressé, des hommes qui se tenaient en tête de la procession de la civilisation et ouvraient les portes de nouveaux mondes insoupçonnés. Cette saynète stupide paraissait les satisfaire entièrement, comme une représentation de ce qu’ils étaient en train de faire, soulignant pourquoi ils le faisaient, montrant qui se dressait contre eux, et pourquoi certaines personnes étaient leurs adversaires. C’était un tableau splendidement simple que voyaient ceux qui conduisaient la procession. C’était comme si un navigateur, afin de débarrasser son esprit de tout souci, avait effacé tous les récifs de ces cartes.
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Harrisson s’était apparemment pris de sympathie pour Paul et, à présent, sans raison personnelle de se retourner contre celui-ci, il s’attachait au contraire à lui comme à un ami. C’était de l’intégrité pure, d’une qualité rare, parce qu’elle équivalait souvent, comme cela pouvait maintenant lui advenir, à une carrière suicide.
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« S’il vous plaît, qu’est-ce que signifie relations publiques ? » dit Khashdrahr.
« Cette profession », dit Halyard, citant de mémoire le Manuel, « ce métier consiste principalement, en se servant de la psychologie appliquée aux mass média, à cultiver l’opinion publique pour la rendre favorable aux décisions et aux institutions ayant fait l’objet de controverses sans que qui que ce soit d’important puisse être offensé et de telle sorte que l’économie et la société se maintiennent en parfait état de stabilité. »
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« Gutenberg ? » dit Khashdrahr.
« Oui, l’homme qui a inventé l’imprimerie. Le premier homme qui a produit des Bibles en grande quantité. »
« Alla sutta takki ? » dit le Chah.
« Hein ? » dit Halyard.
« Le Chah veut savoir s’il a d’abord fait une étude de marché. »

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« Au contraire, il est tout à fait et toujours heureux. Or mon mari dit qu’on est justement fait pour être mal adapté ; qu’on doit se sentir assez mal à l’aise pour se demander où sont les gens, où ils vont et pourquoi ils y vont. C’était le gros inconvénient de son livre. Il soulevait ces questions et il a été refusé. Aussi a-t-on proposé à mon mari du travail dans les relations publiques. »
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« Vous voilà à une croisée des chemins, mon garçon. Vous avez de la veine. Les gens n’ont pas tellement de carrefours. Rien que des rues à sens unique avec des falaises de chaque côté. »
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« Meadows », dit Harrison, « là où les hommes qui sont en tête du cortège de la civilisation démontrent en privé qu’au fond, ils ont mentalement dix ans d’âge et n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils sont en train de faire au monde. »
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« Le gibier, la terre et le pouvoir de se défendre envolés », fit Lasher, « les indiens prirent conscience que toutes les choses qui leur procuraient de la fierté lorsqu’ils les accomplissaient, tout ce qui leur avait donné le sentiment de leur importance, tout ce qui leur conférait du prestige, tous les moyens par lesquels ils justifiaient leur existence – tout cela s’en allait ou avait disparu. »
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C’était une proposition tellement nette, tellement tranchée, si différente de toutes celles qu’il avait affrontées auparavant. C’était, enfin et véritablement, le blanc et le noir, et non plus les pastels boueux entre lesquels il avait dû choisir pendant qu’il était dans l’industrie.
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Lasher sourit tristement. « Le grand individualiste américain », dit-il. « Il pense qu’il est l’incarnation du libéralisme à travers les siècles. Il se tient sur ses deux pieds, par Dieu, tout seul et immobile. Il aurait fait un bon lampadaire, si le temps avait été meilleur et s’il ne devait pas manger. »
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« Je soupçonne tous les gens d’être motivés par quelque chose d’assez sordide et je crois que les données cliniques corroborent ce que je dis. Des choses sordides, pour la plupart, sont ce qui motive les êtres humains, mon père y compris. C’est cela, j’en ai peur, qui constitue la condition humaine. Ce que le représentant du Ministère public a simplement fait est de démontrer que tout, dans ce monde que nous avons bâti pour nous-mêmes, semble apporter la preuve que je ne suis pas bon, que vous n’êtes pas bon, que nous ne sommes pas bons parce que nous sommes humains. »


READ DURING WEEK 17&18/06

Thursday, May 04, 2006

CRASH-!

J.G. Ballard

Edition originale : Crash !, 1973
Editions Calman-Levy, Domaine Etranger, 1974

Extractions

Le mariage de la raison et du cauchemar qui a dominé tout le XXe siècle a enfanté un monde toujours plus ambigu. Les spectres de technologies sinistres errent dans le paysage des communications et peuplent les rêves qu’on achète. L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux lueurs criardes gouverné par la publicité, les pseudo-événements, la science et la pornographie. Nos existences sont réglées sur les leitmotive jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa. La jubilation de McLuhan devant les mosaïques de l’information ultra-rapide ne saurait nous faire oublier le pessimisme profond de Freud dans Malaise dans la civilisation. Voyeurisme, dégoût de soi, puérilité de nos rêves et de nos aspirations – ces maladies de la psyché sont toutes contenues dans le cadavre le plus considérable de l’époque : celui de la vie affective.
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J’ajouterai que selon moi l’équilibre de la réalité et de la fiction s’est radicalement modifié au cours de la décennie écoulée, au point d’aboutir à une inversion des rôles. Notre univers est gouverné par des fictions de toute sorte : consommation de masse, publicité, politique considérée et menée comme une branche de la publicité, traduction instantanée de la science et des techniques en imagerie populaire, confusion et télescopage d’identités dans le royaume des biens de consommation, droit de préemption exercé par l’écran de télévision sur toute réaction personnelle au réel. Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.

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Dans le passé, nous avons tenu pour acquis que le monde extérieur représentait la réalité, quelque vague et confuse qu’elle pût être, alors que notre univers mental, avec ses rêves, ses fantasmes, ses aspirations, était le domaine de l’imaginaire. Il semble que ces rôles aient été renversés. La méthode la plus prudente et la plus efficace pour affronter le monde qui nous entoure est de considérer qu’il s’agit d’une fiction absolue – et réciproquement, que le peu de réalité qui nous reste est ancré dans notre cerveau. La distinction classique introduite par Freud entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves paraît désormais pouvoir s’appliquer à la prétendue réalité.

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Vaughan a déballé pour moi toutes ses obsessions concernant le mystérieux érotisme des blessures : la logique perverse des tableaux de bord baignés de sang, des ceintures de sécurité maculées d’excréments, des pare-soleil doublés de tissus cérébral. Chaque voiture accidentée déclenchait chez Vaughan un frisson d’excitation, par les géométries complexes d’une aile, les variations inattendues d’une calandre enfoncée, la saillie grotesque d’une console poussée vers le bas-ventre du conducteur comme en quelque fellation calculée de la machine. L’intimité d’un être humain dans son temps et son espace se trouvait pétrifiée pour l’éternité dans le réseau des poignards de chrome et du verre givré.

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Vaughan voyait la terre entière périr en une catastrophe automobile simultanée : des millions de véhicules jetés ensemble en un coït définitif, une ultime rencontre de sperme jaillissant et de fluide de refroidissement.

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En regardant la fumée de sa cigarette se perdre dans la pièce, je me demandais avec qui elle avait passé ces derniers jours. L’idée que son mari était responsable de la mort d’un autre homme ajouterait certainement une dimension inédite à leurs ébats, lesquels se déroulaient probablement dans notre lit, à côté du téléphone chromé qui avait apporté à Catherine les premières nouvelles de mon accident. Nos accidents cristalliseraient autour des objets neufs de la technologie.

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Cet apitoiement de pure forme sur le sort de la victime m’irritait. Simple prétexte pour une petite séance de gymnastique moralisante.

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Mon bref séjour à l’hôpital m’avait déjà convaincu que la carrière médicale est une porte ouverte à tous ceux qui nourrissent une rancune envers l’humanité.

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Catherine me voyait déjà sous un nouveau jour. Eprouvait-elle du respect – peut-être même de l’envie – à mon égard, parce que j’avais tué quelqu’un selon la seule méthode légale de meurtre qui nous reste aujourd’hui ?

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Les premières photos d’elle dans le véhicule défoncé montraient une jeune femme très ordinaire. Ses traits symétriques et sa peau vierge de toute ride décrivaient toute l’économie d’une vie passive et douillette, traversée de flirts sans conséquence subis sur les banquettes arrière de voitures bon marché, dans l’ignorance des véritables possibilités de son corps.

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Au cours de la semaine précédente, Helen s’était éloigné de moi, reléguant l’accident et tout ce qui me concernait à un passé dont elle ne reconnaissait plus la réalité. Je la sentais sur le point d’entrer dans cette période de disponibilité désinvolte que connaissent la plupart des gens après un deuil. Le choc de nos voitures et la mort de son mari étaient devenus les clés d’une sexualité nouvelle.

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Le regard qu’il promenait sue les spectateurs avait quelque chose d’insultant. Une fois de plus, j’étais frappé par son étrange mélange d’obsession personnelle, de clôture totale dans un univers de panique, et en même temps d’ouverture aux multiples expériences que pouvait lui offrir le monde extérieur.

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- Les techniques de simulation d’accident à la Prévention sont remarquablement avancées. Avec tout cet équipement, ils pourraient reproduire à volonté les morts de Jayne Mansfield et de Camus – même celle de Kennedy.
- Leur travail, c’est d’essayer de réduire le nombre des accidents, Vaughan, pas de l’augmenter.
- C’est sans doute une manière de voir les choses.

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Il ne restait que nous dans la station déserte. Catherine étendue, les jambes écartées, offrait sa bouche à Vaughan qui y frottait ses lèvres, présentant tour à tour chaque balafre. Leur étreinte sexuelle m’apparaissait comme un rituel vidé de contenu sexuel, le débat formel de deux corps exposant leur conception du mouvement et du choc.

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Les lignes des grosses américaines ou des coupés de sport européens l’enchantaient par leur soumission de la fonction à la forme.

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L’excitation qui envahissait mon esprit balançait entre la tendresse et l’hostilité : deux sentiments qui étaient devenus interchangeables.

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Devant moi, les éléments qui formaient sa personnalité, et sa musculature, flottaient à quelques millimètres les uns des autres dans une zone non pressurisée – comme le contenu d’une capsule spatiale.

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Le dernier des passagers du car venait d’être extrait de l’impériale. Cependant, le regard des spectateurs n’était pas dirigé vers les victimes humaines de la collision, mais vers des véhicules difformes au centre de la scène. Voyaient-ils dans ces épaves les modèles de leurs vies futures ?
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