Wednesday, October 26, 2005

L'HOMME-DONT-TOUTES-LES-DENTS..........

Philip K. Dick
L'homme dont toutes les dents étaient exactement semblables

Edition originale: The Man Whose Teeth Were All Exactly Alike, 1984
Editions Joëlle Losfeld, 2000

Extraits

« - Ça t’énerve, hein ? Ne te laisse pas démoraliser par ce qu’elle t’a dit. C’est une artiste peintre frustrée. Tu connais le genre. Les femmes au foyer qui n’ont rien à faire de la journée – elles finissent par s’ennuyer. (Puis, brusquement, il eut honte de dire du mal de sa femme.) Elle a un sacré talent quand même, murmura-t-il. J’aimerais que tu vois certaines de ses toiles. Elle a fait une exposition, une fois, dans une boîte de nuit de Sausalito. (Elle aurait vraiment pu faire carrière, pensa-t-il.) Mais elle a décidé de se marier, ajouta-t-il. Plutôt que de continuer à peindre. Comme beaucoup de femmes. »

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« Se redressant, Janet déclara :
- Phyllis Wilby ne lit rien d’autre que des journaux à scandales dan les salons de beauté. De nos jours, plus personne de lit de bons livres, sauf moi.
Pendant un moment, elle lui fit face d’un air de défi. Puis, peu à peu, elle se remit à débarrasser la table.
Lamentable, pensa Runcible. Pour elle, les inepties pornographiques que lui envoie son club, ce sont de « bons livres ». C’est vraiment le comble de la déchéance, de se vautrer au lit pour manger un artichaut en lisant des histoires de vieillards lubriques qui sautent des petites filles. Et c’est grâce à des femmes comme elles que ces clubs de livres font fortune. En leur donnant le moyen de prendre leur pied par procuration, grâce à la lecture. »

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« Ce n’est pas parce qu’on est ému par la nature, pensa-t-elle, qu’on est forcément un artiste. Cela prouve seulement qu’on est sentimental. »

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« Janet Runcible ne se sentait jamais aussi bien que lorsqu’elle prenait une cuite.
Car c’était le moment où elle savait ce que les gens allaient dire.
Il suffisait qu’ils ouvrent la bouche. Aussitôt, elle devinait la suite. Et cela l’enchantait. Elle captait leurs pensées en un éclair !
Et il ne s’agissait pas seulement de réflexions simplistes. Elle saisissait également les discussions les plus intellectuelles. Si, au cours d’une soirée, la conversation portait sur David Riesman, l’Allemagne de l’Ouest, ou la science, elle pouvait y prendre part ; elle lançait à son tour quelques embryons d’idées dans le débat, sans même avoir besoin, parfois, de les développer. Et les autres invités, à leur tour, comprenaient aussitôt ce qu’elle voulait dire. »

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« Ça coûte cher de dresser les gens contre vous, constata Runcible. Et pourtant, c’est le prix à payer pour avoir le droit de dire ce qu’on pense. »

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« Dans ma classe, les garçons achètent des boîtes de construction – des modèles réduits de bateaux ou d’avions – mais elles ne contiennent rien d’autre que des pièces préfabriquées. Il suffit de les assembler et de les coller ensemble. Autrefois, dans une boîte de construction, il n’y avait que du balsa et du papier japon – tout le travail restait à faire : découper les pièces, les façonner. On construisait réellement un modèle réduit à partir de quelques planchettes, de baguettes de bois. Aujourd’hui, le modèle est fait d’avance ; il ne reste qu’à l’assembler. »

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« Mais si j’avais reçu la même éducation que Sherry, pensa Janet, et si j’avais eu autant d’argent qu’elle… Cet argent que sa famille lui avait consacré, comme une sorte d’investissement.
Sherry est le produit d’une société riche, se dit Janet Runcible. Cette femme-là ne s’est pas faites elle-même ; elle n’est pas responsable de ce qu’elle est. Personne n’est responsable de ce qu’il est, d’ailleurs. Tout être humain n’est que le produit de la société dont il est issu. »

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« On peut arriver ici, pensa-t-il en enfilant une chemise propre, dans la peau d’un homme civilisé, cultivé, rompu aux bonnes manières, et bientôt, on se retrouve comme tout le monde assis sur un siège percé pour chier dans un tuyau, et on marche dans la bouse. Si on s’écorche la main sur un clou rouillé, on meurt, comme un vieux mouton, du tétanos ; on se tord de convulsions en galopant autour du champ. Dans cette région (il improvisait une sinistre parodie de son discours habituel aux futurs clients), on ne meurt pas d’artériosclérose ou de cancer de la gorge ; on se fait écraser par une moissonneuse, déchiqueter par une batteuse, on attrape des parasites pulmonaires. Ou encore – et c’était une crainte dont il n’arrivait pas à se débarrasser – votre chaudière à gaz expose, et vous projette en lambeaux sanguinolents aux quatre coins du pré dans lequel vous avez investi toutes vos économies. »

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« Dans un coin de sa mémoire, Runcible nota ce problème ; découvrir le prix de revient au mètre que Flores fait payer à Dombrosio.
Même moi, se dit-il, j’ai envie de savoir. Quand on vie petitement, on pense petitement.
Je me demande quel genre d’événement déclencherait chez eux des réflexions grandioses. En fait, je me demande à quoi ça ressemblerait, par ici ,des pensées élevées. »

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« - Je vais vous dire à quoi les Néanderthaliens ressemblaient vraiment, repris Freitas. Ce n’étaient pas des ogres qui inspiraient la terreur, mais plutôt des espèces de nabots timides… Dans mon esprit, le les compare à ces ouvriers d’usine, honteusement exploités, du dix-neuvième siècle anglais. Ou à des serfs du Moyen-Age. Incroyablement bornés, repoussés de toute part, mis à l’écart. Peut-être les laissait-on porter du bois. Construire un feu, dépecer les animaux, mâcher la peau des bêtes. Vous savez, c’est une idée qui m’est venue : si nos ancêtres avaient le temps de peindre de superbes taureaux sur les murs de leurs cavernes, c’est peut-être parce qu’ils avaient des esclaves. Comme celui-ci. (Freitas tapota le crâne.) Une race inférieure pour exécuter ces tâches ingrates à leur place, pour les libérer. »

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« - Cette université, c’est une énorme machine, poursuivit Runcible. Savez-vous ce qu’elle produit ? Pas du savoir. Pas des érudits. Des techniciens, qui espèrent bien toucher un gros salaire dans une grande compagnie, comme Westinghouse ou General Dynamics. Croyez-vous que ça les intéresse une seconde de savoir si une bande de bossus débiles se baladait en Amérique du Nord il y a cent millions d’années ? Est-ce que ça va changer quoi que ce soit à l’économie du pays ? C’est ça qui va nous fournir un combustible bon marché pour les paquebots, ou une nouvelles tête nucléaire pour un missile destiné à tomber sur la Russie soviétique ?
Wharton ne répondit pas.
- En revanche, reprit Runcible, si je leur avais envoyé une boîte de je ne sais quelle algue déshydratée, en leur demandant si elle était riche en protéines, et si on pouvait la faire pousser dans la baignoire de Monsieur Tout-Le-Monde, on aurait peut-être eu la politesse de me répondre convenablement, et de faire des recherches approfondies sur ma découverte. »

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« - Drôle de façon de passer les fêtes de Pâques.
- Comment ?
- Vous ne connaissez pas les dernières histoires drôles ?
Se levant, Runcible prit la pose du Christ sur la croix, les bras écartés, la tête penchée sur le côté.
- Drôle de façon de passer les fêtes de Pâques, répéta-t-il. Je vais vous en raconter une autre. (Se rasseyant, il enchaîna :) ça ne vous dérange pas de croiser les jambes ? On n’a que trois clous. »

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« Je vois, pensa t-il. Je vois comment fonctionne son raisonnement. Comment elle en tire profit. C’est extraordinaire. On peut faire tout ce qu’on veut avec les gens, avec les faits et les événements ; on peut les modifier, les remodeler, de la même façon que le plastique frais que j’utilise à l’atelier. On leur impose une forme, par des moyens très énergiques. »

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« Il entra dans la salle de bains, posa on verre sur le bord du lavabo, puis il se soulagea. C’est étrange, se dit-il, que plusieurs fois par jour, un homme soit obligé de déboutonner son pantalon, pour libérer un jet de liquide chargé de déchets organiques qui s’est accumulé en lui. Il faut le voir pour le croire. Après avoir refermé sa braguette, il se lava les mains, puis, toujours muni de son verre, quitta la pièce.
Peut-être l’homme ne représente-t-il rien de plus pour Dieu, pensa-t-il, que ce que représente pour moi ce liquide… ça n’a pas d’importance. »


READ DURING WEEK42/05

Sunday, October 16, 2005

DEDALUSMAN

Philip K. Dick

Edition originale: Zap Gun, 1965
Librairie des Champs-Elysées, Le Masque
, 1974

Extraits

« Aide-consomm : Aide-consommateur, personne requise par le conseil de la Secnat de l’ONU-O comme représentant typiquement les besoins et les aspirations du purzouve-consommateur. »

« Purzouve : Il s’agit de tous les humains qui, n’étant pas cadres, sont destinés à être et à rester des « purs-ouvriers » (La pureté dont il s’agit, celle de l’esprit, étant entretenue par l’ignorance dans laquelle on les maintient). »

« Cadre : A l’Est comme à l’Ouest, ceux qui dirigent et qui sont d’accord pour dissimuler aux purzouves une vérité qu’ils ne doivent pas connaître, pour leur bien. »

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« J’en suis malade. Je fais partie d’un monde de tromperies. Si je n’avais pas ce talent de médium, j’aurais été l’un de ces purzouves, et je ne saurais pas ce que je sais. Je ne serais pas le type qui distribue les cartes dont il voit le dessous. Je serais l’un de ces « fans » du « joyeux représentant de commerce » et de son spectacle quotidien d’interviews matinaux, un type qui accepte ce qu’on lui dit et qui croit que c’est vrai parce qu’il l’a vu sur le grand écran avec toutes ces couleurs stéréo plus riches que celles de la vie. Tout va bien quand je suis plongé dans une de ces saloperies de transes ; là, je ne pense plus à rien. Alors, il n’y a plus rien tapi dans un coin de mon esprit, qui rigole, qui rigole, se marre… »

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« - Il y a quelque chose qui ne va pas. Oui, quelque chose avec ce livre de bandes dessinées. Qu’est-ce que c’est ?
…
- Dans l’épisode final, l’Homme-Pieuvre de je ne sais quoi est emprisonné sur un astéroïde. Il a besoin d’une source d’énergie. Il construit alors une machine à vapeur. Cette machine lui servira à réactiver l’émetteur de son spacionef à demi-démoli par les….
- …Par les Fleurs-Carnivores pseudonomiques de Ganymède.
- Alors, c’est du dessinateur de ce magazine que nous avons tiré nos propres dessins, fit Lars… Ce n’est pas étonnant…
- Non, ce n’est pas étonnant que vous ne puissiez produire l’arme dont nous avons besoin, quand il nous la faut absolument. Comment une arme véritable pourrait-elle provenir d’une source pareille ? »

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« Avec cet émanateur, l’Homme-Pieuvre bleu menaçait la créature atroce et hostile qui essayait d’enlever Mlle Whitecotton (Coton-Blanc pour les Français) l’amie au tient noir et aux mamelles bien formées de l’Homme-Pieuvre bleu. La créature avait réussi à déchirer la blouse de Mlle Whitecotton, découvrant ainsi un sein –un seul, comme le spécifiait la loi internationale, qui réglementait sévèrement le matériel de lecture des enfants. Ce sein, exposé à la lueur vacillante du ciel d’Io, battait chaudement et commença à bouger vraiment quand Peter actionna le petit levier qui commandait le mouvement de la page. Le téton se dilata, semblable à une petite ampoule phosphorescente qui s’agitait dans les trois dimensions, et il aurait continué indéfiniment à se le trémousser jusqu’à usure totale de la pile garantie pour fonctionner cinq ans, si Pete n’y avait mis fin. »

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« Désormais, personne n’arriverait à le convaincre que l’être humain n’était qu’un animal debout sur ses deux pattes de derrière, porteur d’un mouchoir de poche et capable de distinguer le jeudi du vendredi. Même la définition d’Orville, tirée de Shakespeare, paraissait vidée de son contenu cynique et insultant. Quel sentiment étrange, pensa-t-il, non seulement d’aimer une femme, mais de l’admirer. »

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« Tu n’es responsable de rien. Ce que je n’arrive pas à concevoir, c’est ce que devient le passé quand il s’éloigne de nous. »

READ DURING WEEK 41/05

Saturday, October 08, 2005

LA-POSSIBILITE-D'UNE-ILE

Michel Houellebecq


Fayard
, 2005

Extraits

« J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté. »

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« Il n’y avait pas seulement en moi ce dégoût légitime qui saisit tout homme normalement constitué à la vue d’un bébé ; il n’y avait pas seulement cette conviction bien ancrée que l’enfant est une sorte de nain vicieux, d’une cruauté innée, chez qui se retrouvent immédiatement les pires traits de l’espèce, et dont les animaux domestiques se détournent avec une sage prudence. Il y avait aussi, plus profondément, une horreur, une authentique horreur face à ce calvaire ininterrompu qu’est l’existence des hommes. Si le nourrisson humain, seul de tout le règne animal, manifeste sa présence au monde par des hurlements de souffrance incessants, c’est bien entendu qu’il souffre, et qu’il souffre de manière intolérable. C’est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible aux variations thermiques sans réellement prévenir de l’attaque de parasites ; c’est peut-être une sensibilité nerveuse anormale, un défaut de construction quelconque. A tout observateur impartial en tout cas il apparaît que l’individu humain ne peut pas être heureux, qu’il n’est en aucune manière conçu pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur autour de lui en rendant l’existence des autres aussi intolérable que l’est la sienne propre – ses premières victimes étant généralement ses parents. »

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« Lorsque la sexualité disparaît, c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile ; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout cela, malheureusement est connu. La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de l’érotisme. Il n’y a pas de relation épurée, d’union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui puisse y ressembler, ou même l’évoquer sur un mode allusif. Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me fais guère d’illusion. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. »

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« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »

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« J’avais suffisamment glosé, au cours de ma carrière, sur l’opposition entre l’érotisme et la tendresse, j’avais interprété tous les personnages : la fille qui va dans les gang-bangs et qui par ailleurs poursuit une relation très chaste, épurée, sororale, avec l’amour authentique de sa vie ; le benêt à demi impuissant qui l’accepte ; le partouzard qui en profite. La consommation, l’oubli, la misère. J’avais déchiré de rire des salles entières, avec ce genre de thèmes : ça m’avait fait gagner, aussi, des sommes considérables. Il n’empêche que cette fois j’étais directement concerné, et que cette opposition entre l’érotisme et la tendresse m’apparaissait, avec une parfaite clarté, comme l’une des pires saloperies de notre époque, comme l’une de celles qui signent, sans rémission, l’arrêt de mort d’une civilisation. »

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« Dieu existe, j’ai marché dedans. »

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« Au fond, c’est une question de degré, reprit-il. Tout est kitsch, si l’on veut. La musique dans son ensemble est kitsch ; l’art est kitsch, la littérature elle-même est kitsch. Toute émotion est kitsch, pratiquement par définition ; mais toute réflexion aussi, et même dans un sens toute action. La seule chose qui ne soit absolument pas kitsch, c’est le néant. »

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« On m’avait souvent parlé show-business, plan médias, microsociologie aussi ; mais art, jamais, et j’étais gagné par le pressentiment d’une chose nouvelle, dangereuse, mortelle probablement ; d’un domaine où il n’y avait – un peu comme dans l’amour – à peu près rien à gagner, et presque tout à perdre. »

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« Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu’après l’avoir perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre. Lorsque je rencontrai Belle, je compris que je venais d’entrer dans cet âge second. Je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de le vivre. »

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« Les insectes se cognent entre les murs,

Limités à leur vol fastidieux,

Qui ne porte aucun message

Que la répétition du pire. »

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« Qu’est-ce qu’un chien, sinon une machine à aimer ? On lui présente un être humain, en lui donnant pour mission de l’aimer – et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de l’ancienne race que la plupart – tous les témoignages concordent – en venaient à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d’entraînement – dont l’efficacité, cependant, restait limité aux chiens, et ne s’étendait jamais aux autres hommes. »

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« Le désir physique, si violent soit-il, n’avait jamais suffit chez moi à conduire à l’amour, il n’avait pu atteindre ce stade ultime que lorsqu’il s’accompagnait, par une juxtaposition étrange, d’une compassion pour l’être désiré ; tout être vivant, évidemment, mérite la compassion du simple fait qu’il est en vie et se trouve par là-même exposé à des souffrances sans nombre. »

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« Lorsque l’instinct sexuel est mort, écrit Schopenhauer, le véritable noyau de la vie est consumé ; ainsi, note-t-il dans une métaphore d’une terrifiante violence, « l’existence humaine ressemble à une représentation théâtrale qui, commencée avec des acteurs vivants, serait terminée par des automates revêtus des mêmes costumes ». »

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« Les hommes ont beau être malheureux, atrocement malheureux, ils s’opposent de toutes leurs forces à ce qui pourrait changer leur sort ; ils veulent des enfants, et des enfants semblables à eux, afin de creuser leur propre tombe et de perpétuer les conditions du malheur. Lorsqu’on leur propose d’accomplir une mutation, d’avancer sur un autre chemin, il faut s’attendre à des réactions de rejet féroces. Je n’ai aucune illusion sur les années à venir. »

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« L’amour non partagé est une hémorragie »

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J’avais la quarantaine bien sonnée ; mon visage était soucieux, rigide, marqué par l’expérience de la vie, les responsabilités, les chagrins ; le n’avais pas le moins du monde la tête de quelqu’un avec qui on aurait pu envisager de s’amuser ; j’étais condamné. »

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« Je relus quand même Splendeur et Misères des courtisanes, sur tout pour le personnage de Nucingen. Il était quand même remarquable de Balzac ait su donner au personnage du barbon amoureux cette dimension si pathétique, dimension à vrai dire évidente dès on y pense, inscrite dans sa définition même, mais à laquelle Molière n’avait nullement songé ; il est vrai que Molière oeuvrait dans le comique, et c’est toujours le même problème, on finit toujours pas se heurter à la même difficulté, qui est que la vie, au fond, n’est pas comique. »

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« Je voyais se profiler la cosa mentale, l’ultime tourment, et à ce moment je pus enfin dire que j’avais compris. Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres plaisirs que pouvaient comporter la vie ; il n’était pas seulement l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force ; il était l’unique plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine, et tous les autres – qu’ils soient associés aux nourritures riches, au tabac, aux alcools ou à la drogue – n’étaient que des compensations dérisoires et désespérées, des mini-suicides qui n’avaient pas le courage de dire leur nom, des tentatives pour détruire plus rapidement un corps qui n’avait plus accès au plaisir unique. La vie humaine, ainsi, était organisée de manière terriblement simple, et je n’avais fait pendant une vingtaine d’années, à travers mes scénarios et mes sketches, que tourner autour d’une réalité que j’aurais pu exprimer en quelques phrases. La jeunesse était le temps du bonheur, sa saison unique ; menant une vie oisive et dénuée de soucis, partiellement occupée par des études peu absorbantes, les jeunes pouvaient se consacrer sans limites à la libre exultation de leurs corps. Ils pouvaient jouer, danser, aimer, multiplier les plaisirs. Ils pouvaient sortir, aux premières heures de la matinée, d’une fête, en compagnie des partenaires sexuels qu’ils s’étaient choisis, pour contempler la morne file des employés se rendant à leur travail. Ils étaient le sel de la terre, et tout leur était donné, tout leur était permis, tout leur était possible. Plus tard, ayant fondé une famille, étant entrés dans le monde des adultes, ils connaîtraient les tracas, le labeur, les responsabilités, les difficultés de l’existence ; ils devraient payer des impôts, s’assujettir à des formalités administratives sans cesser d’assister, impuissants et honteux, à la dégradation irrémédiable, lente d’abord, puis de plus en plus rapide, de leur corps ; ils devraient entretenir des enfants, surtout, comme des ennemis mortels, dans leur propre maison, ils devraient les choyer, les nourrir, s’inquiéter de leurs maladies, assurer les moyens de leur instruction et de leurs plaisirs, et contrairement à ce qui se passe chez les animaux cela ne durerait pas qu’une saison, ils resteraient jusqu’au bout esclaves de leur progéniture, le temps de la joie était bel et bien terminé pour eux, ils devraient continuer à peiner jusqu’à la fin, dans la douleur et les ennuis de santé croissants, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus bon à rien et soient définitivement jetés au rebut, comme des vieillards encombrants et inutiles. Leurs enfants en retour ne leur seraient nullement reconnaissants, bien au contraire de leurs efforts, aussi acharnés soient-ils, ne seraient jamais considérés comme suffisants, ils seraient jusqu’au bout, du simple fait qu’ils étaient parents, considérés comme coupables. De cette vie douloureuse, marquée par la honte, toute joie serait impitoyablement bannie. Dès qu’ils voudraient s’approcher du corps des jeunes ils seraient pourchassés, rejetés, voués au ridicule, à l’opprobre, et de nos jours de plus en plus souvent à l’emprisonnement. Le corps physique des jeunes, seul bien désirable qu’ait jamais été en mesure de produire le monde, était réservé à l’usage exclusif des jeunes, et le sort des vieux était de travailler et de pâtir. Tel était le vrai sens de la solidarité entre générations : il consistait en un pur et simple holocauste de chaque génération au profit de celle appelée à la remplacer, holocauste cruel, prolongé, et qui ne s’accompagnait d’aucune consolation, aucun réconfort, aucune compensation matérielle ni affective. »

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« J’étais au bar du Lutetia, et au bout de mon troisième Alexandra l’idée me parut décidemment excellente : non, je n’allais pas revendre, j’allais laissé la propriété à l’abandon, et j’allais même défendre par testament qu’on revende, j’allais mettre de côté une somme pour l’entretien, j’allais faire de cette maison une sorte de mausolée, un mausolée à des choses merdiques, parce que ce que j’y avais vécu était dans l’ensemble merdique, mais un mausolée tout de même. « Mausolée merdique… ». »

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« Un millénaire supplémentaire s’est encore écoulé, et la situation est restée stable, la proportion de défections inchangée. Inaugurant une tradition de désinvolture par rapport aux données scientifiques qui devait conduire la philosophie à sa perte, le penseur humain Friedrich Nietzsche voyait dans l’homme « l’espèce dont le type n’est pas encore fixé ». »

READ DURING WEEK 39&40/05

Sunday, September 25, 2005

TRANSMIGRATION-DE-TIMOTHY-ARCHER

Philip K. Dick

Edition originale: The transmigration of Timothy Archer, 1982
Denoel, Pr
ésence du futur, 1983

Extraits

« J’ai lu bien des explications à propos de la mort de mon mari ; selon l’une des plus bizarres et des plus embarrassantes d’entre elles, il s’était tué, lui, Jeff Archer, fils de l’évêque Timothy Archer, parce qu’il avait peur d’être homosexuel. Un certain livre écrit des années après sa mort – après leur mort à tous trois – déformait à tel point les faits qu’après avoir fini de le lire (j’ai oublié le titre aussi bien que le nom de l’auteur) on en savait moins sur Jeff, l’évêque Archer et Kirsten Lundborg qu’avant de le commencer. C’est comme la théorie de l’information ; le bruit chasse le signal. Mais comme le bruit se fait passer pour un signal, on ne l’identifie pas en tant que bruit. Les services d’espionnage appellent ça la désinformation, une technique très utilisée par le bloc soviétique. Si vous pouvez mettre en circulation une assez grande quantité de désinformation, vous abolirez entièrement le contact de tout individu – y compris vous – avec le réel.

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« Tu crois que c’est grave ? Questionna Kristen. Que Jésus soit un imposteur ?

- Pas pour moi.

- Et ils n’ont pas divulgué le plus important. L’histoire du champignon. Ils vont la garder secrète aussi longtemps qu’ils pourront. Mais ça finira…

- quel champignon ?

- L’anokhi. »

Je dis avec incrédulité : « l’anokhi est un champignon ?

- C’est un champignon. Enfin c’en était un à l’époque. Les zadokites le cultivaient dans des cavernes.

- Ca alors, lançai-je.

- Et ils en faisaient une sorte de pain et du bouillon. Ils mangeaient le pain et buvaient le bouillon. C’est l’origine de la communion sous les deux espèces, le corps et le sang. Apparemment l’anokhi était un champignon vénéneux, mais les zadokites avaient trouvé un moyen de l’antidoter, enfin jusqu'à un certain point, assez pour qu’il ne les tue pas. Il leur donnait simplement des hallucinations. »

- J’éclatai de rire. « En somme ils étaient des…

- Et bien oui, c’est ça. » Malgré elle, Kirsten se mit aussi a rire. « Et il faut que Tim distribue la communion tous les dimanches en sachant ça, en sachant que ces braves gens s’offraient des trips psychédéliques, comme nos momes aujourd’hui. Quand il a appris ça, j’ai bien cru qu’il n’allait pas s’en relever.

- Alors, Jésus était en fait un trafiquant de drogue », dis-je.

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« Quelquefois, je suppose, une idée fixe pénètre dans l’esprit sous la forme d’un vrai problème, ou d’un problème imaginaire. Ce n’est pas si rare. Vous vous apprêtez à vous coucher, tard le soir, et brusquement l’idée vous vient que vous avez oublié d’éteindre les phares de votre voiture. Vous regardez par la fenêtre votre voiture – qui est garée, bien visible, devant votre maison – et vous constatez que les phares ne sont pas allumés. Mais vous pensez alors : je les ai peut-être laissés allumés et ils le sont restés si longtemps qu’ils ont déchargés la batterie. Alors, pour m’en assurer, il faut que je sorte pour vérifier. Vous enfilez votre robe de chambre et allez dehors, vous ouvrez la porte de la voiture et vous actionnez la manette d’éclairage. Les feux s’allument. Vous les éteignez, quittez la voiture, refermez la porte et regagnez la maison. Ce qui s’est passé, c’est que vous êtes devenu fou ; vous êtes devenu psychotique. Parce que vous n’avez pas tenu compte du témoignage de vos sens ; vous aviez pu voir par la fenêtre que les feux n’étaient pas allumés, mais vous avez voulu quand même sortir pour vérifier. C’est là le facteur primordial : vous avez vu mais vous n’avez pas cru. Ou, réciproquement, vous n’avez pas vu quelque chose mais vous y avez quand même cru. Théoriquement, vous pourriez voyager à tout jamais entre votre chambre à coucher et votre voiture, prisonnier d’un circuit fermé éternel ou périodiquement vous ouvririez la voiture, essaieriez les feux, retourneriez à la maison – à cet égard vous êtes une machine. Vous n’êtes plus humain. »

READ DURING WEEK 38/05


Sunday, September 18, 2005

INTERIEUR-NORD

Marcus Malte

Zulma, 2005

Extraits

« Ils marchent sur la ligne indivisible de l’horizon comme si c’était le dernier jour ou le tout premier jour de la création. Silhouettes grises. De frêles esquisses, de simples ébauches au fusain jetées sur un fond uniformément blanc. Il y a parmi eux, semble-t-il, des hommes, des femmes, des enfants, certains ne faisant qu’un avec leur monture, cheval ou mulet, voire créature d’une espèce jusque-là inimaginée tel le monstrueux résidu du croisement entre une autruche et un hippocampe. Il y a des chiens ou des loups allongeant démesurément le cou vers le sol gelé. Tous portent des haillons de givre. Bien peu de choses les distinguent si ce n’est que les hommes peut-être chantent ou prient sans bruit dans leur tête.
Ils avancent lentement. Maigre cohorte sans ordre apparent, sans hiérarchie, sans flambeau ni étendard. Soit qu’ils ont perdu tout cela en route, soit que tout leur reste à conquérir.
On ne sait pas ce qui les porte.
L’un d’entre eux parfois arrête ses pas et scrute les alentours, sourcils froncés comme s’il reniflait avec les yeux. Il n’y a rien. A perte de vue la surface de la terre se montre plane et nue ainsi que le ciel au-dessus et les deux s’absorbent et se reflètent en une unique et immense flaque de lumière pâle. A perte de vue. Celui-là se remet en branle. On ne sait pas ce qui les meut, on ne sait pas ce qu’ils recèlent en eux d’espérance ou de crainte, de foi ou de terreur.
Des fuyards, des exilés, des éclaireurs, des lépreux, des soldats en déroute, des soldats en campagne, des explorateurs, des fantômes, des princes sans royaume : nul ne sait.
Parfois l’un d’entre eux se replie mollement sur ses membres inférieurs et s’effondre sur place pareil à un pantin aux fils soudains rendus lâches ou rompus. Il y a fort à parier qu’il ne se relèvera pas. Que la nuit recouvrira telle quelle la masse inerte de son corps, et la nuit suivante, et la nuit des temps.
Les autres continuent. Peut-être est-ce cela qu’ils cherchent : de loin en loin un cairn solitaire fait de chair et d’os confits dans la glace, seuls points de repère sur leur chemin. Les restes de ceux qui les ont précédés. Ce serait la sagesse même. Car, à bien y songer, toute autre trace paraît vaine. Tout autre héritage. La route des morts est la seule qui tienne.
Oui, mais les morts se ressemblent. Alors il n’est pas exclu qu’ils soient déjà passés par là. Qu’ils suivent leurs propres pas et fassent et refassent le même itinéraire. Il n’est pas dit que ces dépouilles à qui ils s’en remettent ne soient pas celles de leurs mères ou de leurs fils ou de leurs frères naguère laissés à l’abandon. Il n’est pas dit finalement que ce ne soit pas les leurs.
Alors ce serait donc ça – les fameuses âmes errantes ? Dieu qu’elles ont l’air misérables, en effet. Et les limbes seraient ce continent glacé où elles évoluent entre la terre blanche et le ciel blanc et austère ?
Tant de légendes ont couru.
Cependant la troupe est en marche, et de quelque nature que soient ceux qui la composent, ils persévèrent, ils s’acharnent, ils ne renonceront pas. Et toujours autour d’eux le silence et le froid. Et toujours en eux, peut-être, les chansons et les muettes prières.
On leur avait pourtant dit que l’hiver serait long. »

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« Si mon enfant tu sors ce soir
Prends ton manteau dans le couloir
Et prends mon amour pour escorte
Car il peut que cette porte
Derrière laquelle ton pas décroît
Ne soit pas celle que tu crois. »



READ DURING WEEK 37/05

Sunday, September 11, 2005

LES-MUTANTS-DU-BROUILLARD

Arkady et Boris Strougatsky

Edition Originale: GADKIE LEBEDIE, 1972
Editions Albin Michel, 1975


Extrait

« L’humanité a fait une banqueroute biologique – la natalité décroît, le cancer progresse, les faibles d’esprit, les névrosés sont plus nombreux, les gens se droguent. Ils absorbent quotidiennement des centaines de tonnes d’alcool, de nicotine, des drogues tout simplement, ils ont commencé par le Hashisch et la cocaïne et fini par le LSD. Nous sommes purement et simplement en pleine dégénérescence. Nous avons détruit la nature réelle, et l’artificielle nous détruit à notre tour. Puis, nous avons fait une banqueroute idéologique – nous avons passé en revue tous les systèmes philosophiques et les avons discrédités, nous avons mis a l’épreuve tous les systèmes imaginables de morale et nous sommes demeurés aussi amoraux que les bestiaux, que les troglodytes. Le plus terrible, dans tout cela, est que la morne masse des hommes reste, de nos jours, le même ramassis de canailles qu’elle a toujours été. L’humanité a, en permanence, des exigences qu’elle demande aux dieux, aux meneurs et à l’ordre de satisfaire, et chaque fois qu’elle reçoit satisfaction des dieux, des meneurs et de l’ordre, elle en éprouve du mécontentement car, en réalité, elle n’a besoin de rien, ni des dieux ni de l’ordre, il lui faut le chaos, l’anarchie, du pain et des spectacles. Actuellement, elle est prisonnière de la nécessité absolue où elle se trouve de toucher toutes les semaines la petite enveloppe contenant la paie, mais l’idée de cette nécessité la dégoûte, et elle s’en libère tous les soirs dans l’alcool et la drogue… Le diable soit de l’Humanité, cet amas de peaux en putréfaction qui empeste, depuis dix mille ans, et n’est plus bon à rien qu’à tuer et à infester l’air. Il y a autre chose de terrifiant : nous sommes tous la proie de la dépravation – Les Hommes avec un grand H, les personnalités. Nous assistons à cette décomposition de la société et nous nous imaginons qu’elle ne nous concerne pas mais, de toute façon, elle nous distille le poison du désespoir, ronge notre volonté, nous enlise… »

READ DURING WEEK 36/05

Sunday, September 04, 2005

LE-DERNIER-CERCLE-DU-PARADIS

Arkady et Boris Strougatsky

Edition originale: The final circle of paradise, 1976
Le Masque - Science Fiction, 1978


Extrait

« Dans l’ensemble, il n’y avait rien de bien intéressant à lire dans les hebdomadaires ; je les parcourus rapidement et leur lecture me laissa une impression des plus déprimantes.

Tous n’étaient remplis que de bons mots affligeants, caricatures grossières – parmi lesquelles les feuilletons « sans parole » se distinguaient par leur particulière ineptie – biographies de personnalités sans intérêt, tranches de vie larmoyantes dans diverses couches de la société, série de photos cauchemardesques accompagnées de légendes telles que « Votre mari au travail ou à la maison », quantités invraisemblables de « conseils utiles » sur la façon de passer le temps sans mettre son esprit à l’épreuve – surtout pas – diatribes aussi idiotes que passionnées contre l’alcoolisme, le hooliganisme et la débauche, invitations à adhérer a des clubs ou à des chorales dont j’avais vu le nom quelque part. Il y avait aussi les mémoires de participants à la « guerre » ou à la lutte contre le crime organisé, mémoires servis dans un style verbeux par des personnes stupides manquant totalement de goût et de conscience. Il s’agissait manifestement des exercices de quelques adeptes d’une certaine littérature à sensation, regorgeant de souffrances et de larmes, d’exploits magnifiques et d’avenir en toc. Il y avait aussi des grilles de mots croisés, des rébus, des puzzles, tout aussi interminables les uns que les autres.

Je lançai la pile de journaux dans un coin de la pièce. Quelle part effroyable était la leur ici ! Ici, où l’imbécile était choyé, où l’imbécile était éduqué, nourri avec amour, où l’imbécile était devenu la norme, où pour peu, il serait devenu l’idéal, avec de jubilants docteurs en philosophie lui organisant sa vie à sa place. »

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« A la fin du siècle, époque où les premiers triomphes de la psychotechnologie des ondes furent obtenus, et où les hôpitaux psychiatriques commençaient à se vider – autant d’événements salués à l’unisson par les commentateurs scientifiques – le petit ouvrage de Krinitsky et Milanovitch avait fait l’effet désagréable d’un pavé dans la mare. Dans cet ouvrage, en guise de conclusion , les éducateurs soviétiques écrivaient à peu près ceci : « Dans l’écrasante majorité des pays, l’éducation des jeunes existe au niveau des dix-huitième et dix-neuvième siècles. L’ancien système d’éducation s’est toujours fixé et continue de se fixer pour objectif, d’abord et par-dessus tout, la préparation à l’intégration dans la société d’individus contribuant par leur qualification, mais aussi par leur abrutissement total, au processus de production. Ce système ne s’intéresse absolument pas aux autres potentialités de l’esprit humain, de sorte que, en dehors du processus de production, l’homme envisagé collectivement demeure psychologiquement parlant un homme des cavernes, l’homme Inculte. La non-exploitation de ces potentialités est la cause de l’inaptitude des individus à comprendre la complexité de notre monde dans toutes ses contradictions, à faire psychologiquement le rapport entre des concepts et des phénomènes incompatibles, à tirer plaisir de l’étude de relations et de lois à partir du moment où elles ne correspondent pas directement à la satisfaction des instincts sociaux les plus primitifs. En d’autres termes, ce système d’éducation, pour des raisons pratiques, ne développe chez l’homme ni l’imagination pure, ni une vision libre des choses, ni, par voie de conséquence, le sens de l’humour. L’Homme Inculte ne perçoit le monde que comme une espèce de processus essentiellement banal, routinier et affreusement conventionnel, un monde dont il est possible au prix d’un très gros effort de tirer des plaisirs, qui deviennent à leur tour, en fin de compte, obligatoirement routiniers et conventionnels. Mais même les potentialités inutilisées demeurent apparemment une réalité cachée de l'esprit humain. »


READ DURING WEEK 35/05

Sunday, August 28, 2005

INGENIEURS-DU-COSMOS

Clifford D. Simak

Edition originale: Cosmic Engineers, 1950
Editions Albin Michel, 1975


Extrait

« - Nous devrions peut-être partir maintenant, suggéra l’Ingénieur. Les autres nous attendent. Ils sont venus de si loin, beaucoup même de plus loin que vous.

- Combien sont-ils ? demanda Gary.

- Très peu, répondit l’Ingénieur. Si peu. La vie est si difficile à trouver dans l’univers. L’univers ne se soucie pas de la vie. Je pense souvent que la vie est simplement une étrange maladie qui ne devrait pas être la du tout, une disposition accidentelle de la matière qui n’a pas le droit d’exister. L’univers lui est si hostile qu’elle semble presque anormale. »


READ DURING WEEK 34/05

Sunday, August 21, 2005

LA-VOIX-DU-MAITRE

Stanislaw Lem

Edition originale: Glos Pana, 1968
Denoel, Pr
ésence du futur, 1976

Extraits

« La psychanalyse livre des vérités à l’aide d’une méthode infantile, valable pour les lycéens : elle nous apprend, brutalement et à la hâte, des choses qui nous choquent et nous contraignent à l’obéissance. Il se produit parfois que des simplifications frôlant la vérité, il est vrai, mais de mauvaise qualité, n’aient pas plus de valeur que le faux. Une fois de plus on nous a montré le démon et l’ange, la bête et le dieu, enlacées dans une étreinte manichéenne, et une fois de plus l’homme a été innocenté par lui-même, parce qu’il serait le terrain de luttes entre des forces qui se seraient glissées en lui, l’auraient rempli et se prélasseraient dans sa peau. C’est pourquoi la psychanalyse est avant tout un « lycéanisme ». Ce sont les scandales qui doivent nous exposer ce qu’est l’homme, tandis que tout le drame de l’existence se joue entre un cochon et l’être sublimé en quoi peut le transformer l’effort de la culture. »

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« Je fais de l'insignifiance absolue de la personne les prémices de ma sincérité; autrement dit, ce qui me contraint à une expansivité en principe insupportable, c'est uniquement l'impossibilité où je suis de me rendre compte où finit le caprice statistique de la composition de l'individu et où commence la règle de l'espèce. »

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« J’ai élaboré naguère un programme destiné à l’expérience que faisait l’un de mes amis : cela consistait à établir le modèle, dans le milieu des machines à calculer, d’une famille de créatures neutres, autrement dit d’homéostats qui devaient apprendre à connaître ce milieu sans posséder au départ aucun caractère ni « émotionnel » ni « éthique ». Ces créatures se multipliaient – seulement dans la machine, évidemment, et donc sous une forme qu’un profane aurait qualifié une sorte de « calcul » - et après plusieurs dizaines de « générations » se manifestait et réapparaissait sans cesse, dans les « exemplaires », un caractère absolument incompréhensible pour nous, une sorte de pendant de l’ « agressivité ». Après des calculs infiniment laborieux et vains, mon ami au désespoir commença enfin – poussé précisément par le seul désespoir » - à étudier les circonstances les plus insignifiantes de l’expérience, et il apparut alors qu’un certain transmetteur réagissait aux modifications du degré d’hygrométrie, lesquelles devenaient l’agent non détecté de la déviation.
Il m’est difficile de ne pas penser à cette expérience alors que j’écris ceci, car ne pourrait-il pas se faire que le développement social nous ait élevé à partir du règne animal selon une courbe exponentielle, alors que nous ne sommes fondamentalement pas préparés à une telle évolution ? »

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« C’est une chose extrêmement curieuse que les signes de notre imperfection en tant que représentants de l’espèce n’aient jamais, par aucune religion, été reconnus pour ce qu’ils sont tout simplement, à savoir pour les résultats d’actions erronées ; tout au contraire, dans la pratique, toutes les religions sont d’accord dans leur conviction que l’imperfection de l’homme est le résultat de la confrontation démiurgique de deux perfections antagonistes qui se sont mutuellement fait du mal…L’ami dont j’ai déjà parlé a formulé cela de façon caricaturale, en disant que selon Hogarth l’humanité est un bossu qui, dans son ignorance du fait qu’on ne peut pas l’être, recherche depuis des milliers d’années les symptômes d’une nécessité supérieure décidant de l’existence de sa bosse, étant donné qu’il est prêt à admettre n’importe quelle version, excepté celle qui dirait que cette infirmité est tout simplement le fait du hasard, que personne ne l’en a affligé dans une intention supérieure, que cela ne sert à personne, mais que tout simplement les détours et déviations de l’anthropogenèse ont précisément ainsi établi la chose. »

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« Le génie n’est pas tout simplement une lumière, mais avant tout la perception incessante de l’obscurité ambiante. »
« Je suis bien incapable de comprendre pourquoi on ne laisse pas circuler sur les routes des gens qui n’ont pas leur permis de conduire, alors que les rayons des libraires peuvent se garnir, en quantité aussi abondante que l’on voudra, de livres de gens dépourvus de toute décence – pour ne pas parler de connaissances. »

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« Du moment que nous ne comprenons pas l’énigme, il ne nous en reste en fait rien d’autre que ces circonstances, qui devaient être seulement un échafaudage et non un édifice, un processus de traduction et non le contenu de l’œuvre. N’avons nous pas quitté le Projet infiniment plus riches que nous y étions rentrés ? De nouveaux chapitres de la physique des coloïdes, de la physique des fortes interactions, de l’astronomie neutrinique, de la nucléonique, de la biologie, et avant tout des connaissances nouvelles sur le Cosmos constituent en effet les premiers pourcentages de ce capital d’informations qui, de l’avis des spécialistes, promet de nouveaux bénéfices.
Assurément. Mais les avantages sont fréquemment divers. Des fourmis qui ont rencontré dans leur errance un philosophe mort en ont profité, elles aussi. »

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« Le mécanisme de l’adaptation psychique est implacable. Si quelqu’un avait dit à Marie Curie que cinquante ans plus tard, sa radioactivité donnerait naissance à des gigatonnes et à l’overkill, sans doute n’aurait-elle pas eu l’audace de travailler, et très certainement déjà, elle n’aurait pas retrouvé le calme qui précédait la menace contenue dans cette prédiction. Mais nous, nous nous y sommes habitués, et les hommes qui dénombrent les kilo-cadavres et les mégadépouilles ne sont tenus pour fous par personne. Notre capacité de nous adapter et notre acceptation de tout ce que cette capacité entraîne est l’une des plus graves menaces qui pèsent sur nous. Des créatures qui peuvent être modelées pour s’adapter à tout ne peuvent pas avoir une moralité dépourvue de toute élasticité. »

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« L’immense majorité des produits matérialisés de la raison est investie dans des travaux de type sybaritique. Un téléviseur construit avec intelligence diffuse des inepties intellectuelles, les magnifiques techniques des transports servent à permettre à un imbécile, au lieu de se saouler chez lui, de la faire à proximité de Saint-Pierre de Rome. Si cette tendance devait aboutir à une invasion des moyens techniques à l’intérieur des corps humains, on en arriverait certainement à chercher à élargir au maximum la gamme des impressions de plaisir, et peut-être même à rendre accessibles des plaisirs autres que le sexe, la drogue, le plaisir gastronomique, des sortes encore totalement inconnues d’excitations et de satisfactions.
Du moment que nous possédons dans le cerveau un « centre du plaisir », qu’est-ce qui nous interdirait d’y rattacher des organes sensitifs synthétiques, permettant d’obtenir des orgasmes mystiques et non-mystiques, à l’aide de pratiques spécialement planifiées et inventées, parce que libérant des extases de longue durée ? Une auto-évolution ainsi réalisée revient à s’enfermer définitivement dans la culture, dans les mœurs, à se couper du monde d’au-delà des planètes ; elle semble être une forme particulièrement plaisante de suicide intellectuel. »

READ DURING WEEK 33/05

Sunday, August 14, 2005

L'ETOURDISSEMENT

Joël Egloff

Buchet/Chastel, 2005

Extraits

« Le matin ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait du matin. Si on n'a pas l'habitude, on ne le remarque même pas. La différence avec la nuit est subtile, il faut avoir l'oeil. C'est juste un ton plus clair. Même les vieux coqs font plus la distinction.
Certains jours, l'éclairage public ne s'éteint pas. Le soleil s'est levé, pourtant, forcément, il est là, quelque part au-dessus de l'horizon, derrière les brumes, les fumées, les nuages lourds et les poussières en suspension.
Il faut imaginer un sale temps par une nuit polaire.
C'est à ça qu'elles ressemblent nos belles journées. »

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« En chemin, on reparle longuement de l’accident, du pauvre Pignolo qui était encore vivant pas plus tard que ce matin et qui est plus de ce monde à l’heure qu’il est.
- C’était vraiment un chic type, hein ? je fais à Bortch un peu pour voir ce qu’il en pensait, lui.
- C’est sûr, il me répond, un gars comme on n’en fait plus.
Mais y a pas vraiment d’enthousiasme dans nos éloges. Le ton y est pas. Ça manque de conviction et ça se sent bien.
C’est comme ça que, de fil en aiguille, on se lâche un peu et on est bien forcés de reconnaître que le fait de mourir, ça rend les gens tout de suite plus sympathiques, et on finit par s’avouer qu’en fait on l’aimait pas trop, ni l’un ni l’autre. C’est même peu dire, on pouvait pas le sentir, vu que c’était quand même une belle enflure. Toujours le premier pour les coups tordus. Un sacré faux cul.
- Un beau saligaud, en fait, ce Pignolo, conclut Bortch.
- Si la veuve pense comme nous, je lui fais remarquer, ça devrait pas trop mal se passer.
- Evidemment qu’elle pense comme nous, il me répond. Sûr qu’il devait la cogner, cette brute, quand il rentrait bourré. Tu vas voir qu’elle va nous sauter au cou en apprenant la nouvelle.
- Ça on peut pas le savoir, je lui fais, faut pas s’emballer. On va pas insulter le défunt devant la veuve. On est tenus à une certaine réserve, quand même. Et puis on peut pas le juger comme ça, je lui dis encore. Peut-être bien que l’expérience de la mort, ça l’aurait complètement transformé s’il avait survécu. Et peut-être que ce serait devenu un type extra.
- C’est ce qu’il faut se dire, t’as raison, reconnaît Bortch.
- Pauvre Pignolo. C’était pas le mauvais bougre.
- Si brusquement…
Comme on approche, tout doucement, on commence à se demander de quelle manière on va s’y prendre pour lui annoncer, comment on va bien pouvoir lui dire. C’est pas facile, faut y aller en douceur, on s’est jamais trouvé dans une telle situation, alors on essaie de se préparer un peu, on cherche les mots qui pourraient convenir, les formules de circonstance.
Je me dis que je vais d’abord lui annoncer qu’elle va toucher une petite rente. Ça va lui faire plaisir. Elle me demandera pourquoi. Alors seulement je lui dirai ce qui est arrivé et ce sera sûrement moins dur à avaler. Bortch est pas convaincu. Il voit ça d’un ton beaucoup plus solennel, lui, quelque chose du genre : « Madame Pignolo, votre époux est mort en héros – Faut rien exagérer », je lui réponds. Et puis on essaie tout ce qui nous passe par la tête : « Madame Pignolo, on n’a pas une bonne nouvelle. » « Madame Pignolo, on a une mauvaise nouvelle. » « Madame Pignolo, il va falloir être forte. » « Madame Pignolo, votre mari a pas eu de veine. » « Madame Pignolo, vous allez rire… » »Madame Pignolo, il a plus à Dieu… » « Madame Pignolo, devinez ce qui nous amène ? » Et finalement, comme on n’arrive pas à tomber d’accord, on se dit qu’on avisera sur place, et qu’en situation on saura bien trouver les mots. Le plus sobre sera le mieux.
T’auras qu’à me laisser faire, me dit Bortch, si ça t’embête.
Je te remercie, je lui réponds, mais je préfère m’en charger.

READ DURING WEEK 32/05