Sunday, May 14, 2006

LE-PIANISTE-DECHAINE

Kurt Vonnegut Jr


Edition originale : Player Piano, 1972
Editions Casterman, Le pianiste déchainé, 1975

Extractions

Norbert Wiener, un mathématicien, a déjà dit tout cela dans les années 1940. Cela vous paraît nouveau parce que vous êtes trop jeune pour connaître autre chose que la façon dont les choses se passent aujourd’hui.
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Gueules de bois, querelles familiales, rancœurs contre le patron, dettes, la guerre… On retrouvait probablement d’une manière ou d’une autre, dans les produits, tous les ennuis du genre humain.

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Elle était enthousiaste, ragaillardie par la venue de Finnerty. Ce qui ennuyait Paul, cat il savait parfaitement qu’elle se moquait éperdument de Finnerty. Elle roucoulait, non parce que Finnerty lui plaisait mais parce qu’elle aimait les attitudes rituelles des amitiés, alors qu’elle n’en avait aucune.

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Chez Anita, la mécanique du mariage répondait toujours à propos, jusque dans les plus subtiles conventions. Si son approche était, d’une manière éprouvante, rationnelle et systématique, elle était assez minutieuse pour offrir une contrefaçon crédible de chaleur humaine. Paul pouvait simplement soupçonner que ses sentiments étaient superficiels… et peut-être ce soupçon faisait-il partie de ce qu’il commençait à considérer comme sa propre maladie.

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« Ainsi te voilà », dit Finnerty. Il désigna le smoking étendu sur le lit de Paul. « Je pensais que c’était toi. Je lui ai parlé pendant une demi-heure ».

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« Un psychiatre pourrait faire quelque chose. Il y a un type très bien à Albany. »
Finnerty secoua la tête. « Il me remettrait en plein dedans et je veux rester aussi près que possible du bord, sans passer de l’autre côté. De la périphérie, on peut voir toutes sortes de choses qu’on peut ne peut voir du centre. » Il hocha la tête. « Les grandes choses insoupçonnées, c’est du bord qu’on les voit en premier. »

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« Drôle d’histoire », dit Lasher. « Cet esprit de croisade des administrateurs et des ingénieurs, l’idée que la conception, la fabrication et la distribution sont une sorte de guerre sainte : tout ce folklore a été inventé par les hommes des relations publiques et les publicitaires, payés autrefois par les administrateurs et les ingénieurs, pour rendre populaires les entreprises géantes, ce qu’elles n’étaient certainement pas au commencement. Maintenant, ingénieurs et administrateurs croient de tout leur cœur en ces soi-disant exploits glorieux de leurs pères, alors que ceux-ci ne firent que payer des gens pour les faire apparaître tels. Ce qui était hier bourrage de crâne devient le sermon d’aujourd’hui.

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Paul se sentait merveilleusement bien, accordé à ce bar et, par extension, à l’humanité et la terre entière. Il avait le sentiment d’être intelligent et sur le point de faire une importante découverte.

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Il savait, de tout son cœur, que la condition humaine était un effroyable gâchis, mais un gâchis si logique, mené si intelligemment à terme, qu’il ne voyait pas comment l’histoire aurait pu prendre une direction différente.

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Paul fit un calcul mental compliqué – ses économies, plus ses titres, plus sa maison, plus ses voitures – et se demanda s’il ne possédait pas assez de biens pour démissionner purement et simplement, cesser d’être l’instrument de n’importe quelle croyance ou de n’importe quel caprice de l’histoire qui risqueraient de mettre la pagaille dans l’existence de quelqu’un d’autre. Vivre dans une maison, au bord d’une route…

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Quand les promotions étaient venues, comme aujourd’hui, il y avait toujours eu comme un vestige de rituel fait de surprises et de félicitations, comme si Paul, à l’instar de ses ancêtres, avait réussi grâce à son astuce et sa ténacité, à la volonté de Dieu ou la négligence du diable.

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Comprenant brusquement qu’Anita et lui représentaient davantage qu’une situation dans la vie, il enlaça sa femme endormie et posa sa tête sur le sein de sa future compagne dans la mort.

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« Quoi qu’il en soit, Thoreau était en prison parce qu’il ne voulait pas payer d’impôt pour la guerre du Mexique. Il ne croyait pas en la guerre. Et Emerson est venu le voir en prison. « Henry », a-t-il dit, « pourquoi êtes-vous là ? » et Thoreau a répondu : « Ralph, pourquoi n’êtes-vous pas là ? »

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Paul vit la civilisation comme une grande digue mal construite, avec des milliers d’hommes comme le Dr Pond dans une fille allant jusqu’à l’horizon, chaque homme s’acharnant à colmater la brèche avec un doigt.

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« Deux chambres à coucher, salle de séjour avec un coin salle à manger, salle de bains et cuisine », dit-il. « C’est la maison M17. Chauffage par le sol. Le mobilier a été dessiné après une enquête nationale approfondie sur les goûts et dégoûts en matière d’ameublement. La maison, le mobilier et l’ensemble sont vendus comme un colis. Planning et production simplifiée d’un bout à l’autre. »

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« Maintenant, si vous voulez me suivre dans la cuisine », dit le Dr Dodge, abandonnant Wanga et Edgar, « vous verrez la cuisinière électronique. Elle agit par haute fréquence et qui ce qui doit être cuit, aussi rapidement l’intérieur que l’extérieur. Elle cuit n’importe quoi, c’est une affaire de secondes, et elle est parfaitement contrôlée. Si vous le voulez, elle fait du pain sans croûte. »
« Quel est le problème de la croûte du pain ? » demanda poliment Khashdrahr.

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Paul s’aperçut que Baer était probablement l’être le plus juste, le plus raisonnable et le plus candide qu’il eût jamais rencontré : un être remarquablement semblable à une machine, en ce sens que les seuls problèmes auxquels il s’intéressait étaient ceux qu’on lui soumettait ; ce pour quoi il se mettait au travail sur tous les problèmes avec une énergie et un intérêt identiques, insensibles à la qualité et à l’équilibre.
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« Mais vous savez, aussi terrible qu’était ce gâchis - pas seulement Wheeler, mais la guerre tout entière – il mit en valeur la grandeur du peuple américain. Il y a quelque chose dans la guerre qui fait ressortir la grandeur. Je déteste dire ça, mais c’est la vérité. Bien sûr, c’est peut-être parce qu’on peut devenir très rapidement un type important pendant la guerre. Rien qu’une chose complètement dingue pendant deux secondes, et on est un grand bonhomme. Je pourrais être le plus grand coiffeur du monde, et peut-être que je le suis, qu’il me faudrait le prouver en passant toute une vie à couper les cheveux d’une façon impeccable, et encore personne ne le remarquerait. C’est exactement comme ça que les choses se passent en temps de paix, vous savez ?
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A présent, Paul était engagé lui-même sur un sombre chemin, épouvanté par le tableau, tel que Kroner l’avait dressé, des hommes qui se tenaient en tête de la procession de la civilisation et ouvraient les portes de nouveaux mondes insoupçonnés. Cette saynète stupide paraissait les satisfaire entièrement, comme une représentation de ce qu’ils étaient en train de faire, soulignant pourquoi ils le faisaient, montrant qui se dressait contre eux, et pourquoi certaines personnes étaient leurs adversaires. C’était un tableau splendidement simple que voyaient ceux qui conduisaient la procession. C’était comme si un navigateur, afin de débarrasser son esprit de tout souci, avait effacé tous les récifs de ces cartes.
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Harrisson s’était apparemment pris de sympathie pour Paul et, à présent, sans raison personnelle de se retourner contre celui-ci, il s’attachait au contraire à lui comme à un ami. C’était de l’intégrité pure, d’une qualité rare, parce qu’elle équivalait souvent, comme cela pouvait maintenant lui advenir, à une carrière suicide.
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« S’il vous plaît, qu’est-ce que signifie relations publiques ? » dit Khashdrahr.
« Cette profession », dit Halyard, citant de mémoire le Manuel, « ce métier consiste principalement, en se servant de la psychologie appliquée aux mass média, à cultiver l’opinion publique pour la rendre favorable aux décisions et aux institutions ayant fait l’objet de controverses sans que qui que ce soit d’important puisse être offensé et de telle sorte que l’économie et la société se maintiennent en parfait état de stabilité. »
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« Gutenberg ? » dit Khashdrahr.
« Oui, l’homme qui a inventé l’imprimerie. Le premier homme qui a produit des Bibles en grande quantité. »
« Alla sutta takki ? » dit le Chah.
« Hein ? » dit Halyard.
« Le Chah veut savoir s’il a d’abord fait une étude de marché. »

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« Au contraire, il est tout à fait et toujours heureux. Or mon mari dit qu’on est justement fait pour être mal adapté ; qu’on doit se sentir assez mal à l’aise pour se demander où sont les gens, où ils vont et pourquoi ils y vont. C’était le gros inconvénient de son livre. Il soulevait ces questions et il a été refusé. Aussi a-t-on proposé à mon mari du travail dans les relations publiques. »
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« Vous voilà à une croisée des chemins, mon garçon. Vous avez de la veine. Les gens n’ont pas tellement de carrefours. Rien que des rues à sens unique avec des falaises de chaque côté. »
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« Meadows », dit Harrison, « là où les hommes qui sont en tête du cortège de la civilisation démontrent en privé qu’au fond, ils ont mentalement dix ans d’âge et n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils sont en train de faire au monde. »
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« Le gibier, la terre et le pouvoir de se défendre envolés », fit Lasher, « les indiens prirent conscience que toutes les choses qui leur procuraient de la fierté lorsqu’ils les accomplissaient, tout ce qui leur avait donné le sentiment de leur importance, tout ce qui leur conférait du prestige, tous les moyens par lesquels ils justifiaient leur existence – tout cela s’en allait ou avait disparu. »
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C’était une proposition tellement nette, tellement tranchée, si différente de toutes celles qu’il avait affrontées auparavant. C’était, enfin et véritablement, le blanc et le noir, et non plus les pastels boueux entre lesquels il avait dû choisir pendant qu’il était dans l’industrie.
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Lasher sourit tristement. « Le grand individualiste américain », dit-il. « Il pense qu’il est l’incarnation du libéralisme à travers les siècles. Il se tient sur ses deux pieds, par Dieu, tout seul et immobile. Il aurait fait un bon lampadaire, si le temps avait été meilleur et s’il ne devait pas manger. »
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« Je soupçonne tous les gens d’être motivés par quelque chose d’assez sordide et je crois que les données cliniques corroborent ce que je dis. Des choses sordides, pour la plupart, sont ce qui motive les êtres humains, mon père y compris. C’est cela, j’en ai peur, qui constitue la condition humaine. Ce que le représentant du Ministère public a simplement fait est de démontrer que tout, dans ce monde que nous avons bâti pour nous-mêmes, semble apporter la preuve que je ne suis pas bon, que vous n’êtes pas bon, que nous ne sommes pas bons parce que nous sommes humains. »


READ DURING WEEK 17&18/06

Thursday, May 04, 2006

CRASH-!

J.G. Ballard

Edition originale : Crash !, 1973
Editions Calman-Levy, Domaine Etranger, 1974

Extractions

Le mariage de la raison et du cauchemar qui a dominé tout le XXe siècle a enfanté un monde toujours plus ambigu. Les spectres de technologies sinistres errent dans le paysage des communications et peuplent les rêves qu’on achète. L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux lueurs criardes gouverné par la publicité, les pseudo-événements, la science et la pornographie. Nos existences sont réglées sur les leitmotive jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa. La jubilation de McLuhan devant les mosaïques de l’information ultra-rapide ne saurait nous faire oublier le pessimisme profond de Freud dans Malaise dans la civilisation. Voyeurisme, dégoût de soi, puérilité de nos rêves et de nos aspirations – ces maladies de la psyché sont toutes contenues dans le cadavre le plus considérable de l’époque : celui de la vie affective.
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J’ajouterai que selon moi l’équilibre de la réalité et de la fiction s’est radicalement modifié au cours de la décennie écoulée, au point d’aboutir à une inversion des rôles. Notre univers est gouverné par des fictions de toute sorte : consommation de masse, publicité, politique considérée et menée comme une branche de la publicité, traduction instantanée de la science et des techniques en imagerie populaire, confusion et télescopage d’identités dans le royaume des biens de consommation, droit de préemption exercé par l’écran de télévision sur toute réaction personnelle au réel. Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.

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Dans le passé, nous avons tenu pour acquis que le monde extérieur représentait la réalité, quelque vague et confuse qu’elle pût être, alors que notre univers mental, avec ses rêves, ses fantasmes, ses aspirations, était le domaine de l’imaginaire. Il semble que ces rôles aient été renversés. La méthode la plus prudente et la plus efficace pour affronter le monde qui nous entoure est de considérer qu’il s’agit d’une fiction absolue – et réciproquement, que le peu de réalité qui nous reste est ancré dans notre cerveau. La distinction classique introduite par Freud entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves paraît désormais pouvoir s’appliquer à la prétendue réalité.

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Vaughan a déballé pour moi toutes ses obsessions concernant le mystérieux érotisme des blessures : la logique perverse des tableaux de bord baignés de sang, des ceintures de sécurité maculées d’excréments, des pare-soleil doublés de tissus cérébral. Chaque voiture accidentée déclenchait chez Vaughan un frisson d’excitation, par les géométries complexes d’une aile, les variations inattendues d’une calandre enfoncée, la saillie grotesque d’une console poussée vers le bas-ventre du conducteur comme en quelque fellation calculée de la machine. L’intimité d’un être humain dans son temps et son espace se trouvait pétrifiée pour l’éternité dans le réseau des poignards de chrome et du verre givré.

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Vaughan voyait la terre entière périr en une catastrophe automobile simultanée : des millions de véhicules jetés ensemble en un coït définitif, une ultime rencontre de sperme jaillissant et de fluide de refroidissement.

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En regardant la fumée de sa cigarette se perdre dans la pièce, je me demandais avec qui elle avait passé ces derniers jours. L’idée que son mari était responsable de la mort d’un autre homme ajouterait certainement une dimension inédite à leurs ébats, lesquels se déroulaient probablement dans notre lit, à côté du téléphone chromé qui avait apporté à Catherine les premières nouvelles de mon accident. Nos accidents cristalliseraient autour des objets neufs de la technologie.

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Cet apitoiement de pure forme sur le sort de la victime m’irritait. Simple prétexte pour une petite séance de gymnastique moralisante.

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Mon bref séjour à l’hôpital m’avait déjà convaincu que la carrière médicale est une porte ouverte à tous ceux qui nourrissent une rancune envers l’humanité.

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Catherine me voyait déjà sous un nouveau jour. Eprouvait-elle du respect – peut-être même de l’envie – à mon égard, parce que j’avais tué quelqu’un selon la seule méthode légale de meurtre qui nous reste aujourd’hui ?

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Les premières photos d’elle dans le véhicule défoncé montraient une jeune femme très ordinaire. Ses traits symétriques et sa peau vierge de toute ride décrivaient toute l’économie d’une vie passive et douillette, traversée de flirts sans conséquence subis sur les banquettes arrière de voitures bon marché, dans l’ignorance des véritables possibilités de son corps.

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Au cours de la semaine précédente, Helen s’était éloigné de moi, reléguant l’accident et tout ce qui me concernait à un passé dont elle ne reconnaissait plus la réalité. Je la sentais sur le point d’entrer dans cette période de disponibilité désinvolte que connaissent la plupart des gens après un deuil. Le choc de nos voitures et la mort de son mari étaient devenus les clés d’une sexualité nouvelle.

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Le regard qu’il promenait sue les spectateurs avait quelque chose d’insultant. Une fois de plus, j’étais frappé par son étrange mélange d’obsession personnelle, de clôture totale dans un univers de panique, et en même temps d’ouverture aux multiples expériences que pouvait lui offrir le monde extérieur.

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- Les techniques de simulation d’accident à la Prévention sont remarquablement avancées. Avec tout cet équipement, ils pourraient reproduire à volonté les morts de Jayne Mansfield et de Camus – même celle de Kennedy.
- Leur travail, c’est d’essayer de réduire le nombre des accidents, Vaughan, pas de l’augmenter.
- C’est sans doute une manière de voir les choses.

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Il ne restait que nous dans la station déserte. Catherine étendue, les jambes écartées, offrait sa bouche à Vaughan qui y frottait ses lèvres, présentant tour à tour chaque balafre. Leur étreinte sexuelle m’apparaissait comme un rituel vidé de contenu sexuel, le débat formel de deux corps exposant leur conception du mouvement et du choc.

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Les lignes des grosses américaines ou des coupés de sport européens l’enchantaient par leur soumission de la fonction à la forme.

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L’excitation qui envahissait mon esprit balançait entre la tendresse et l’hostilité : deux sentiments qui étaient devenus interchangeables.

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Devant moi, les éléments qui formaient sa personnalité, et sa musculature, flottaient à quelques millimètres les uns des autres dans une zone non pressurisée – comme le contenu d’une capsule spatiale.

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Le dernier des passagers du car venait d’être extrait de l’impériale. Cependant, le regard des spectateurs n’était pas dirigé vers les victimes humaines de la collision, mais vers des véhicules difformes au centre de la scène. Voyaient-ils dans ces épaves les modèles de leurs vies futures ?
READ DURING WEEK 16/06

OEUVRES

Stefan Wul

Œuvres – Le temple du passé / Piège sur Zarkass / La mort vivante
Editions Robert Laffont, Ailleurs et Demain, 1970

Extractions

Le temps est clément aux ouvrages qui content de grands prodiges et l’oubli n’engloutit pas aussi aisément les projections de l’imaginaire que les représentations de la réalité.

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Chose étrange, toutefois, l’énormité de cette angoisse avait une qualité anesthésiante. L’invraisemblance des faits dépassait l’imagination, comme un tir trop long manque sa cible. Et la peur était là, noire et massive, mais rendue impotente par sa propre démesure.

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J’ai dormi, se dit-il. Soit, j’ai économisé l’énergie au bénéfice de l’émetteur. Mais ne puis-je faire mieux ? Toute minute de ma vie vole l’émetteur d’une parcelle d’énergie. Toute minute d’émission me vole une parcelle de vie. Devrais-je…

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Carl sourit discrètement, à l’abri de sa mentonnière. Un masochisme racial soufflait toujours à Lopez un verdict sévère pour l’Homo sapiens, « cette brute conquérante », disait-il.

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Pendant la nuit, la terre trembla deux fois, mais sans trop de violence, et faisant seulement crier les singes. Comme si le Haut-Pays eût été un énorme animal, agacé de sentir des hommes lui nicher sur le dos.

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Nous tomberions morts sur place. Il ne faut pas plaisanter avec ça. Ils seraient tellement convaincus de notre mort immédiate qu’elle se produirait. Encore une fois, leur conviction émettrait un champ maléfique qui nous assassinerait proprement. Mais ils mettraient cela sur le dos des esprits…

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La magie n’est que de la science qui n’a pas encore été mise en équations.

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C’est impossible, je sais. Nos meilleurs cerveaux affirment que toute cette histoire est absolument, scientifiquement, rationnellement impossible. Mais elle se moque d’être impossible, cette histoire. Il lui suffit d’être réelle.

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Il ne découvrit pas sans malaise l’origine de cette dénomination : « Pyréné, fille de Bebryx, roi d’Ibérie. Séduite par Héraklès, elle mit au monde un serpent et s’enfuit, pour échapper à la colère de son père, dans les montagnes qui séparent la France de l’Espagne. Elle y fut dévorée par les bêtes fauves et l’on donna son nom à ces montagnes. »
Tout était malsain et inquiétant sur la Terre. Et les plus vieilles légendes portaient en elles un poison pour l’esprit, une morbidité dangereuse.

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A l’autre bout du laboratoire, par la porte ouverte, il voyait la silhouette de Martha immobile et toute petite dans son grand fauteuil.
Un soleil jaunâtre projetait par les croisées une lumière malsaine sur les dalles. Cette lumière tourna lentement au fil des heures, éclairant l’un après l’autre les bocaux alignés sur la grande table, comme pour marquer l’une après l’autre les phases de l’expérience satanique.
Le robinet mal fermé comptait les secondes en un crispant goutte-à-goutte dans la faïence d’un évier.
La lumière des croisées s’allongea de plus en plus, frôla la porte du couloir et mourut brusquement. Tout ne fut plus qu’ombres grises et tristes.

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Joachim s’aperçut qu’on pouvait à la fois être matérialiste et croire à des forces cachées. Voyait-on le vent ? Voyait-on la pensée ? Et pourtant, ces choses existaient.

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« Vous avez parcouru le chemin qui va du ver à l’homme… Qu’est le singe pour l’homme ? Une honte douloureuse et un objet de risée. Que sera l’homme pour le surhomme ? Une honte douloureuse et un objet de risée. »

READ DURING WEEK 15/06

L'HOMME-DEMOLI

Alfred Bester
Edition originale: The Demolished Man, 1955
Denoël, Présence du Futur, 1989

Extractions

Choisis tes ennemis toi-même, au lieu de laisser ce soin au hasard.

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C’est bien simple. Chaque homme est un équilibre entre deux impulsions différentes, l’instinct de la vie et l’instinct de la mort, qui se proposent un même but : atteindre le nirvana. L’instinct de la vie essaie d’y parvenir en détruisant tous les obstacles ; l’instinct de la mort, en se détruisant lui-même. D’habitude les deux instincts sont étroitement associés dans un individu bien adapté. Sous l’effet d’une tension trop forte, ils se dissocient.

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- Un homme doit choisir très tôt dans la vie, Duffy. S’il embrasse les filles, il dit adieu à son argent.
- Pourtant, vous m’embrassez.
- Uniquement parce que vous êtes l’image de la dame dont le portrait figure sur les billets de crédit.

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Bah ! nous ne jouons pas à un jeu d’enfants, vous et moi. Seuls les lâches et les faibles s’abritent derrière les règles du fair-play.

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Les gens anthropomorphisent toujours les objets dont ils se servent. Ils leur attribuent des caractéristiques humaines, leur donnent des noms d’amitié, les traitent comme des animaux familiers.

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Le Bastion Ouest, suprême rempart du siège de New-York, était considéré comme un monument commémoratif de la dernière guerre. On avait décidé tout d’abord que ses dix arpents déchiquetés par les projectiles seraient conservés tels quels pour dénoncer jusqu’à la fin des temps la démence meurtrière du conflit. Mais la dernière guerre ayant été, comme d’habitude, l’avant-dernière, les immeubles plus ou moins démolis du Bastion Ouest avaient été rafistolés tant bien que mal par des squaters.

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Powell se sentit en proie à un brusque accès d’exaspération. Il n’était pas en colère contre la voyante, mais contre cette évolution impitoyable qui donnait à l’homme des pouvoirs toujours accrus sans le débarrasser des vices qui l’empêchaient de les utiliser.

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- Un instant, je peux te fournir une précision. Si D’Courtney est mort de cette façon, il ne s’est sûrement pas suicidé.
- Pourquoi donc ?
- Parce qu’il faisait une fixation sur le poison. Il avait décidé de se tuer avec des narcotiques. Tu connais la mentalité des candidats au suicide, Linc. Une fois qu’ils ont adopté un genre de mort particulier, ils n’en changent jamais.

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Si je pouvais vous tuer, je vous tordrais le cou de mes propres mains. Je vous déchirerais membre à membre et vous suspendrais à une potence galactique, et l’univers me bénirait. Savez-vous combien vous êtes dangereux ? La peste sait-elle le péril qu’elle représente ? La mort a-t-elle conscience d’être la mort ?...

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Je dors ! hurla Reich en se dressant sur son séant. As-tu un peu d’eau de vie à me donner ? N’importe quoi… de l’opium, du hachisch, du somnar… Il faut que je me réveille, Duffy. Il faut que je retrouve la réalité.

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Voilà où nous vivons, tant que nous sommes…
Dans le service des maladies mentales. Sans évasion, sans refuges possibles. Félicitez-vous de ne pas être un télépathe, monsieur le directeur. Félicitez-vous de ne voir que l’extérieur de vos semblables. Félicitez-vous de ne jamais voir les passions, les haines, les jalousies, les méchancetés, les maladies… Félicitez-vous de voir très souvent la terrifiante vérité que les gens portent en eux. Le monde deviendra un endroit merveilleux lorsque tous les hommes seront télépathes et que tous seront bien ajustés… Mais jusqu’à ce moment-là, félicitez-vous d’être aveugle.

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Si un homme a assez de talent et de cran pour s’attaquer à la société, il est, de toute évidence, au-dessus du commun des mortels. Il faut le garder soigneusement, le remettre en bon ordre de marche, et lui donner une plus-value. Pourquoi le rejeter ? Si on fait ça trop souvent, il ne reste plus que des moutons.
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Wednesday, April 05, 2006

LES-CULBUTEURS-DE-L'ENFER

Roger ZELAZNY

Edition originale, Damnation Alley, 1969
Chute Libre, Editions Champs Libre, 1974

Extractions

Tanner se coucha sur la moto, mit pleins gaz. Il avait la route pour lui tout seul. Il rabattit ses lunettes sur ses yeux, et tout prit leur teinte brun pisseux. Pour lui, c’était la couleur ordinaire du monde.

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Plus personne ne fréquentait ses cinémas. La vie était déjà bien assez riche par elle-même de drames et de pathétique.

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- D’où ils sortent, les tarés dans ton genre ?
- Oh, tu sais, deux individus prennent leur pied et, neuf mois plus tard, les emmerdes commencent.

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S’il n’y avait plus qu’un catholique, il serait pape, non ?

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Le mimétisme est une technique employée par certains animaux pour mieux se protéger. Ils prennent l’aspect et la couleur du milieu où ils vivent, et comme ça, on leur fiche la paix. Vous par exemple, si vous étiez doué de mimétisme animal, vous ne seriez pas barbu et chevelu comme vous l’êtes. Vous seriez peigné, rasé, vous porteriez un costume gris, une chemise blanche et une cravate, et vous tiendriez à la main une serviette ou un porte-documents. Ainsi, vous auriez l’aspect extérieur de n’importe qui et vous passeriez inaperçu.

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Au théâtre de l’Agonie, au milieu du paysage de Nuit et de Rêve illuminé d’éclairs de chaleur, sur la scène délirante défilent les souvenirs inexistants, mélange de ce qui fut et de ce qui n’est plus, de ce qui est et de ce qui ne sera jamais, entrelacs de passions fugaces et durables, asexués et sexuels, profonds et frivoles, cohérents parfois, beaux, laids ou prosaïques au moment de l’expérience et généralement ineptes à la réflexion, curieusement tristes et gais, d’une chatoyante obscurité ou d’une sombre clarté – et c’est à peu près tout ce que l’on peut en dire, sinon que l’étincelle qui y mit le feu est, elle aussi, d’origine inconnue.
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Saturday, March 25, 2006

L'OISEAU-D'AMERIQUE

Walter TEVIS


Edition Originale: Mockingbird, 1980
Editions 10/18, Domaine Etranger, 1980

Extractions


« La vie intérieure de l’homme est un vaste royaume qui ne se contente pas de stimulations provoquées par des arrangements de couleurs et de formes » Edward Hopper


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Un certain nombre de caractères humains avaient été modifiés. C’était, ainsi que les ingénieurs généticiens se plaisaient à le dire, une amélioration de la création de Dieu. Et comme aucun de ces ingénieurs ne croyait en l’existence d’un Dieu quelconque, leur autosatisfaction n’était guère justifiée.


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- Ouais, l’androïde. Quand j’étais gosse, on appelait andros tous les mach…, tous les types comme toi. Vous n’étiez pas aussi nombreux à cette époque. Vous n’étiez pas aussi intelligents, non plus.
- Et ça te pose un problème que je sois intelligent ?
- Non, répondit Arthur. Bordel, non ! Les gens aujourd’hui sont tellement cons que ça file envie de chialer.


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Il venait de prendre conscience d’une réalité qui n’allait pas le quitter pour le reste de sa très longue existence : il ne désirait pas vraiment vivre. On l’avait trompé, horriblement trompé, en le privant d’une véritable existence humaine. Quelque chose en lui se rebellait contre l’obligation de vivre une vie qu’il n’avait pas voulue.


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Il y avait eu, devait-il découvrir, une centaine de Classe Neuf nés d’un clonage et dotés de copies du même cerveau humain original. Il était le dernier et des ajustements spéciaux avaient été pratiqués aux synapses de son cerveau métallique pour éviter ce qui était arrivé aux autres robots de la série : tous s’étaient suicidés.


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Regarder sans cesse autour de soi et réfléchir exige parfois un tel effort, devient parfois si déconcertant que je me demande si les Concepteurs n’en avaient pas conscience quand ils ont pratiquement interdit au citoyen ordinaire d’utiliser un enregistreur ou bien quand ils ont décidé qu’on nous inculque à tous, des notre plus jeune âge, ce principe de sagesse : »Dans le doute, n’y pense plus ».


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Les détecteurs ne détectent absolument plus rien, reprit-elle. Et peut-être ne l’ont-ils jamais fait. Ils n’ont pas besoin de le faire. Les gens sont tellement conditionnés depuis leur enfance que plus personne ne fait jamais plus rien.


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Je restais figé, ne sachant quoi faire ni quoi dire. Je ressentais quelque chose de comparable à ce que j’avais ressenti devant certains films : l’impression de me trouver face à de grandes vagues de sentiments éprouvés jadis par des gens aujourd’hui disparus et qui comprenaient des choses que je ne comprenais pas.


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La lecture est trop intime, dit Spofforth. Elle conduirait les humains à s’intéresser de trop près aux sentiments et aux idées des autres. Elle ne pourrait que vous troubler et vous embrouiller l’esprit.


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Quand j’étais petite, Simon me parlait de sujets comme le cycle de l’eau ou bien la précession des équinoxes. Il avait un vieux tableau noir et un bout de craie ; je me rappelle le dessin qu’il m’a fait de la planète Saturne avec ses anneaux. Lorsque je lui ai demandé comment il avait appris toutes ces choses, il m’a répondu qu’il les tenait de son père dont le propre père, quand il était jeune, observait le ciel nocturne dans un télescope céleste, il y avait de cela très longtemps, peu après ce que Simon appelait « la mort de la curiosité intellectuelle ».


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Simon me disait souvent quand j’étais petite que tout foutait le camp et que c’était temps mieux. « L’âge de la technologie s’est rouillé », disait-il. Eh bien, c’est devenu pire au cours des quarante jaunes qui ont suivi la mort de Simon.


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Je ne levai pas les yeux sur lui ; je continuai, d’un air endormi, à fixer le dessin aux couleurs vives sur le côté de la boîte de céréales. Il représentait le visage d’un homme, un visage censé inspirer la confiance. C’était un personnage dont presque personne ne connaissait le nom et qui souriait au-dessus d’un grand bol rempli de flocons de protéines synthétiques. La présence des céréales dans le dessin était, bien entendu, nécessaire pour que les gens puissent identifier le contenu de la boîte, mais je m’étais longtemps interrogée sur la signification de ce visage. Il faut bien admettre que Paul poussait toujours les gens à se poser des questions sur ce genre de sujet. Il faisait preuve de beaucoup plus de curiosité sur le sens des choses et leur retentissement que tous ceux que j’ai connus. J’ai dû hériter ça de lui.
Le visage sur la boîte était, m’avait appris Paul, celui de Jésus-Christ. On s’en servait pour promouvoir un tas de produits.


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Je me rappelle m’être défoncé à la mescaline et au gin pendant la réception suivant la remise du prix et avoir essayé d’expliquer à une actrice aux seins nus assiste à côté de moi sur un divan que les seuls critères de l’industrie de la télévision étaient d’ordre financier et que le seul objectif de la télévision était de faire de l’argent. Elle a souri pendant tout le temps où j’ai parlé, se caressant parfois les seins du bout des doigts. Et quand j’ai eu fini, elle a dit : « Mais l’argent aussi est un épanouissement. »
Je l’ai fait boire et je l’ai amenée dans un motel. Je me sens, à écrire un livre, comme un talmudiste ou un égyptologue échoué à Dysneyland au vingtième siècle.


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Si j’ai bien compris, Jésus prétendait être le fils de Dieu, celui-là même qui est censé avoir créé les cieux et la terre. Ça me laisse perplexe et me donne à penser que Jésus n’était peut-être pas tout à fait digne de confiance. Il semble pourtant avoir su des choses que les autres ignoraient en tout cas et il n’était pas insignifiant comme ces personnages d’Autant en emporte le vent, ni dévoré d’une ambition dévastatrice comme les présidents américains.
Jésus-Christ était sans conteste ce qu’on appelait un « grand homme ». Et je ne suis pas certain d’aimer cette notion. Les « grand hommes » me mettent mal à l’aise. Et les « grand hommes » ont souvent mis l’humanité à feu et à sang.


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Bob, fis-je. Tu devrais mémoriser ta vie, comme je suis en train de le faire. Tu devrais raconter ton histoire sur un enregistreur, et moi je la mettrais par écrit et je t’apprendrais à la lire.
Il reporta son regard sur moi. Son visage, à présent, semblait très vieux et très triste.
Ce n’est pas nécessaire, Mary. Je ne peux pas oublier ma vie. Je n’ai aucun moyen de le faire. Personne n’a pensé à me doter de la faculté d’oublier.
Mon Dieu, fis-je. Ça doit être terrible.
Oui, acquiesça-t-il. C’est terrible.


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C’est ainsi que finit le monde,
C’est ainsi que finit le monde,
C’est ainsi que finit le monde,
Pas sur une explosion, mais sur un gémissement.


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J’avais souvent, par le passé, regardé la télévision de cette manière, mais je m’étais aperçu que maintenant je ne pouvais plus le faire sans penser. « Abandonnez-vous à l’écran », nous avait-on enseigné. C’était une règle aussi fondamentale que « Pas de questions, relax ». Mais je ne pouvais plus m’y abandonner. Je ne voulais plus imposer le silence à mon esprit, ni l’utiliser comme un simple catalyseur de plaisir. Je voulais lire, je voulais penser et je voulais parler.


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Dans ces moments-là, je suis toujours très étonnée par le caractère humain de Bob. Quand il est ainsi, seul avec moi, son visage parvient à exprimer plus d’émotions que celui de Paul ou même celui de Simon, et sa vois est parfois si grave, si triste, qu’elle me donne envie de pleurer. Comme il est singulier qu’un robot puisse être le dépositaire de tant d’amour et de mélancolie, ces sentiments si forts dont l’humanité s’est débarrassée.


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Je suis programmé pour vivre aussi longtemps qu’il y aura des êtres humains à servir. Je ne pourrai mourir que lorsque le dernier d’entre vous aura disparu. Vous… (et soudain sa voix sembla exploser) Vous, l’Homo Sapiens, avec votre télévision et vos drogues !

READ DURING WEEK 12/06

LE-PELERINAGE-ENCHANTE

Clifford D. SIMAK

Edition Originale: Enchanted Pilgrimage, 1975
Denoel, Presence du futur, 1977

Extractions

Il me semble parfois que certains exploits sont surtout glorieux rétrospectivement. Une simple boucherie se transforme on ne sait comment en combat chevaleresque, quand on l'évoque.


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Une lance, la pointe fichée dans le sol, se dressait, nette, comme un point d'exclamation ivre.


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La science est philosophie, et rien de plus. Elle consiste à mettre de l'ordre dans l'univers, à essayer de lui trouver un sens. Vous ne pouvez accomplir les choses dont vous parlez avec la seule philosophie, vous utilisez donc la magie.


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Il affirme être un lâche. Mais il y a de grandes vertus dans la lâcheté. La bravoure est une maladie souvent fatale. C'est le genre de qualité qui vous fait tuer.


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En chaque femme se cache une catin qui se réveille au contact d'une main - celle de l'homme qui lui plaît.


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Je ne suis pas de cette planête et mes valeurs ne sont pas entièrement pareilles aux vôtres. Si même elles coïncidaient, je n'aurais pas la présomption de vous juger, car je connais depuis une éternité la grande diversité des esprits.


READ DURING WEEK 11/06

PORTRAIT-DE-L'ARTISTE-EN-JEUNE-FOU

Philip K. DICK


Edition Originale: Confessions of a Crap Artist, 1975
Editions 10/18, Domaine Etranger, 1982

Extractions

Au cours d'une conversation, en 1974, Dick me disait: "A vrai dire, je n'ai jamais très bien compris l'idée d'un protagoniste unique... Pour moi, les problèmes sont multipersonnels, ils nous concernent tous; un problème strictement personnel, ça n'existe pas... C'est seulement une forme d'ignorance, quand je me réveille le matin, que je trébuche contre un fauteuil et me casse le nez, que je suis fauché et que ma femme m'a quitté - C'est mon ignorance qui me fait penser que je suis l'univers tout entier et que ces misères me sont propres et n'affectent en rien le reste du monde. Si je pouvais le contempler du haut d'un satellite, ce monde, je verrais, dans s totalité, chaque être humain en train de se lever et, d'une façon plus ou moins analogue, de trébucher contre un fauteuil et de se casser quelque chose."


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Je suis composé d'eau. Personne ne peut s'en apercevoir, parce qu'elle est contenue à l'intérieur. Mes amis sont composés d'eau eux aussi. Tous autant qu'ils sont. Notre problème, c'est que nous devons non seulement circuler sans être absorbés par le sol, mais également gagner notre vie.


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Quand j'ai fini de resculpter un pneu, il n'a absolument pas l'air d'avoir été fait à la main. Il est rigoureusement semblable à un pneu sculpté par la machine, et pour un resculpteur, c'est le sentiment le plus satisfaisant du monde.


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-Est-ce qu-on peut attraper des maladies vénériennes en touchant des lampadaires ou des boîtes aux lettres? me demanda Charley.
-On peut, si on a l'esprit à ça, répliquai-je.


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Lorsque je lui demandai pourquoi il disait ça, il répondit qu'il savait foutre bien que Jack n'était pas forcé de se conduire de cette façon; s'il le faisait, c'est qu'il le voulait bien. Pour moi, ce subtil distinguo n'avait aucun sens, mais Charley accordait toujours beaucoup d'importance à ce genre de choses.


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Jusqu'alors, il avait paru incapable d'imaginer la guerre comme un événement réel, ni même le monde dans lequel se déroulait la guerre. Il n'avait jamais pu faire la différence entre ce qu'il lisait et ses expériences vécues.


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Entre le bon sens et l'absurde, il préférait l'absurde. Il pouvait très bien faire la différence - mais son goût le portait vers les inepties; il s'en bourrait de façon systématique. Comme un quelconque abruti du Moyen Age apprenant par coeur toute l'absurde théorie de saint Thomas d'Aquin sur l'univers.


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Un enfant est un animal crasseux et amoral, sans instinct ni bon sens, qui souille son propre nid dès qu'il en a l'occasion.


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Ex-membre d’une association d’étudiantes, épouse d’un homme fortuné, vient s’installer à Marin County, crée un groupe de danse moderne. La culture à la portée des paysans et des vaches.


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J’étais désolée de les voir partir, mais en même temps, cette rencontre entre eux et nous m’avait, en fin de compte, déçue. Il n’en était rien sorti d’important ; Dieu seul sait d’ailleurs que je ne savais pas ce que j’en avais attendu.


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Elle me foudroyait du regard, avec cette expression mi réelle mi-feinte, que je connaissais si bien ; elle avait une telle façon de mélanger une affirmation sérieuse et l’ironie qu’on ne pouvait jamais savoir si elle parlait sérieusement.


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Au bout d’un certain temps, elle réussit à le convaincre que quelque chose clochait chez lui s’il éprouvait le besoin d’aller se soûler la gueule et de lui cogner dessus quand il rentrait à la maison ; au lieu d’y voir un simple moyen d’ouvrir la soupape ; elle parut considérer ce comportement comme le symptôme d’un vice profond chez lui, et même dangereux.


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En bonne cloche qu’il était, Charley rouspétait parce qu’elle allait chez le docteur et en même temps prenait pour parole d’évangile tout ce qu’elle lui répétait de ses séances. Un type qui se faisait payer vingt dollars l’heure était forcément qualifié.


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Il avait envers elle la même attitude qu’envers un livre ou un journal ; il pouvait éventuellement renâcler et protester, mais en fin de compte, ce que le livre ou le journal disait était vrai. Il n’avait aucune confiance en ses propres idées. Comme tous les autres, il se reconnaissait lui aussi comme une cloche de première catégorie.


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Quand il reprit conscience, il était couché dans un grand lit, le visage et le corps rasés. Ses mains, ses doigts sur les draps, ressemblaient aux doigts roses d’un cochon. Je suis devenu un cochon, pensa-t-il. Ils m’ont enlevé tous mes poils et ont frisé ce qui restait ; ça fait longtemps que je pousse des grognements.


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Quand elle n’aime pas faire quelque chose, elle ne le fait pas. Elle trouve quelqu’un d’autre pour s’en charger. Je ne l’ai jamais vue faire quelque chose qui lui déplaisait. C’est ça, sa philosophie. Vous devez bien le savoir ; vous discutez toujours philosophie avec elle.


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Le Christ venait d’une autre planète. D’une race plus évoluée. La terre est la planète la plus arriérée de l’univers.


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Mme Mayberry entreprit alors de me donner des détails. Elle les avait eus indirectement, mais paraissait les croire exacts. En fait, elle les tenait de la femme du jeune pasteur vivant à Point Reyes Station. Ceux du groupe des soucoupes volantes étaient de toute évidence persuadés qu’ils allaient être arrachés à la Terre et embarqués pour le cosmos juste avant la catastrophe. Jamais de ma vie je n’avais entendu de pareilles conneries, jamais.


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Glissant le canon du revolver dans sa bouche, il pressa la détente.
Une lumière jaillit. Et non pas un son. Il vit, pour la première fois. Il vit tout. Il vit comment elle l’avait manœuvré. Comment elle l’avait amené là.
Je vois, dit-il.
Oui, je vois.
En mourant, il comprit tout.


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Je n’assistais pas à la cérémonie, parce que le corps est le tombeau de l’âme, comme l’a dit Pythagore, et qu’en naissant, un être a déjà commencé à mourir.


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La déraison du commun des hommes met la science en échec. Les états d’âme de la masse sont insondables ; c’est un fait.


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Si vous suiviez un traitement psychiatrique, vous auriez beaucoup moins de problèmes. Voyons les choses en face. Il avait emprunté cette formule « voyons les choses en face » à ma sœur. C’est intéressant de voir l’influence que peut exercer sur quelqu’un le vocabulaire d’une autre personne. Tous ceux qui ont eu affaire à elle finissent par dire ça ainsi que, « de toute mon existence », et « Seigneur Dieu ». Sans parler de ses expressions véritablement ordurières.


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D’après la Bible, quand viendra la fin du monde les morts se lèveront de leurs tombes au son de la dernière trompette. En fait, c’est une des façons de savoir que la fin du monde arrive, quand les morts se lèvent de leurs tombes.


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Non seulement Charley Hume n’était pas revenu à la vie, mais la fin du monde ne s’était pas produite, et je me rendis compte de Carley, il y avait bien longtemps, avait eu raison à mon sujet, en affirmant que j’étais le roi des cons. Tous les faits que j’avais enregistrés étaient de la connerie pure et simple.


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Donc, à mon avis, je ne devrais pas être la seule personne accusée de croire à des notions manifestement ridicules. Tout ce que je veux, c’est que le blâme soir réparti de façon équitable. Pendant une journée et quelques, j’ai envisagé d’écrire aux journaux de San Rafael et de leur raconter l’histoire sous forme de lettre au directeur. Après tout, ils sont obligés de la publier. C’est leur devoir en tant que service public. Mais en fin de compte, j’ai changé d’avis. Au diable les journaux. Personne ne lit les lettres au directeur, sauf d’autres dingues. En fait, le monde entier est peuplé de dingues. De quoi vous saper complètement le moral.

READ DURING WEEK 11/06

LA-VILLE-DU-GOUFFRE

Sir Arthur CONAN DOYLE

Edition Originale: The Maracot Deep
Editions Rencontre, 1970

Extractions

Les naïfs complets qui croient à tout sont aussi rares que les rationalistes rigoureux qui ne croient en rien. L’homme normal a, à la fois, besoin de raison et besoin d’évasion. Le grand psychologue suisse C.G. Jung appelait le fantastique : « les vitamines de l’âme ».

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Si la création a eu pour objet l’homme et sa reproduction, il est incompréhensible que l’Océan soit tellement plus peuplé que la terre.

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D’une génération à l’autre, la race s’avilissait. Nous avons vu surgir les symboles d’une dissipation voluptueuse, d’une débauche latente, d’une dégénérescence morale, d’un progrès de la matière au détriment de l’esprit. Des jeux de brutes remplaçaient les exercices virils d’autrefois. La vie de famille n’existait plus ; la culture spirituelle et intellectuelle était abandonnée. Nous avons eu devant les yeux l’image d’un peuple incapable de rester en repos et frivole, passant sans cesse d’un but à un autre, courant constamment à la conquête du bonheur et le manquant non moins constamment, mais en s’imaginant toujours qu’il pourrait le trouver dans des manifestations plus compliquées et anormales.

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Tout se passe comme si, à partir d’un certain point, il devenait impossible d’aller plus loin. La patience de la nature est épuisée, et il ne reste qu’une solution : tout démolir et tout recommencer.


READ DURING WEEK 10/06


SIXIEME-COLONNE

Robert HEINLEIN

Edition Originale: Sixth Column, 1951
Editions Hachette

Extractions

Un service d’espionnage militaire ridiculement insuffisant, telle avait été, à travers les âges, la principale caractéristique des Etats-Unis qui constituaient la plus puissante nation du globe, mais s’étaient aventurés dans les guerres comme un géant aveugle.

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Au fond de lui-même, Ardmore sentait que c’était du temps perdu, que tout cela ne rimait à rien, mais l’agent de publicité qu’il avait été comprenait intuitivement que l’homme est une créature vivant de symboles. Pour l’instant, ces symboles de gouvernement avaient toute leur importance.

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Les esclaves n’ont besoin que de trois choses : de la nourriture, du travail et un dieu. Des trois, leurs dieux sont la seule chose à laquelle il ne faut absolument pas toucher, si l’on veut que les esclaves demeurent soumis. Ainsi était-il dit dans les Principes de Gouvernement.

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Un honnête politicien est celui qui, ayant été acheté, demeure acheté.

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Les vaincus ont besoin d’un mur des lamentations ; ils vont dans leurs temples prier leurs dieux de les délivrer de l’oppression et quand ils en ressortent, détendus et réconfortés, ils partent travailler avec une ardeur nouvelle dans les champs et les usines.

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Ce n’est pas le moment d’avoir les foies, repartit Ardmore avec une intonation métallique. C’est la guerre,… et la guerre n’est pas une plaisanterie. Une guerre humanitaire, ça n’existe pas.


READ DURING WEEK 09/06


Friday, March 24, 2006

MON-ROYAUME-POUR-UN-MOUCHOIR

Philip K. DICK

Edition originale: Puttering About in a Small Land
Editions 10/18, Domaine Etranger, 1993


Extractions

Certaines expériences sont opposées à la vie quotidienne ; elles sont condamnées à errer dans la nuit avant que l’humanité les reconnaisse ou bien les écarte comme relevant uniquement du domaine de l’imagination.

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Son humeur était à l’optimisme, mais Virginia, elle se déroba. Aussitôt qu’elle l’eut reconnu, elle se sentit tourmentée par l’un de ces pressentiments où la raison n’a rien à faire et qui trouvent leurs racines dans l’expérience de l’enfance et la poisse.

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Tu ne vas pas être d’accord, dit Virginia, mais je pense que la guerre est une bonne chose en raison des changements qu’elle apporte. Quand tout cela sera fini, le monde sera tellement meilleur qu’il nous dédommagera de la guerre.

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Il a sauté de l’arrière du camion, ce vieux dépotoir dans la cour, et il s’est planté sur un morceau de métal recourbé qui lui a sectionné le gros orteil, ou c’est tout comme. Nous avons trouvé cela comique ; je me revois, m’éclipsant, en train de rire, la main sur la bouche. Et puis, il a attrapé le tétanos. Et il est mort.

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Pourtant, en fait, il avait semblé content, cet homme, dans sa petite boutique morose. « Oui, mais il n’avait qu’une allure d’employé, pâle et douce. Une sorte d’asexué, chantonnant pour lui-même et souriant aux clients. Misérable, cette façon de vivre.

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Une vision d’ensemble s’imposa à lui. Des escrocs, des filous de toute espèce. Il les apercevait, dans les immeubles de bureaux, et il voyait fonctionner l’activité d’abus de confiance, ses roues, sa machinerie. Bureaux de prêt, banques, médecins, dentistes, guérisseurs et charlatans s’abattant comme rapaces sur les vieilles dames, Pachucs brisant les vitrines de magasins ; équipements défectueux, nourriture pleine d’immondices et d’impuretés, chaussures de carton, chapeaux fondant sous la pluie, vêtements qui rétrécissent et se déchirent, voitures qu bloc moteur fendu, sièges de toilettes porteurs de germes, chiens qui sèment dans la ville la gale et la rage, restaurants qui servent des aliments avariés ; propriétés immobilières submergées, stocks bidon détenus par des sociétés inexistantes, magazines de photos obscènes, animaux abattus de sang-froid, lait contaminé par des mouches crevées, punaises, excrétions et vermines, détritus et ordures, pluie d’immondices dans le rues, sur les buildings, magasins et maisons.

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Ils avaient le même air grave que leur père, sa façon de transformer n’importe quoi en une action d’importance.

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Au magasin, le samedi était généralement le jour le plus chargé. Au comptoir, Roger sombra dans une sorte de somnambulisme ; il laissa ce samedi-là se fondre dans ceux du passé et dans ceux de l’avenir.

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Le sérieux et le silence qui caractérisaient Chic rappelaient à Virginia l’activité des mammifères capables de prévoir et qui s’en vont ramasser de provisions pour l’hiver. Il passait les choses en revue, et avec 10 ans d’avance il voyait ce qu’il en adviendrait. Le présent ne l’impressionnait pas.

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Le sujet ne paraissait pas éveiller en lui un sentiment profond, celui de l’excitation attachée aux fusions de société et à leur expansion. « Quelle vision étroite, songeait Virginia : du bricolage dans un mouchoir de poche. Il est heureux quand il a fabriqué un téléviseur dans sa matinée, un autre dans son après-midi. Et puis, la sonnerie du téléphone… Il trône dans un royaume tellement insignifiant. »

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« Des mots. Ses mots… Les mots de n’importe qui. Complètement vides, prémédités. » Tout comme s’il écoutait un édit de quelque conseil, lu pour lui à voix haute. Un groupe d’individus à l’esprit libre, enfilant des phrases à n’en plus finir, puis se les récitant, de l’un à l’autre, d’une vois froide. Pour finir, ils l’avaient envoyée, elle, les lui déclamer : elle n’était qu’une préposée.

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Le monde nous tourmente, et nous réagissons en nous tourmentant nous-mêmes. Je m’étonne que nous puissions avoir de nous une opinion assez mauvaise pour nous associer à cet état d’esprit. Nous sommes d’accord vous et moi, je suppose, pour admettre que ce jugement porté sur nous est justifié. Nous ne méritons pas le bonheur, et quand il nous en arrive une miette nous sentons que nous avons volé quelque chose qui ne nous appartient pas.

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Les gens disent, et on les entend dire, que chaque individu possède bien des qualités, mais moi je n’entre pas dans ce système, parce qu’à mes yeux c’est une chose terrible de prendre ainsi le rôle d’un juge, d’établir un modèle, de prononcer des jugements, comme si on était en situation de décider ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. C’est à chacun qu’il appartient de déterminer la meilleure voie, et ceux qui l’aiment le laissent libre d’agir ainsi lorsqu’ils ont vraiment du respect pour lui. Je sais bien que ceux qui ont de la religion ne sentent pas cette situation comme moi, mais je le regrette. Les êtres humains ont plus d’importance que les théories morales.


READ DURING WEEK 08/06


Monday, February 20, 2006

LUTTE-AVEC-LA-NUIT

William SLOANE

Edition Originale: To Walk the Night, 1936
Editions Rencontre


Extractions

Certaines expériences sont opposées à la vie quotidienne ; elles sont condamnées à errer dans la nuit avant que l’humanité les reconnaisse ou bien les écarte comme relevant uniquement du domaine de l’imagination.

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La seule faute impardonnable est la faiblesse. Et maintenant, il lui semblait que son fils avait commis un acte faible et déshonorant. Les bases de sa vie étaient atteintes. Tout ce pour quoi il vivait, et qu’il avait inculqué à son enfant, était souillé par un geste. Maintenant, il ne restait dans sa vie rien de plus important que de sonder les motifs de l’acte de Jerry, afin – son instinct le lui disait – de trouver l’honneur et le courage dissimulé derrière le fait immédiat.

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Cela m’a semblé bon. C’était un fin produit irlandais, qui devait provenir d’une cave familiale. Nos beuveries et nos paroles, telles que je vous les rapporte, doivent vous paraître déplacées. Peut-être qu’elles l’étaient, mais après un choc tel que celui que nous avions subi, la faculté d’émotion se retire dans quelque coin tranquille du cerveau, et cède la place à une dureté superficielle, une sorte de protection, qui barre la route à la folie.

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C’est une obligation d’aller au fond des choses, de faire tout ce qui s’impose dans une période de malheur.

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Il restait sur la défensive, et pas seulement à cause de la situation délicate ; c’était même plus que de la défensive, c’était la crainte d’un danger. Je n’aurais pu, à ce moment là, le dire d’une manière aussi précise, mais il était tel que devait l’être un invité à la table des Borgia, qui vient de reconnaître dans son verre l’âpre goût du poison, et qui tente de dissimuler ce qu’il ressent.

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Peut-être que les Italiens vivent heureux sur les pentes du Vésuve, mais je ne suis pas de leur espèce.

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Elle n’avait jamais compris que les petites attentions adoucissaient les relations humaines. Elle pouvait parler parfaitement, sur beaucoup de sujets, mais elle n’était pas préparée à converser, et ce sont les conversations libres et pétillantes, le badinage, qui me conviennent. Quand elle parlait, elle ne faisait jamais d’allusions, elle n’avait aucun souvenir à rappeler, elle ne disait jamais de sottise. Chacune de ses phrases était un exposé ou une question. Elle riait rarement, mais elle avait un sens de l’humour silencieux, si l’on peut dire, car à certains moments elle laissait voir un sourire désabusé, presque intérieur, qui me faisait croire qu’elle jouissait égoïstement de quelque idée.

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J’étais résolu à trouver qu’un certain degré d’ignorance était pour les femmes un grand facteur de charme.

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Savez-vous, Bark, que tout ce que me dit Séléna n’est fondé que sur le présent ou l’avenir ? (Il s’est arrêté un instant pour regarder le ravin et le désert). Vous avez remarqué que ce que disent les gens a presque toujours trait à leur enfance, à leur passé, à des personnes, à des souvenirs qu’ils évoquent, à de petits traits familiers ; sans le savoir, toue le monde est ainsi…sauf Séléna !

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Supposez-vous, a-t-elle dit enfin, que vous êtes seuls dans l’énorme espace qu’est l’univers ? Vous croyez-vous être l’ultime produit de la création ? Rien n’est unique autour de vous.


READ DURING WEEK 07/06


UNE-PORTE-SUR-L'ETE

Robert HEINLEIN

Edition Originale: The Door into Summer
Editions Rencontre 1970

Extraits

Pourquoi ne pas me défiler et oublier mes ennuis en dormant ? Ce serait plus réjouissant que de rejoindre la Légion étrangère, moins salissant qu’un suicide, et cela me séparerait totalement des gens et des circonstances qui m’avaient rendu l’existence si amère. Pourquoi pas, en vérité ?

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Voyons. Je pouvais le mettre dans une pension de chats jusqu’à sa mort. Impensable… Ou l’abandonner. Voilà où on en arrive, avec un chat : ou on s’astreint à faire honneur à cette obligation qu’on s’est imposée… ou on abandonne la pauvre bête à un sort de sauvage, on détruit sa foi en la bonté humaine.

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J’avais connu Ricky la moitié de sa vie, et s’il y eut jamais fille droite comme un I, c’était bien elle. Pete lui faisait également confiance. Par ailleurs, elle n’avait pas de ces particularités physiques qui obnubilent les jugements masculins. Sa féminité ne dépassait pas son visage, son corps n’avait pas encore été atteint.

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Cette sensation est difficile à définir en raison de son caractère entièrement subjectif, mais, tout en ayant bonne mémoire des événements d’ «hier », je ressentais à leur égard l’espèce de recul que l’on éprouve pour les choses du passé… L’image conservée par ma conscience était au premier plan, celle de ma réaction émotive concernait un souvenir lointain.

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Le trésorier était un être humain, malgré son air de trésorier. Il me serra vivement la main.

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Les prisons avaient été améliorées. Celle ou j’atterris était bien chauffée, et je crois qu’on exigeait des cafards qu’ils s’essuient les pieds avant d’entrer.

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Il était visible qu’elle considérait toujours son corps comme un atout principal. Son négligé à fermetures Eclair électrostatiques, qui la découvrait infiniment trop, soulignait cruellement son aspect de mammifère femelle suralimenté et sédentaire.

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Je me rendis au bar réservé aux chefs de service pour y fulminer à mon aise. Cette buse de Mac pensait qu’un travail productif devait se faire au métronome. Pas étonnant que la firme n’est rien sorti depuis des décades…

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- Utilisez votre cervelle, Danny ! Avec un vaisseau interstellaire, vous vous dirigez. Mais dans quelle direction est la semaine dernière ?

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Elle dit souvent que les gens ont obligés de raconter des blagues, sans quoi ils ne se supporteraient pas. Elle dit aussi que les blagues ont été faites pour qu’on en use sans en abuser.


READ DURING WEEK 06/06