Tuesday, January 17, 2006

TOUS-LES-PIEGES-DE-LA-TERRE

Clifford D. SIMAK

Edition originale: All The Traps of Earth And Others Stories, 1962
Denoel, Présence du Futur, 1963

Extraits

Il repoussa son siège, s’éloigna du bureau et traversa à pas lents le salon où s’entassaient les possessions anciennes de la famille. Là, au-dessus de la cheminée, l’épée que Jonathan l’Ancien avait portée au cours de la guerre entre les Etats. Au-dessous, sous la tablette, la coupe remportée par le capitaine de marine marchande et son vaillant vaisseau, le vase de poussière lunaire rapporté par Tony lors du cinquième débarquement de l’Homme sur la Lune, et la vieille horloge de bord, seul vestige de l’antique fusée familiale qui faisait la navette entre les astres, fusée depuis longtemps à la ferraille. Enfin, faisant le tour de la pièce, se touchant presque, les portraits de famille, les vieux visages disparus qui continuaient à contempler l’univers qu’ils avaient contribué à bâtir. Pas un seul qu’il n’ait connu, se dit Richard Daniel tout en les passant en revue, au cours des six derniers siècles du moins.

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Qu’était-il en définitive ? Encore un robot ou déjà quelque chose d’autre ? Une machine était-elle susceptible d’évoluer, comme un Homme ? Qu’était-il donc ? Pas un homme, bien sûr, il ne le serait jamais. Mais n’était-il encore qu’une machine ?

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C’est peut-être nous qui avons tort, conclut-il. La vie n’a peut-être pas la valeur que nous lui accordons. Peut-être ne vaut-elle pas la peine qu’on s’y accroche avec tant de frénésie… Ou qu’on se batte pour la conserver. En se laissant mourir, ces Créatures sont peut-être plus près de la vérité que nous.


READ DURING WEEK 01/06


A-PIED-A-CHEVAL-ET-EN-FUSEE

Clifford D. SIMAK

Edition originale: Destiny Doll, 1971
Denoel, Présence du Futur,
1974

Extraits

C’est un voyage, me dis-je, que je n’aurais jamais dû entreprendre. J’en avais toujours été persuadé. Je n’y avais jamais cru, depuis le départ. Et pour entreprendre quelque chose, Il faut y croire. Il Faut toujours avoir une raison de le faire.

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Une légende. Façonnée au cours des années par des menteurs accomplis, mais sans malveillance. On prend un fait insignifiant que l’on déforme et que l’on entremêle à d’autres faits insignifiants, jusqu’à ce que tous ces petits faits, arbitrairement reliés entre eux, forment un ensemble si embrouillé qu’il n’y a plus le moindre espoir de distinguer ce qui est solide réalité de ce qui n’est que pure fiction.

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Voilà l’ennui avec les femmes. Aucune logique. Elle me dit que cet imbécile de Smith est arrivé là où il voulait arrivé. Mais quand je dis la même chose, elle n’est plus d’accord.

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« Comment se fait-il qu’il vous soit si difficile d’admettre quelque chose que vous ne pouvez ni voir ni toucher ? Pourquoi voulez-vous à tout prix que tous les mystères aient une solution ? Pourquoi ne pouvez-vous parler qu’en termes de lois physiques ? N’y a-t-il donc pas de place dans vos esprits étroits pour quelque chose d’autre ? »

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C’est tout de même un monde, pensai-je, qu’un homme ne réfléchisse à la meilleure façon de faire une chose qu’après l’avoir faite.

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Peut-être était-elle plus sensible que moi, peut-être avait-elle vu des choses que je n’avais pas vues, ou interprété différemment certaines impressions que nous avions ressenties l’un et l’autre. Impossible, je m’en rendais compte, de savoir ou de comprendre, ou même de deviner comment fonctionnait l’esprit de quelqu’un, quelles sensations il pouvait enregistrer, comment elles prenaient forme et comment elles étaient interprétées, ou quel effet elles pouvaient avoir sur l’intellect et les sens dudit cerveau.

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Pourquoi serait-ce différent de la vie que nous vivons en ce moment ? Comment savons-nous que ce n’est pas le même genre de vie que nous vivions en ce moment ? Comment pouvez-vous juger de la réalité ?

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Il me regarda pendant un long moment, comme s’il se demandait s’il devait m’en dire plus, puis il posa une question : « Que savez-vous, capitaine ,de la réalité ? »
Je haussai les épaules. C’était une question idiote.


READ DURING WEEK 52/05


DERNIERE-CONVERSATION-AVANT...

Gwen Lee & Doris Elaine Sauter

Edition originale: What If Our World Is Their Heaven ?
The Final Conversation of Philip K. Dick, 2000
Philip K. Dick : dernière conversation avant les étoiles
Editions De l’Eclat, 2005

Extraits

Et ils analysent l’espèce humaine en ces termes : ces gens y voient, c’est une espèce voyante, mais leurs capacités visuelles sont très réduites. Car eux, c’est leur seul sens, en fait, puisqu’ils n’ont pas la capacité d’entendre ; alors leurs aptitudes visuelles sont immenses. Ils perçoivent des variations dans les couleurs qui nous échappent complètement. Ils voient des milliers de couleurs là où nous n’en percevons que dix. Pour eux, ce que nous, nous appelons « rouge » représenterait des centaines de nuances différentes. C’est comme les Esquimaux, qui ont euh… quinze ou vingt mots pour dire « la neige » chacun décrivant un état légèrement différent de la neige, tu vois.

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Imagine par exemple que tu es une de ces créatures, sur cette planète qui emploie un langage à base de couleurs, ne connaît ni les mots ni les sons, ignore totalement l’existence du son ; cette créature fait une expérience mystique et entend tout à coup de la musique. Que va-t-elle dire à son entourage ?

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Oui, oui, j’ai un titre. Ça s’appelle The Owl in Daylight. C’est une expression populaire employée dans le Sud qui signifie qu’on a pas les idées claires. Parce que les hiboux, c’est aveugle en plein jour. Ça ne voit rien du tout. Ça perd le sens de l’orientation, ça vole droit dans les obstacles et ça se fait tuer ; ça veut juste faire allusion à quelqu’un qui n’a pas les idées claires. J’ai entendu ça dans la bouche d’un personnage de série télé et ça m’a fait une grande impression. Et ce que je voulais, c’était parler d’un type qui pousse ses facultés mentales au maximum. Conscient qu’il a atteint ses limites, il prend la décision délibérée d’aller encore plus loin et d’en payer les conséquences. Là-dessus, je me suis rendu compte que c’était une simple reformulation de tout le mythe faustien – car c’est de ça qu’il s’agit, en fin de compte, dans ce mythe : la poursuite de ce qui, pour un être créatif, représente une forme de vision artistique, les conséquences passent au second plan.

Et je commence à me rendre compte, en ce qui me concerne personnellement, que… même si, à mon avis, le niveau de ce que j’écris augmente en permanence, ma… ma résistance physique est très loin de ce qu’elle a pu être par le passé. Par ailleurs, je mène tellement plus de recherches que quand je me lance dans un livre, ça m’use énormément…


READ DURING WEEK 51/05


LE-BREAKFAST-DU-CHAMPION

Kurt Vonnegut Jr

Edition originale: Breakfast of Champions
Editions J’ai Lu, 1974

Extraits

J’ai tendance à considérer les êtres humains comme de gros tubes à essai, en matière plastique, remplis à l’intérieur de substances chimiques en réaction.

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Quand je crée un personnage de roman, je suis fortement tenté de penser qu’il est comme il est à cause de petites erreurs de connexion, ou du fait de quantités microscopiques de substances chimiques que j’ai avalées, ou oublié d’avaler, justement ce jour-là.

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Je crois que je suis en train d’essayer de me faire une tête aussi vide qu’elle pouvait l’être à mon arrivée sur cette planète ébréchée – il y a de cela cinquante ans.

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S’ils examinaient leurs billets de banque, pour y découvrir un indice des buts que poursuivait leur pays, ils voyaient apparaître, au milieu de diverses autres formes baroques, le dessin d’une pyramide tronquée, surmontée d’un œil brillant. Le président des Etats-Unis lui-même aurait été fort en peine de dire ce que cela pouvait signifier. C’était un peu comme si le pays déclarait à ses citoyens : « La force est dans l’absurdité ».

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1492 : les instituteurs disaient aux enfants qu’il s’agissait là de la date de la découverte de leur continent par des êtres humains. En réalité, en 1492, des millions d’êtres humains vivaient déjà sur ce continent, d’une vie imaginative et bien remplie ; et il s’agissait simplement de la date où des pirates venus de la mer avaient entrepris de les tromper, de les piller, de les exterminer.

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Mais personne ne voulait l’écouter. Il n’était qu’un vieillard crasseux qui criait dans le désert, dans les arbres et dans les broussailles : « Les idées ou l’absence d’idées sont des causes de maladie ».

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Le seul compagnon nocturne de Dwayne était un chien, un labrador, qui répondait au nom de Sparky. A la suite d’une collision fortuite avec une automobile, un certain nombre d’années auparavant, Sparky était devenu incapable de remuer la queue, de sorte qu’il lui était impossible de montrer aux autres chiens à quel point ses intentions pouvaient être amicales. Sans cesse il lui fallait se battre. Ses oreilles étaient en loques. Il était couvert de cicatrice.

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Il disait à Bill que l’humanité méritait d’avoir une mort horrible pour avoir fait preuve de tant de cruauté et pour avoir dévasté une aussi belle planète.

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Kago ignorait que les êtres humains puissent être détruits par une idée aussi aisément que par le choléra ou la peste bubonique. Il n’existait par sur Terre la moindre procédure d’immunisation contre les idées stupides.

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C’étaient des filles de la campagne. Elles avaient grandi dans une région rurale du Sud, où leurs ancêtres avaient longtemps servi de machines agricoles.

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- Pour mon frère, c’est pire encore, poursuivit le conducteur. Il travaille dans une usine de produits chimiques, qui doivent exterminer les plantes et les arbres, au Vietnam.
Le Vietnam était un pays où l’Amérique essayait d’empêcher les populations de devenir communistes, en le arrosant, par avion, de produits divers. Les produits chimiques auxquels le conducteur faisait allusion avaient pour but de défolier la surface du sol, afin qu’il devienne très difficile pour les Communistes d’être hors de vue des avions.
- T’en fais pas pour ça ,dit Trout
- A la longue, il est en train de se suicider, dit le conducteur. On dirait aujourd’hui que les seuls boulots qu’un Américain puisse trouver, c’est quelque chose qui, d’un façon ou d’une autre, le conduit au suicide.
- Excellente remarque, répondit Trout.

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Il avait depuis longtemps cessé de se tourmenter à propos de la façon dont les choses devraient se présenter sur la planète, par contraste avec ce que l’on y voyait en réalité. Pour la Terre, il n’y avait pas d’autre moyen d’exister que la façon dont elle existait réellement.
Tout y était nécessaire. Il vit une vieille femme blanche en train d’explorer le contenu d’une boîte à ordures. C’était par nécessité. Il vit un jouet pour la baignoire, un canard en caoutchouc – couché sur le côté sur la grille d’une bouche d’égout. Il fallait qu’il soit là. Et ainsi de suite.

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La serveuse qui s’occupait de Dwayne au Burger Chef était une jeune Blanche de dix-sept ans qui s’appelait Patty Keene. C’était une blonde aux yeux bleus. Pour un mammifère, elle était d’un âge fort avancé. A l’âge de dix-sept ans, la plupart des mammifères sont séniles ou morts. Mais Patty appartenait à une espèce de mammifères qui se développait très lentement, de sorte que le corps dont elle se servait arrivait à peine à maturité.

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Il paraissait à présent à peu près aussi aimable et détendu qu’in serpent à sonnette enroulé sur ses anneaux. C’étaient évidemment les substances chimiques nocives qui le contraignaient à prendre cette apparence. Le Créateur de l’Univers lui a attaché une crécelle à la queue. Le Créateur lui a également donné des dents de devant qui sont des seringues hypodermiques remplies d’un poison mortel.
Il arrive parfois que je m’interroge sur les desseins du Créateur de l’Univers.

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Dans ce bar, contemplant à travers mes vides un monde de mon invention, je murmurai tou bas : schizophrénie.
Le mot m’avait fasciné depuis des années par son aspect et sa sonorité. Il me semblait entendre et voir un être humain humer l’air dans un blizzard de bulles de savon.
Je n’étais pas sûr – et ne le suis toujours pas – d’être vraiment atteint de cette maladie. Je ne savais qu’une chose : j’étais horriblement tourmenté de ne pouvoir concentrer mon attention sur des détails de la vie qui ont une importance immédiate, et de refuser de croire ce que croyaient mes voisins.

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La serveuse m’apporta une autre consommation. Elle aurait voulu rallumer ma lampe-tempête, et je ne voulais pas.
- Comment pouvez-vous y voir dans le noir, avec vos lunettes de soleil ? me demanda-t-elle.
- Tout le spectacle est dans ma tête.

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Kilgore Trout avait écrit une nouvelle, dont le sujet était un dialogue entre deux micro-levures. Celles-ci discutaient ensemble des buts essentiels de l’existence, tout en mangeant du sucre et en étouffant dans leurs excréments. Du fait de leur intelligence limitée, elles n’arrivaient jamais à comprendre qu’elles étaient en train de fabriquer du champagne.

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Trout se rendait également compte de ma présence. Et cela le mettait plus mal à l’aise que le regard de Dwayne. La raison en était que, parmi tous les personnages que j’avais créés, Trout était le seul à avoir assez d’imagination pour soupçonner qu’il pouvait être lui même la création d’un autre être humain. Il avait plusieurs fois envisagé cette éventualité, au cours de ses conversations avec son perroquet. Il lui disait, par exemple :
Bon Dieu, Bill, de la façon dont les choses se présentent, je ne peux pas m’enlever de la tête que je suis un personnage dans le livre d’un type qui a voulu raconter l’histoire de quelqu’un qui aura passé sa vie à souffrir.

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Disons incidemment que nous sommes, tous autant que nous sommes, collés à la surface d’une boule. La planète est sphérique. Personne n’a jamais pu savoir pourquoi nous n’en tombons pas, même si tout un chacun se flatte vaguement de le comprendre.
Les plus malins ont parfaitement compris que l’une des meilleures façons de s’enrichir est de posséder une portion convenable de la surface où tout le monde doit rester collé.

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Vous êtes démoralisé, comment ne le seriez vous pas ? C’est évidemment une chose éreintante que d’avoir sans cesse à raisonner dans un univers qui n’a jamais été fait pour être raisonnable.

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Vos parents étaient des machines combattantes et des machines qui s’apitoyaient sur leur sort, poursuivait le livre. Votre mère avait été programmée pour reprocher sans cesse à votre père d’être une machine à sous détraquée, et votre père avait été programmé pour reprocher à sa femme d’être une machine ménagère hors d’état de fonctionner. Ils avaient été programmés tous deux pour s’accuser réciproquement d’être des machines à faire l’amour défectueuses.
De plus, votre père avait été programmé pour quitter la maison en claquant la porte, ce qui, automatiquement, transformait votre mère en machine larmoyante. Et votre père allait s’attabler dans un bistrot, pour s’y saouler en compagnie d’autres machines biberonnantes ; ensuite, toutes les machines titubantes s’en allaient ensemble au bordel afin d’y louer des machines à baiser. Ensuite, votre père retournait péniblement à la maison, pour se transformer en pitoyable machine à excuses. Et votre mère mettait beaucoup trop longtemps à devenir une machine pardonnante.

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De nombreuses personnes, à Midland City, plaçaient des objets provenant de Hawaii, ou de Mexico, ou d’autres endroits similaires, sur des tables de salon, sur des commodes, ou sur une quelconque étagère – et l’on appelait ce genre d’objets des sujets de conversation.


READ DURING WEEK 50/05


PROJET-VATICAN-XVII

Clifford D. SIMAK

Edition originale: Project Pope, 1981
Editions J’ai Lu, 1982

Extraits

Si l’on se place sur le plan du réalisme, il n’y a aucune raison de croire que, dans l’état actuel de la technologie, un mécanisme pensant artificiel doive par nécessité être intellectuellement inférieur au cerveau humain.

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Vatican XVII, ce Vatican, a été construit il y a près d’un millénaire par un groupe de robots venus de la Terre. Sur Terre, ils ne pouvaient pratiquer aucune religion. L’accès au culte leur serait interdit. Je crois savoir qu’il en va différemment dans certains endroits, aujourd’hui. Les robots peuvent recevoir les sacrements.

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Un de nos Ecoutants, avec qui nous travaillons depuis plusieurs années, voyage dans le passé. Et pas au petit bonheur : il remonte sa lignée ancestrale,. Pourquoi se déplace-t-il dans cette direction ? Personne ne le sait, ni nous ni lui. On le découvrira peut-être un jour. Il s’enfonce toujours plus loin dans le passé, il plonge dans la nuit des millénaires à la recherche, semble-t-il, de la chaîne de créatures dont il est issu. L’autre jour, il était un trilobite.

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- Oui, et voilà sans doute pourquoi les robots pensent peut-être que nous sommes encore chrétiens. Au fond du cœur. Ce qui n’est d’ailleurs pas forcément une tare.
- Bien sûr que non, Jason. Mais en quittant la Terre, l’humanité a perdu beaucoup de choses. Ou en a jeté beaucoup par-dessus bord. Bien des hommes ne savent plus ce qu’ils sont exactement.

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Je crois pour ma part que la foi est indissociablement liée à la connaissance, à un savoir spécifique, peut-être, mais que pour l’acquérir, pour obtenir cette réponse unique, il faut en recueillir des quantités d’autres.

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- Se prendre pour Dieu n’est pas une idée nouvelle. L’exemple le plus flagrant est la race qu’Ernie a découverte, il y a quelques années. Vous vous souvenez ?
- Celle qui crée des mondes qu’elle peuple d’êtres issus de son imagination ?
- Exactement mais ce sont des mondes biologiques. Il ne s’agit pas d’une poignée de bout de bois et d’un peu de boue, le tout assorti de quelques abracadabras. Ils sont bien conçus avec tous les ingrédients nécessaires à la création d’une planète. Ce n’est pas du toc. Les composants indispensables sont là, agencés comme il convient. Et les créatures qu’on y a mises sont dans le droit fil de la logique, elles aussi. Certaines sont d’invraisemblables aberrations biologiques mais ça fonctionne.

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- Vous autres, humains, êtes capables et d’aimer et de haïr. Je m’éprouve, quant à moi, ni amour ni haine. Je crois que c’est un point en notre faveur. Vous avez vos rêves et j’ai les miens mais mes rêves ne sauraient recouper les vôtres. Vous avez les arts, la musique, la peinture, la littérature. Si je m’incline devant le fait qu’ils existent et reconnais leurs fonctions et les joies qu’ils procurent, ils me laissent insensibles.
- Peut-être que la foi, elle aussi est un art, Votre Sainteté, répliqua Jill.

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Au cours des millénaires, le Centre avait recensé des centaines, peut-être de milliers de cultes différents. En dépit des difficultés que représentait cette étude, ils avaient systématiquement et méthodiquement examinés, testés et tous sans exception avaient été jugés ineptes. On ne s’était d’ailleurs pas borné à en déduire que tous les dieux étaient de faux dieux. On était allé plus loin : on était arrivé à la conclusion que, débiles ou puissants, vrais ou faux, il n’y avait pas de dieux. En définitive, ces systèmes n’étaient rien de plus que des chimères complaisamment inventées et exaltées par des êtres veules aspirant à se protéger des dures réalités de l’existence, à nier cette évidence accablante : personne ne se souciait de l’univers.



READ DURING WEEK 48-49/05


Sunday, November 27, 2005

MANQUE-DE-POT

Philip K. Dick

Edition originale: The Galatic pot-healer, 1969
Editions Champs-libre, Chute Libre
, 1977

Extraits

« Joe se retourna pour se ruer vers la porte du poste de police. Vers la foule, compacte et anonyme. Pour s’y enterrer, ou cesser de s’individualiser. »

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« - J’ai manqué vos propos philosophiques.
- Je disais, répéta Joe, qu’un même phénomène peut être cerné différemment selon le mode de perception de l’être. Vous me connaissez, continua-t-il avec emphase, grâce à vos propres facultés d’analyse. Pour un autre système de perception, je peux apparaître tout à fait différent. Par exemple pour la police ! Autant de créatures pensantes, autant de systèmes d’analyse. »

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« Une nouvelle clinique de New-Jersey, spécialisée dans les soins aux personnes âgées, vient d’aménager une installation pour libérer les chambres rapidement et sans manipulation.
Quand un pensionnaire décède, les détecteurs électroniques placés dans le mur de la chambre enregistrent l’absence de battements de cœur et mettent instantanément leurs circuits en action. Le cadavre est saisi par des pinces automatiques, amené à l’intérieur du mur de la chambre et les restes sont incinérés sur place dans un four crématoire. Ce nouveau procédé permettra au pensionnaire en attente – toujours un vieillard – d’occuper la chambre pour midi.»

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« Comme c’est étrange, pensait Joe : un arachnéide chiniteux discute du Faust de Goethe avec un grand bivalve pseudopode. Et c’est un livre que je n’ai jamais lu, qui a été écrit par un être humain originaire de ma planète.
- La plus grande difficulté, continuait la pseudo-araignée, réside dans la traduction. L’ouvrage est écrit dans une langue morte.
- En allemand ! fit Joe qui savait au moins cela.
- J’ai fait ma propre traduction en langage terrien contemporain, appelé autrefois « Anglais ». Je vais vous lire la scène principale du second acte où Faust reste en contemplation devant l’œuvre dont il est satisfait. »

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« L’amour du prochain, je crois savoir ce que tu veux dire. Une fois il m’est arrivé une chose étrange sur Terre. Un évènement sans grande importance. De mon placard, je sortais une tasse que j’utilisais très rarement. Au fond il y avait une araignée morte de faim. Elle avait dû tomber au fond de la tasse sans pouvoir en ressortir. Mais voilà l’important : elle y avait tisser une toile, de son mieux. Quand je l’ai découverte là, morte au fond de la tasse avec sa toile rabougrie et inutile, j’ai pensé qu’elle n’avait pas eu de chance. Aucune mouche de pouvait venir se perdre là même en attendant très longtemps. Elle s’est appliquée jusqu’à sa mort à parfaire un ouvrage qui ne pouvait être que vain. Je me suis toujours demandé si l’araignée savait qu’il était inutile d’espérer et si elle a tissé sa toile en sachant qu’elle ne servirait à rien. »

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« Une citation vint à l’esprit de Joe : ‘Je dois partir, il est une tombe où les jonquilles et les lys ondulent au gré du vent.’
Le robot continua :
- « Et j’aime les petits animaux enterrés dans le sol endormi. » C’est un de mes poèmes préférés. Yeats, je crois. Pensez-vous, Monsieur, que vous descendez dans une tombe ? Que vous allez à la rencontre de la mort ? Que plonger c’est mourir ? Répondez-moi en moins de vingt-cinq mots. »

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« - Comment êtes-vous mort ? demanda-t-elle au cadavre.
La mâchoire nue se contorsionnait dans l’eau pour articuler un son, une réponse :
- Glimmung nous a tué.
- Nous ? Combien ? Tous ?
- Nous… (Il tendit vers Joe un bras décomposé.). Nous deux.
Et il se tut. Le squelette dérivait lentement.
- J’ai fabriqué une boîte pour me protéger, avec une porte pour empêcher les poissons dangereux de pénétrer.
- Tu essayes de protéger ta vie ? questionna Joe, mais elle est terminée.
Les événements le dépassaient, il n’y comprenait plus rien. Tout était bizarre. La pensée d’un corps en décomposition – son propre cadavre – vivant une pseudo-existence avec le souci de se protéger…
- Un mort qui prend soin de sa personne ! »

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« -Vous savez ce que je pense de votre problème ? dit le gastéropode. Je crois que vous devriez créer un vase de toute pièce, plutôt que de réparer les vieux.
- Mais, dit Joe, mon père était réparateur de porcelaine avant moi.
- Voyez plutôt le succès de Glimmung. Faites comme lui. Dans son Entreprise, il a combattu et détruit le Livre des Kalends, en vainquant par là même la tyrannie du destin. Soyez créatif. Luttez contre la fatalité. Essayez.
- Essayer, dit Joe.

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Il plongea sa main protégée par un gant d’amiante dans le four et sortit le grand pot bleu et blanc. Son premier pot. Il l’amena jusqu’à une table, en pleine lumière, et le posa. Il estima d’un œil professionnel sa valeur artistique. Il jugeait son œuvre et, avec elle, tout ce qu’il ferait à l’avenir, et tous les pots qui sortiraient de ses mains par la suite. En un certain sens, il voyait dans ce vase la raison pour laquelle il avait quitté le Glimmung et les autres. Et Mali. Surtout Mali. Mali qu’il aimait.
Le pot était horrible. »


READ DURING WEEK 47/05

Monday, November 14, 2005

TOTAL-RECALL

Philip K. Dick

Collection 10/18, "Domaine etranger", 1991

Extraits

« Le docteur DeWinter était, lui aussi, plongé dans ses pensées. Il admirait l'habileté des techniciens de la troisième planète qui avaient construit le simulacre que Milt était en train de caresser. C'était une réussite matérielle impressionnante, même pour lui. Cet objet dans lequel le Terrien voyait une créature vivante et familière serait un point focal auquel il s'ancrerait pour conserver son équilibre mental. » Precious Artifact

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« Il avait tout de suite aperçu le reflet du dispositif anticancer installé dans la gorge: comme la plupart des non-Terriens cet homme souffrait d'une phobie du cancer. Il avait dû vivre sur une planète colonisée, respirant l'air pur et l'atmosphère artificielle produits par des équipements automatiques. Cette phobie était donc facilement explicable. » The Retreat Syndrome

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« En marmottant, Tchien se mit debout pour exécuter la courbette de rigueur. Chaque poste de TV était équipé d'un dispositif relié à la Secpol, la Police de Sécurité, qui vérifiait que son propriétaire faisait bien ses courbettes et, naturellement, regardait. » Faith of Our Fathers

« Rationellement, il n'y a aucune explication possible. C'est l'hallucination qui devrait varier avec le sujet et la réalité qui devrait être constante... c'est tout à l'envers. Nous n'avons même pas pu élaborer une théorie cohérente - et Dieu sait si nous avons essayé. Douze hallucinations différentes, cela se comprendrait aisément. Mais une seule hallucination et douze réalités... » Faith of Our Fathers

« A la télévision... commença-t-il à dire.
- Ainsi personne ne songe à le nier, se dit Tchien. Ce que nous voyons tous les soirs n'est pas la réalité. La question est de savoir à quel point cette réalité est déformée: Partiellement ? Ou... totalement ?»
Faith of Our Fathers

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« - Programmé. Quelque part en moi une matrice est en place, une grille-écran qui me coupe de certaines pensées, de certians actes. Et qui me force à d'autres. Je ne suis pas libre. Je ne l'ai jamais été, mais maintenant je le sais; ce qui change tout. » The Electric Ant

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« - Nous ne sommes pas plus morts que quiconque sur cette planète. La différence, en ce qui nous concerne, c'est que la date de notre mort se situe dans le passé alors que pour tout le monde elle se situe dans le futur à une date indéterminée. Bien que pour certaines personnes cette date soit vachement déterminée, comme par exemple les gens qui sont dans les pavillons de cancéreux; ceux-là sont aussi fixés que nous. Par exemple, combien de temps pouvons-nous rester ici avant de repartir en arrière ? Nous, nous avons une marge, une latitude que n'a pas une personne atteinte d'un cancer généralisé. » A Little Something for Us Tempunauts

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« Le grand philosophe arabe médiéval, Avicenne, écrivait que Dieu ne voit pas le temps comme nous; c'est-à-dire qu'il n'existe pas pour lui de passé, de présent ou de futur. Supposons maintenant qu'Avicenne a raison, imaginons une situation dans laquelle Dieu, de son point de surplomb, décide d'intervenir dans notre monde spatio-temporel; c'est-à-dire sort de son royaume en dehors du temps pour faire une percée dans l'histoire humaine. Si pour lui il n'existe qu'une réalité omniprésente, il peut donc pénétrer aussi bien ce qui pour nous est le passéque ce qui nous apparaît être le présent ou le futur. C'est exactement similaire à la position d'un joueur d'échecs qui observe l'échiquier; il peut bouger n'importe laquelle des pièces qu'il désire. Si l'on suit le raisonnement d'Avicenne, on peut dire que Dieu, dans son désir de déclencher la Parousie, n'a pas besoin de limiter cet événement à notre présent ou à notre futur; il peut changer le passé de notre histoire; il peut faire en sorte que tout soit déjà arrivé. Et ce serait vrai de n'importe quel changement qu'il désirerait faire, les grands comme les petits » If You Find This World Bad, You Should See Some of the Others

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« - Nous devons partir du postulat qu'il existe une universalité pour la vie humaine, comme il en existe une dans les sciences physiques. Mais personne ne peut l'extrapoler à partir de sa propre expérience personne ne peut assurer que la façon dont fonctionne son esprit est la façon dont fonctionne l'esprit des autres. » Rencontre avec P. K. Dick - 1972

« - Maintenant, disons que tous les romans de science-fiction contiennent en eux un monde imaginaire. Ce monde imaginaire, arbitraire, aura une forme de relation avec la réalité dans la mesure où il s'est développé à partir de la réalité, de l'observation de la réalité, de certaines tendances de la réalité. Il contiendra des éléments qui sont observés sous une autre forme dans la réalité... Et quand quelqu'un lira le livre et saisira l'image de ce monde, cela lui donnera une vision plus pénétrante de son propre monde, de lui-même, et de la relation entre les deux. D'une certaine façon, cela ajoutera quelque chose à sa capacité d'affronter la réalité, non pas en offrant des réponses toutes faites mais en augmentant ses possibilités de compréhension, ne serait-ce qu'en lui donnant une fléxibilité d'esprit qui lui permettra de faire changer les choses. » Rencontre avec P. K. Dick - 1972

READ DURING WEEK 44/05

L'ARC-EN-CIEL-LOINTAIN

Arcadi et Boris Strougatsky

Fleuve Noir, 1982

Extraits

« Quant à mes manières, continua Camille, monotone, elles sont étranges. Les manières de chacun sont étranges. Seules vos propres manières vous paraissent naturelles. »

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« Je ne sais pas ce que c'est, une vie simple, dit Marc, mais toutes ces fleurs qui riment avec bonheur, ces roses écloses, ces petits chemins qui sentent la noisette, à mon avis, ça ne fait que pervertir. Le monde est encore insuffisamment organisé, il est encore trop tôt pour se laisser aller au bucolisme. »

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« L'Enfance ! (Le directeur s'affala de nouveau sur l'accoudoir.) L'Enfance est l'unique endroit où l'ordre prévaut. Les enfants sont un peuple merveilleux ! Ils comprennent parfaitement ce que signifie: "c'est interdit"... »

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« L'humanité se trouve à la veille d'un schisme. Les émotionnistes et les logiciens - apparemment, il parle des gens de l'art et des gens de science - deviennent étrangers les uns aux autres, ne se comprennent plus et n'ont plus besoin les uns des autres. Un homme naît émotionniste ou logicien. C'est inné. Et le temps viendra où l'humanité se scindera en deux sociétés aussi étrangères l'une à l'autre que nous sommes étrangers aux léonidiens... »

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« C'est drôle, quand même. On se perfectionne, on ne fait que se perfectionner, on devient meilleur, plus intelligent, plus pur, mais quel plaisir, malgré tout, lorsque quelqu'un décide pour soi...»

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« - Je savais que vous étiez là, Leonid, annonça Camille. Je vous cherchais.
- Bonsoir, Camille, marmonna Gorbovski. ça doit être ennuyeux: tout savoir... »


READ DURING WEEK 43/05

Wednesday, October 26, 2005

L'HOMME-DONT-TOUTES-LES-DENTS..........

Philip K. Dick
L'homme dont toutes les dents étaient exactement semblables

Edition originale: The Man Whose Teeth Were All Exactly Alike, 1984
Editions Joëlle Losfeld, 2000

Extraits

« - Ça t’énerve, hein ? Ne te laisse pas démoraliser par ce qu’elle t’a dit. C’est une artiste peintre frustrée. Tu connais le genre. Les femmes au foyer qui n’ont rien à faire de la journée – elles finissent par s’ennuyer. (Puis, brusquement, il eut honte de dire du mal de sa femme.) Elle a un sacré talent quand même, murmura-t-il. J’aimerais que tu vois certaines de ses toiles. Elle a fait une exposition, une fois, dans une boîte de nuit de Sausalito. (Elle aurait vraiment pu faire carrière, pensa-t-il.) Mais elle a décidé de se marier, ajouta-t-il. Plutôt que de continuer à peindre. Comme beaucoup de femmes. »

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« Se redressant, Janet déclara :
- Phyllis Wilby ne lit rien d’autre que des journaux à scandales dan les salons de beauté. De nos jours, plus personne de lit de bons livres, sauf moi.
Pendant un moment, elle lui fit face d’un air de défi. Puis, peu à peu, elle se remit à débarrasser la table.
Lamentable, pensa Runcible. Pour elle, les inepties pornographiques que lui envoie son club, ce sont de « bons livres ». C’est vraiment le comble de la déchéance, de se vautrer au lit pour manger un artichaut en lisant des histoires de vieillards lubriques qui sautent des petites filles. Et c’est grâce à des femmes comme elles que ces clubs de livres font fortune. En leur donnant le moyen de prendre leur pied par procuration, grâce à la lecture. »

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« Ce n’est pas parce qu’on est ému par la nature, pensa-t-elle, qu’on est forcément un artiste. Cela prouve seulement qu’on est sentimental. »

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« Janet Runcible ne se sentait jamais aussi bien que lorsqu’elle prenait une cuite.
Car c’était le moment où elle savait ce que les gens allaient dire.
Il suffisait qu’ils ouvrent la bouche. Aussitôt, elle devinait la suite. Et cela l’enchantait. Elle captait leurs pensées en un éclair !
Et il ne s’agissait pas seulement de réflexions simplistes. Elle saisissait également les discussions les plus intellectuelles. Si, au cours d’une soirée, la conversation portait sur David Riesman, l’Allemagne de l’Ouest, ou la science, elle pouvait y prendre part ; elle lançait à son tour quelques embryons d’idées dans le débat, sans même avoir besoin, parfois, de les développer. Et les autres invités, à leur tour, comprenaient aussitôt ce qu’elle voulait dire. »

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« Ça coûte cher de dresser les gens contre vous, constata Runcible. Et pourtant, c’est le prix à payer pour avoir le droit de dire ce qu’on pense. »

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« Dans ma classe, les garçons achètent des boîtes de construction – des modèles réduits de bateaux ou d’avions – mais elles ne contiennent rien d’autre que des pièces préfabriquées. Il suffit de les assembler et de les coller ensemble. Autrefois, dans une boîte de construction, il n’y avait que du balsa et du papier japon – tout le travail restait à faire : découper les pièces, les façonner. On construisait réellement un modèle réduit à partir de quelques planchettes, de baguettes de bois. Aujourd’hui, le modèle est fait d’avance ; il ne reste qu’à l’assembler. »

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« Mais si j’avais reçu la même éducation que Sherry, pensa Janet, et si j’avais eu autant d’argent qu’elle… Cet argent que sa famille lui avait consacré, comme une sorte d’investissement.
Sherry est le produit d’une société riche, se dit Janet Runcible. Cette femme-là ne s’est pas faites elle-même ; elle n’est pas responsable de ce qu’elle est. Personne n’est responsable de ce qu’il est, d’ailleurs. Tout être humain n’est que le produit de la société dont il est issu. »

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« On peut arriver ici, pensa-t-il en enfilant une chemise propre, dans la peau d’un homme civilisé, cultivé, rompu aux bonnes manières, et bientôt, on se retrouve comme tout le monde assis sur un siège percé pour chier dans un tuyau, et on marche dans la bouse. Si on s’écorche la main sur un clou rouillé, on meurt, comme un vieux mouton, du tétanos ; on se tord de convulsions en galopant autour du champ. Dans cette région (il improvisait une sinistre parodie de son discours habituel aux futurs clients), on ne meurt pas d’artériosclérose ou de cancer de la gorge ; on se fait écraser par une moissonneuse, déchiqueter par une batteuse, on attrape des parasites pulmonaires. Ou encore – et c’était une crainte dont il n’arrivait pas à se débarrasser – votre chaudière à gaz expose, et vous projette en lambeaux sanguinolents aux quatre coins du pré dans lequel vous avez investi toutes vos économies. »

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« Dans un coin de sa mémoire, Runcible nota ce problème ; découvrir le prix de revient au mètre que Flores fait payer à Dombrosio.
Même moi, se dit-il, j’ai envie de savoir. Quand on vie petitement, on pense petitement.
Je me demande quel genre d’événement déclencherait chez eux des réflexions grandioses. En fait, je me demande à quoi ça ressemblerait, par ici ,des pensées élevées. »

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« - Je vais vous dire à quoi les Néanderthaliens ressemblaient vraiment, repris Freitas. Ce n’étaient pas des ogres qui inspiraient la terreur, mais plutôt des espèces de nabots timides… Dans mon esprit, le les compare à ces ouvriers d’usine, honteusement exploités, du dix-neuvième siècle anglais. Ou à des serfs du Moyen-Age. Incroyablement bornés, repoussés de toute part, mis à l’écart. Peut-être les laissait-on porter du bois. Construire un feu, dépecer les animaux, mâcher la peau des bêtes. Vous savez, c’est une idée qui m’est venue : si nos ancêtres avaient le temps de peindre de superbes taureaux sur les murs de leurs cavernes, c’est peut-être parce qu’ils avaient des esclaves. Comme celui-ci. (Freitas tapota le crâne.) Une race inférieure pour exécuter ces tâches ingrates à leur place, pour les libérer. »

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« - Cette université, c’est une énorme machine, poursuivit Runcible. Savez-vous ce qu’elle produit ? Pas du savoir. Pas des érudits. Des techniciens, qui espèrent bien toucher un gros salaire dans une grande compagnie, comme Westinghouse ou General Dynamics. Croyez-vous que ça les intéresse une seconde de savoir si une bande de bossus débiles se baladait en Amérique du Nord il y a cent millions d’années ? Est-ce que ça va changer quoi que ce soit à l’économie du pays ? C’est ça qui va nous fournir un combustible bon marché pour les paquebots, ou une nouvelles tête nucléaire pour un missile destiné à tomber sur la Russie soviétique ?
Wharton ne répondit pas.
- En revanche, reprit Runcible, si je leur avais envoyé une boîte de je ne sais quelle algue déshydratée, en leur demandant si elle était riche en protéines, et si on pouvait la faire pousser dans la baignoire de Monsieur Tout-Le-Monde, on aurait peut-être eu la politesse de me répondre convenablement, et de faire des recherches approfondies sur ma découverte. »

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« - Drôle de façon de passer les fêtes de Pâques.
- Comment ?
- Vous ne connaissez pas les dernières histoires drôles ?
Se levant, Runcible prit la pose du Christ sur la croix, les bras écartés, la tête penchée sur le côté.
- Drôle de façon de passer les fêtes de Pâques, répéta-t-il. Je vais vous en raconter une autre. (Se rasseyant, il enchaîna :) ça ne vous dérange pas de croiser les jambes ? On n’a que trois clous. »

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« Je vois, pensa t-il. Je vois comment fonctionne son raisonnement. Comment elle en tire profit. C’est extraordinaire. On peut faire tout ce qu’on veut avec les gens, avec les faits et les événements ; on peut les modifier, les remodeler, de la même façon que le plastique frais que j’utilise à l’atelier. On leur impose une forme, par des moyens très énergiques. »

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« Il entra dans la salle de bains, posa on verre sur le bord du lavabo, puis il se soulagea. C’est étrange, se dit-il, que plusieurs fois par jour, un homme soit obligé de déboutonner son pantalon, pour libérer un jet de liquide chargé de déchets organiques qui s’est accumulé en lui. Il faut le voir pour le croire. Après avoir refermé sa braguette, il se lava les mains, puis, toujours muni de son verre, quitta la pièce.
Peut-être l’homme ne représente-t-il rien de plus pour Dieu, pensa-t-il, que ce que représente pour moi ce liquide… ça n’a pas d’importance. »


READ DURING WEEK42/05

Sunday, October 16, 2005

DEDALUSMAN

Philip K. Dick

Edition originale: Zap Gun, 1965
Librairie des Champs-Elysées, Le Masque
, 1974

Extraits

« Aide-consomm : Aide-consommateur, personne requise par le conseil de la Secnat de l’ONU-O comme représentant typiquement les besoins et les aspirations du purzouve-consommateur. »

« Purzouve : Il s’agit de tous les humains qui, n’étant pas cadres, sont destinés à être et à rester des « purs-ouvriers » (La pureté dont il s’agit, celle de l’esprit, étant entretenue par l’ignorance dans laquelle on les maintient). »

« Cadre : A l’Est comme à l’Ouest, ceux qui dirigent et qui sont d’accord pour dissimuler aux purzouves une vérité qu’ils ne doivent pas connaître, pour leur bien. »

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« J’en suis malade. Je fais partie d’un monde de tromperies. Si je n’avais pas ce talent de médium, j’aurais été l’un de ces purzouves, et je ne saurais pas ce que je sais. Je ne serais pas le type qui distribue les cartes dont il voit le dessous. Je serais l’un de ces « fans » du « joyeux représentant de commerce » et de son spectacle quotidien d’interviews matinaux, un type qui accepte ce qu’on lui dit et qui croit que c’est vrai parce qu’il l’a vu sur le grand écran avec toutes ces couleurs stéréo plus riches que celles de la vie. Tout va bien quand je suis plongé dans une de ces saloperies de transes ; là, je ne pense plus à rien. Alors, il n’y a plus rien tapi dans un coin de mon esprit, qui rigole, qui rigole, se marre… »

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« - Il y a quelque chose qui ne va pas. Oui, quelque chose avec ce livre de bandes dessinées. Qu’est-ce que c’est ?

- Dans l’épisode final, l’Homme-Pieuvre de je ne sais quoi est emprisonné sur un astéroïde. Il a besoin d’une source d’énergie. Il construit alors une machine à vapeur. Cette machine lui servira à réactiver l’émetteur de son spacionef à demi-démoli par les….
- …Par les Fleurs-Carnivores pseudonomiques de Ganymède.
- Alors, c’est du dessinateur de ce magazine que nous avons tiré nos propres dessins, fit Lars… Ce n’est pas étonnant…
- Non, ce n’est pas étonnant que vous ne puissiez produire l’arme dont nous avons besoin, quand il nous la faut absolument. Comment une arme véritable pourrait-elle provenir d’une source pareille ? »

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« Avec cet émanateur, l’Homme-Pieuvre bleu menaçait la créature atroce et hostile qui essayait d’enlever Mlle Whitecotton (Coton-Blanc pour les Français) l’amie au tient noir et aux mamelles bien formées de l’Homme-Pieuvre bleu. La créature avait réussi à déchirer la blouse de Mlle Whitecotton, découvrant ainsi un sein –un seul, comme le spécifiait la loi internationale, qui réglementait sévèrement le matériel de lecture des enfants. Ce sein, exposé à la lueur vacillante du ciel d’Io, battait chaudement et commença à bouger vraiment quand Peter actionna le petit levier qui commandait le mouvement de la page. Le téton se dilata, semblable à une petite ampoule phosphorescente qui s’agitait dans les trois dimensions, et il aurait continué indéfiniment à se le trémousser jusqu’à usure totale de la pile garantie pour fonctionner cinq ans, si Pete n’y avait mis fin. »

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« Désormais, personne n’arriverait à le convaincre que l’être humain n’était qu’un animal debout sur ses deux pattes de derrière, porteur d’un mouchoir de poche et capable de distinguer le jeudi du vendredi. Même la définition d’Orville, tirée de Shakespeare, paraissait vidée de son contenu cynique et insultant. Quel sentiment étrange, pensa-t-il, non seulement d’aimer une femme, mais de l’admirer. »

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« Tu n’es responsable de rien. Ce que je n’arrive pas à concevoir, c’est ce que devient le passé quand il s’éloigne de nous. »

READ DURING WEEK 41/05

Saturday, October 08, 2005

LA-POSSIBILITE-D'UNE-ILE

Michel Houellebecq


Fayard
, 2005

Extraits

« J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté. »

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« Il n’y avait pas seulement en moi ce dégoût légitime qui saisit tout homme normalement constitué à la vue d’un bébé ; il n’y avait pas seulement cette conviction bien ancrée que l’enfant est une sorte de nain vicieux, d’une cruauté innée, chez qui se retrouvent immédiatement les pires traits de l’espèce, et dont les animaux domestiques se détournent avec une sage prudence. Il y avait aussi, plus profondément, une horreur, une authentique horreur face à ce calvaire ininterrompu qu’est l’existence des hommes. Si le nourrisson humain, seul de tout le règne animal, manifeste sa présence au monde par des hurlements de souffrance incessants, c’est bien entendu qu’il souffre, et qu’il souffre de manière intolérable. C’est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible aux variations thermiques sans réellement prévenir de l’attaque de parasites ; c’est peut-être une sensibilité nerveuse anormale, un défaut de construction quelconque. A tout observateur impartial en tout cas il apparaît que l’individu humain ne peut pas être heureux, qu’il n’est en aucune manière conçu pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur autour de lui en rendant l’existence des autres aussi intolérable que l’est la sienne propre – ses premières victimes étant généralement ses parents. »

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« Lorsque la sexualité disparaît, c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile ; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout cela, malheureusement est connu. La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de l’érotisme. Il n’y a pas de relation épurée, d’union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui puisse y ressembler, ou même l’évoquer sur un mode allusif. Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me fais guère d’illusion. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. »

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« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »

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« J’avais suffisamment glosé, au cours de ma carrière, sur l’opposition entre l’érotisme et la tendresse, j’avais interprété tous les personnages : la fille qui va dans les gang-bangs et qui par ailleurs poursuit une relation très chaste, épurée, sororale, avec l’amour authentique de sa vie ; le benêt à demi impuissant qui l’accepte ; le partouzard qui en profite. La consommation, l’oubli, la misère. J’avais déchiré de rire des salles entières, avec ce genre de thèmes : ça m’avait fait gagner, aussi, des sommes considérables. Il n’empêche que cette fois j’étais directement concerné, et que cette opposition entre l’érotisme et la tendresse m’apparaissait, avec une parfaite clarté, comme l’une des pires saloperies de notre époque, comme l’une de celles qui signent, sans rémission, l’arrêt de mort d’une civilisation. »

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« Dieu existe, j’ai marché dedans. »

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« Au fond, c’est une question de degré, reprit-il. Tout est kitsch, si l’on veut. La musique dans son ensemble est kitsch ; l’art est kitsch, la littérature elle-même est kitsch. Toute émotion est kitsch, pratiquement par définition ; mais toute réflexion aussi, et même dans un sens toute action. La seule chose qui ne soit absolument pas kitsch, c’est le néant. »

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« On m’avait souvent parlé show-business, plan médias, microsociologie aussi ; mais art, jamais, et j’étais gagné par le pressentiment d’une chose nouvelle, dangereuse, mortelle probablement ; d’un domaine où il n’y avait – un peu comme dans l’amour – à peu près rien à gagner, et presque tout à perdre. »

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« Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu’après l’avoir perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre. Lorsque je rencontrai Belle, je compris que je venais d’entrer dans cet âge second. Je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de le vivre. »

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« Les insectes se cognent entre les murs,

Limités à leur vol fastidieux,

Qui ne porte aucun message

Que la répétition du pire. »

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« Qu’est-ce qu’un chien, sinon une machine à aimer ? On lui présente un être humain, en lui donnant pour mission de l’aimer – et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de l’ancienne race que la plupart – tous les témoignages concordent – en venaient à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d’entraînement – dont l’efficacité, cependant, restait limité aux chiens, et ne s’étendait jamais aux autres hommes. »

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« Le désir physique, si violent soit-il, n’avait jamais suffit chez moi à conduire à l’amour, il n’avait pu atteindre ce stade ultime que lorsqu’il s’accompagnait, par une juxtaposition étrange, d’une compassion pour l’être désiré ; tout être vivant, évidemment, mérite la compassion du simple fait qu’il est en vie et se trouve par là-même exposé à des souffrances sans nombre. »

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« Lorsque l’instinct sexuel est mort, écrit Schopenhauer, le véritable noyau de la vie est consumé ; ainsi, note-t-il dans une métaphore d’une terrifiante violence, « l’existence humaine ressemble à une représentation théâtrale qui, commencée avec des acteurs vivants, serait terminée par des automates revêtus des mêmes costumes ». »

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« Les hommes ont beau être malheureux, atrocement malheureux, ils s’opposent de toutes leurs forces à ce qui pourrait changer leur sort ; ils veulent des enfants, et des enfants semblables à eux, afin de creuser leur propre tombe et de perpétuer les conditions du malheur. Lorsqu’on leur propose d’accomplir une mutation, d’avancer sur un autre chemin, il faut s’attendre à des réactions de rejet féroces. Je n’ai aucune illusion sur les années à venir. »

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« L’amour non partagé est une hémorragie »

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J’avais la quarantaine bien sonnée ; mon visage était soucieux, rigide, marqué par l’expérience de la vie, les responsabilités, les chagrins ; le n’avais pas le moins du monde la tête de quelqu’un avec qui on aurait pu envisager de s’amuser ; j’étais condamné. »

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« Je relus quand même Splendeur et Misères des courtisanes, sur tout pour le personnage de Nucingen. Il était quand même remarquable de Balzac ait su donner au personnage du barbon amoureux cette dimension si pathétique, dimension à vrai dire évidente dès on y pense, inscrite dans sa définition même, mais à laquelle Molière n’avait nullement songé ; il est vrai que Molière oeuvrait dans le comique, et c’est toujours le même problème, on finit toujours pas se heurter à la même difficulté, qui est que la vie, au fond, n’est pas comique. »

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« Je voyais se profiler la cosa mentale, l’ultime tourment, et à ce moment je pus enfin dire que j’avais compris. Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres plaisirs que pouvaient comporter la vie ; il n’était pas seulement l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force ; il était l’unique plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine, et tous les autres – qu’ils soient associés aux nourritures riches, au tabac, aux alcools ou à la drogue – n’étaient que des compensations dérisoires et désespérées, des mini-suicides qui n’avaient pas le courage de dire leur nom, des tentatives pour détruire plus rapidement un corps qui n’avait plus accès au plaisir unique. La vie humaine, ainsi, était organisée de manière terriblement simple, et je n’avais fait pendant une vingtaine d’années, à travers mes scénarios et mes sketches, que tourner autour d’une réalité que j’aurais pu exprimer en quelques phrases. La jeunesse était le temps du bonheur, sa saison unique ; menant une vie oisive et dénuée de soucis, partiellement occupée par des études peu absorbantes, les jeunes pouvaient se consacrer sans limites à la libre exultation de leurs corps. Ils pouvaient jouer, danser, aimer, multiplier les plaisirs. Ils pouvaient sortir, aux premières heures de la matinée, d’une fête, en compagnie des partenaires sexuels qu’ils s’étaient choisis, pour contempler la morne file des employés se rendant à leur travail. Ils étaient le sel de la terre, et tout leur était donné, tout leur était permis, tout leur était possible. Plus tard, ayant fondé une famille, étant entrés dans le monde des adultes, ils connaîtraient les tracas, le labeur, les responsabilités, les difficultés de l’existence ; ils devraient payer des impôts, s’assujettir à des formalités administratives sans cesser d’assister, impuissants et honteux, à la dégradation irrémédiable, lente d’abord, puis de plus en plus rapide, de leur corps ; ils devraient entretenir des enfants, surtout, comme des ennemis mortels, dans leur propre maison, ils devraient les choyer, les nourrir, s’inquiéter de leurs maladies, assurer les moyens de leur instruction et de leurs plaisirs, et contrairement à ce qui se passe chez les animaux cela ne durerait pas qu’une saison, ils resteraient jusqu’au bout esclaves de leur progéniture, le temps de la joie était bel et bien terminé pour eux, ils devraient continuer à peiner jusqu’à la fin, dans la douleur et les ennuis de santé croissants, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus bon à rien et soient définitivement jetés au rebut, comme des vieillards encombrants et inutiles. Leurs enfants en retour ne leur seraient nullement reconnaissants, bien au contraire de leurs efforts, aussi acharnés soient-ils, ne seraient jamais considérés comme suffisants, ils seraient jusqu’au bout, du simple fait qu’ils étaient parents, considérés comme coupables. De cette vie douloureuse, marquée par la honte, toute joie serait impitoyablement bannie. Dès qu’ils voudraient s’approcher du corps des jeunes ils seraient pourchassés, rejetés, voués au ridicule, à l’opprobre, et de nos jours de plus en plus souvent à l’emprisonnement. Le corps physique des jeunes, seul bien désirable qu’ait jamais été en mesure de produire le monde, était réservé à l’usage exclusif des jeunes, et le sort des vieux était de travailler et de pâtir. Tel était le vrai sens de la solidarité entre générations : il consistait en un pur et simple holocauste de chaque génération au profit de celle appelée à la remplacer, holocauste cruel, prolongé, et qui ne s’accompagnait d’aucune consolation, aucun réconfort, aucune compensation matérielle ni affective. »

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« J’étais au bar du Lutetia, et au bout de mon troisième Alexandra l’idée me parut décidemment excellente : non, je n’allais pas revendre, j’allais laissé la propriété à l’abandon, et j’allais même défendre par testament qu’on revende, j’allais mettre de côté une somme pour l’entretien, j’allais faire de cette maison une sorte de mausolée, un mausolée à des choses merdiques, parce que ce que j’y avais vécu était dans l’ensemble merdique, mais un mausolée tout de même. « Mausolée merdique… ». »

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« Un millénaire supplémentaire s’est encore écoulé, et la situation est restée stable, la proportion de défections inchangée. Inaugurant une tradition de désinvolture par rapport aux données scientifiques qui devait conduire la philosophie à sa perte, le penseur humain Friedrich Nietzsche voyait dans l’homme « l’espèce dont le type n’est pas encore fixé ». »

READ DURING WEEK 39&40/05