Thursday, November 15, 2007

RAFFLES-HOTEL


Ryu Murakami
Raffles Hotel

1998, Edition Philippe Picquier / 1989, Shueisha Inc.
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Il fait une drôle de tête ce photographe, c’est sans doute sa spécialité, de faire une drôle de tête tout le temps, la deuxième chose que je déteste le plus au monde, c’est qu’on se trompe sur mon compte, et la première, c’est qu’on croie me comprendre.

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Un cadavre, ça a un air affreusement administratif, ça ne veut plus rien dire, et moi aussi, si je veux mettre les choses au pire, je dois devenir complètement administratif, quand je regarde dans le viseur, mon cœur ne doit pas avoir le moindre soubresaut quand il y a un enfant au dos ulcéré de brûlures de l’autre côté de mon objectif, et quand je suis revenu au Japon, tu sais, ici, dans les magazines, ou à la télé, on voit beaucoup d’images de mariages, ou de divorces d’artistes célèbres, je me suis dit ah oui eh bien si c’est ça, la paix, c’est hideux et c’est triste, tu ne trouves pas ?

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Elle était exaspérée de voir que je me comportais normalement envers cette maquilleuse. Comme je l’avais rencontrée le matin même et avais à peine échangé quelques mots avec elle, ce n’est pas que je me comportais comme s’il n’y avait rien, mais bel et bien parce qu’il n’y avait rien entre nous, seulement Moeko refusait absolument de comprendre ça.

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Il faut entretenir avec la nostalgie, cet ennemi du genre humain, le même type de relation qu’avec une femme stupide et laide, autre ennemi du genre humain : il faut se coller un sourire faux sur le visage.

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Regarde le ciel, ai-je dit à Kariya qui était en train de préparer deux Wild Turkey on the rocks. Il est plein d’étoiles. Mais en fait, comme elles sont très éloignées les unes des autres, les étoiles sont solitaires, et un ciel plein d’étoiles, c’est un monde de faux-semblants, tu comprends ?

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Je ne crois pas avoir jamais rencontré quelqu’un de triste à Singapour. Ici tout le monde vit sans souci et a le rire facile. Le concept de mélancolie n’a pas pris racine dans ce pays. Ce n’est pas que les gens s’efforcent de ne pas être tristes, c’est plutôt cette émotion-là qui ne veut pas d’eux.

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Coucou, me voilà, a-t-elle dit en levant la tête vers le ventilateur du plafond. Je n’arrivais pas à déterminer ce qu’elle avait de bizarre au juste. Ce n’était pas rare chez elle de s’amuser à converser avec un miroir, une table, un téléphone ou un chandelier, mais saluer un ventilateur avait je ne sais quoi de peu naturel. Evidemment Moeko a horreur plus que tout au monde de faire une différence entre naturel et pas naturel. Elle avait l’habitude de me dire : le naturel, ça n’existe pas, si tu connais la moindre attitude sociale qui soit naturelle, tu peux me le dire.




READ DURING WEEK 41/07

Wednesday, October 31, 2007

LA-MORT-D'IVAN-ILLITCH


Léon TOLSTOI
La mort d’Ivan Illitch - Maître et serviteur - Trois morts

Le Livre de Poche, 1976
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Ivan Illitch mourut à l’âge de quarante-cinq ans, dans la robe de conseiller à la cour d’appel. Il était le fils d’un fonctionnaire, d’un de ces fonctionnaires pétersbourgeois qui vont de département en ministère et finissent par faire une carrière qui établit, sans erreur possible, que ces gens-là sont inaptes à occuper un poste de quelconque importance.

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A tout prendre, son installation ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de tous les gens qui, sans être riches, veulent passer pour tels et, en définitive, se copient les uns les autres.

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Renonçant à son enjouement, le médecin commence d’ausculter gravement son malade, prends le pouls, la température, palpe, percute…
Ivan Illitch sait pertinemment qu’on le trompe et se trompe, mais lorsque le praticien s’agenouille devant lui, se penche sur son corps, appuie l’oreille plus haut, plus bas, se livre enfin à toute une savante gymnastique, d’un air imperturbable, Ivan Illitch dis-je, se laisse convaincre, exactement comme autrefois il lui arrivait de prendre au sérieux la plaidoirie d’un avocat, bien qu’il sût pertinemment que l’homme mentait et avait de bonnes raisons de le faire…

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…l’image de la pierre, lancée dans le vide et soumise aux lois de l’accélération, se grava dans son âme. La vie n’est qu’une suite de souffrances croissantes, tendant irrésistiblement vers l’unique solution, la plus douloureuse.

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Ses vêtements, sa silhouette, l’expression de ses traits, le son de sa voix – tout cela lui avait crié à l’unisson : « C’est faux, c’est faux ! Toute ton existence n’a été qu’un perpétuel mensonge, destiné à masquer les questions de vie et de mort ! »

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Depuis le moment où il était assis, enveloppé dans la serpillière, sous l’arrière du traîneau, Nikita était demeuré immobile. Comme tous ceux qui vivent près de la nature et qui connaissent la misère, il était patient et pouvait attendre des heures, des journées entières sans éprouver ni inquiétude, ni irritation.




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Thursday, October 25, 2007

LE-JOUEUR-D'ECHECS


Stefan Zweig
Le joueur d’échecs

1943, Bermann-Fischer, Stockholm
1981, 2000, Editions Stock
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Ces propos de mon ami ne manquèrent pas d’exciter ma curiosité. Les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini. Ces gens, qui vivent solitaires en apparence, construisent, avec leurs matériaux particuliers et à la manière des termites, des mondes en raccourci d’un caractère tout à fait remarquable.

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Comment s’imaginer un homme qui considère comme un exploit le fait d’ouvrir le jeu avec le cavalier plutôt qu’avec un autre pion, et qui inscrit sa pauvre petite part d’immortalité au coin d’un livre consacré aux échecs. Comment se figurer enfin un homme, un homme doué d’intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !




READ DURING WEEK 42/07

Friday, October 19, 2007

LA-CHUTE


Albert CAMUS
LA CHUTE

Editions Gallimard, 1956
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Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées.

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Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait les journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé.

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On ne peut pas nier que, pour le moment, du moins, il faille des juges, n’est-ce pas ? Pourtant, je ne pouvais comprendre qu’un homme se désignât lui-même pour exercer cette surprenante fonction. Je l’admettais, puisque je le voyais, mais un peu comme j’admettais les sauterelles. Avec la différence que les invasions de ces orthoptères ne m’ont jamais rapporté un centime, tandis que je gagnais ma vie en dialoguant avec des gens que je méprisais.

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Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. Malheureusement, il s’agit d’une réputation éphémère, tant il y a de concierges qui méritent et reçoivent le couteau. Le crime tient sans trêve le devant de la scène, mais le criminel n’y figure que fugitivement, pour être aussitôt remplacé.

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Peut-être n’aimons-nous pas assez la vie ? Avez-vous remarqué que la mort seule réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis qui viennent de nous quitter, n’est-ce pas ? Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n’y a pas d’obligation… Non c’est le mort frais que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-mêmes enfin !

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Ils ont besoin de la tragédie, que voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est leur apéritif.

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L’esclavage, ah ! Mais non, nous sommes contre ! Qu’on soit contraint de l’installer chez soi, ou dans les usines, bon, c’est dans l’ordre des choses, mais s’en vanter, c’est le comble.

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J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient s’accrocher, mais il n’y avait rien, et c’était le malheur. Pour eux. Car, pour moi, j’oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même.

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Vous savez ce qu’est le charme : une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire.

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Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas prendre ce qu’on ne désire pas est la chose la plus difficile du monde.

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Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme.

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On ne vous pardonne votre bonheur et vos succès que si vous consentez généreusement à les partager. Mais pour être heureux, il ne faut pas trop s’occuper des autres. Dès lors, les issues sont fermées.

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On appelle vérités premières celles qu’on découvre après toutes les autres, voilà tout.

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J’ai compris alors, à force de fouiller dans ma mémoire, que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du désintéressement, tout ce que je convoitais.

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Je n’ai jamais pu croire profondément que les affaires humaines fussent choses sérieuses. Où était le sérieux, je n’en savais rien, sinon qu’il n’était pas dans tout ceci que je voyais et qui m’apparaissait seulement comme un jeu amusant, ou importun. Il y a vraiment des efforts et des convictions que je n’ai jamais compris. Je regardais toujours d’un air étonné, et un peu soupçonneux, ces étranges créatures qui mouraient pour de l’argent et se désespéraient pour la perte d’une « situation » ou se sacrifiaient avec de grands airs pour la prospérité de leur famille. Je comprenais mieux cet ami qui s’était mis en tête de ne plus fumer et, à force de volonté, y avait réussi. Un matin, il ouvrit le journal, lut que la première bombe H avait explosé, s’instruisit de ses admirables effets et entra sans délai dans un bureau de tabac.

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J’essayai alors de renoncer aux femmes d’une certaine manière, et de vivre en état de chasteté. Après tout, leur amitié devait me suffire. Mais cela revenait à renoncer au jeu. Hors du désir, les femmes m’ennuyèrent au-delà de toute attente et, visiblement, je les ennuyais aussi. Plus de jeu, plus de théâtre, j’étais sans doute dans la vérité. Mais la vérité, cher ami, est assommante.

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Parce que je désirais la vie éternelle, je couchais donc avec des putains et je buvais pendant des nuits. Le matin bien sûr, j’avais dans la bouche le goût amer de la condition mortelle.

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Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes et d’eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Elie sans messie, bourré de fièvre et d’alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d’imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et c’est toute la question.

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Ma grande idée est qu’il faut pardonner au pape. D’abord, il en a besoin plus que personne. Ensuite, c’est la seule manière de se mettre au-dessus de lui…




READ DURING WEEK 35/07

Tuesday, October 02, 2007

L'ACACIA


Claude SIMON
L'ACACIA

1989/2003 Les Editions de Minuit
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(L’homme corpulent – pas obèse : corpulent – aux grosses moustaches déjà blanches, vêtu d’un uniforme noir et d’une houppelande à pèlerine semblable à un camail de chanoine, et que les intrigues compliquées d’états-majors, de loges maçonniques et des salons du faubourg Saint-Germain avaient placé à la tête de l’armée en considération peut-être d’un placidité et d’une capacité de sommeil presque illimitée)

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l’Etat qui l’entretenait passait pour ainsi dire avec lui un contrat à l’échéance duquel la seule chose qu’on lui demanderait en échange, une fois devenu insensible à la fatigue, exercé au maniement des armes et capable de réciter par cœur le Manuel du gradé en campagne, serait non pas tant de se battre, non pas tant même de mourir que de le faire d’une certaine façon, c’est-à-dire (de même que l’acrobate ou la danseuse étoile revêtus de collants rapiécés transpirent et se désarticulent en coulisse au son d’un piano désaccordé ou dans les exhalaisons ammoniacales des fauves en vue du bref et fugitif instant d’équilibre instable, l’apothéose orchestrale ou le roulement de tambour pendant lesquels ils s’immobiliseront, bras arrondis, moulés de paillettes, souriants, gracieux, éphémères et impondérables sous les tonnerres d’applaudissements) seulement de se tenir vingt ans plus tard debout, bien en vue, les galons de son képi étincelant au soleil, ses inutiles jumelles à la main, patientant jusqu’à ce qu’un morceau de métal lui fasse éclater la cervelle.

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Comme si le photographe avait saisi ce fugace instant d’immobilité, d’équilibre, où parvenue à l’apogée de sa trajectoire et avant d’être de nouveau happée par les lois de la gravitation la trapéziste se trouve en quelque sorte dans un état d’apesanteur, libérée des contraintes de la matière, pouvant croire le temps d’un éblouissement qu’elle ne retombera jamais, qu’elle restera ainsi à jamais suspendue dans l’aveuglante lumière des projecteurs au dessus du vide, du noir. Et peut-être le crut-elle, réussit-elle à le croire, à s’en persuader, ou peut-être réussit-il, lui, à le lui faire croire encore, alors que déjà la courbe de la trajectoire commençait à basculer, puis à s’infléchir, puis à chuter pour de bon, la précipitant vers le bas avec la même vertigineuse vitesse qui avait présidé à son ascension, quoique tout continuât encore un moment comme si rien n’avait changé.

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Le temps en train de s’enfuir aussi cependant que diminuait jour après jour, heure après heure, à chaque tour d’hélice, cette étendue d’eau sur laquelle, confusément, elle pouvait encore se sentir hors d’atteinte, silencieux tous deux, ou peut-être chuchotant, lui du moins, tandis qu’elle pétrissait entre ses mains le journal aux gros titres acheté à l’escale, les sommets des mâts oscillant lentement sous les étoiles indifférentes, et lui se penchant encore, rapprochant encore d’elle son visage amaigri ou plutôt émacié, ardent, avec cette barbe qu’il taillait court maintenant, noire dans la nuit, lui rongeant les joues, comme celle que laissent pousser les malades, son transparent regard de faïence comme déjà absent, ailleurs, comme un démenti à ses paroles, et par moments quelque gerbe d’étincelles rougeoyantes s’élançant de la cheminée au-dessus d’eux, tournoyant, affolée, s’éteignant, emportée dans les noires volutes de fumée, et toujours l’implacable et sourde trépidation des machines, les immobiles et froides constellations, l’ardent et vain chuchotement qu’elle n’écoute sans doute pas, pas plus qu’elle n’est consciente des mouvements nerveux de ses mains qui continuent à pétrir le journal, ne sachant sans doute même plus qu’elle le tient, regardant devant elle dans les ténèbres les faibles reflets jouant sur la surface mouvante et vernie de la mer, tendue, raidie, son pâle profil bleuâtre dans la nuit semblable à du marbre, les yeux secs, fixes, et elle ne répond même pas…

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L’un d’eux se baissait, ramassait sur le plancher quelque exemplaire froissé d’un journal du jour (à quelques variantes près, ils portaient tous le même titre en lettres énormes (les titre qui étaient en quelque sorte une simple dilatation typographique de mots que les journaux avaient déjà imprimés, ou plutôt que postulait l’ensemble des mots imprimés par les journaux (mais en caractères plus petits) depuis déjà plusieurs semaines – en fait, depuis plusieurs mois – en fait, depuis plusieurs années), comme si, en même temps que les règles de la syntaxe qui leur assignait un ordre pour ainsi dire de bienséante et rassurante immunité, les autres (les autres mots : ceux dont ils étaient habituellement entourés) avaient subitement perdu toute raison d’être, la syntaxe expulsée elle aussi, les manchettes (les manchettes qui dans les jours à venir allaient être suivies de plusieurs autres de taille chaque fois croissante, jusqu’à ce qu’enfin les lettres remplissent la moitié de la page) réduites à l’assemblage de deux ou trois substantifs isolés et démesurément agrandis – les dessins des lettres simplifiés aussi : épaisses, sans pleins ni déliés, simplement grasses, massives – comme à l’intention de myopes ou d’idiots)

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Les paisibles et craintifs cultivateurs ou les paisibles employés de magasin qui étaient docilement venus s’agglutiner à la grille de l’usine à gaz avec à la main leurs petites valises, comme les rescapés de quelque désastre, de quelque cataclysme cosmique, parlant bas, soucieux et jetant autour d’eux des regards inquiets, avaient, en revêtant l’uniforme et en bouclant leurs éperons, revêtu en même temps comme une sorte d’anonyme et viril déguisement à l’abri duquel se donnaient maintenant libre cours une agressive rancœur, défiant ce monde qui moins d’une semaine auparavant était encore le leur et qui maintenant les excluait, les condamnait, les transportait ni plus ni moins que des bestiaux vers quelque inéluctable destin de bestiaux contre lequel ils élevaient sous forme de grossièretés et de chants obscènes une ultime et impuissante protestation.

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Quand tout fut fini, ils se tinrent debout, alignés à la tête de leurs montures dans la boue de mâchefer piétinée, commençant peu à peu à sentir la sueur en train de refroidir sur leurs épaules et dans leur dos. Avec les visières de leurs casques luisant faiblement sous la pluie qui continuait à tomber, leurs visages invisibles, leurs obscures silhouettes engoncées dans leurs longs manteaux et leurs éperons où s’accrochaient de faibles reflets, ils ressemblaient à des sortes d’oiseaux aux plumages détrempés, pourvus de becs et d’ergots de fer, qu’on aurait plantés là, espacés régulièrement comme sur un jeu d’échecs auprès de leurs bêtes apocalyptiques aux longs cous pendants, comme accablées sous le poids de la pluie qui collait peu à peu les poils en tâches sombres s’agrandissant lentement de part et d’autre des crinières tondues et sur les croupes. De temps à autre, la lumière d’un fanal révélait les petits cercles d’argent qui semblaient éclore, disparaissaient et se reformaient sans fin à la surface des flaques d’eau noire.

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Cela se produisit tout à coup, à partir du moment où il se trouva de nouveau monté sur ce cheval (celui dont le cavalier furibond lui avait tendu les rênes), comme si cette pellicule visqueuse et tiède qu’il avait essayé d’enlever de son visage en l’aspergeant d’eau froide s’était aussitôt reformée, plus imperméable encore, le séparant du monde extérieur, de l’épaisseur d’un verre de vitre à peu près estima t-il, si tant est que l’on puisse estimer la fatigue, la crasse et le manque de sommeil par référence à une vitre.

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Il ne découvrit rien d’autre à leur suite que les deux estafettes pédalant paresseusement, décrivant des S pour se maintenir à la même allure que les chevaux au pas, comme deux cyclistes pris de boisson, titubant, ou plutôt comme somnolents eux aussi, comme si tout se déroulait au ralenti, de sorte que plus tard, quand il essaya de raconter ces choses, il se rendit compte qu’il avait fabriqué au lieu de l’informe, de l’invertébré, une relation d’événements telle qu’un esprit normal (c’est-à-dire celui de quelqu’un qui a dormi dans un lit, s’est levé, lavé, habillé, nourri) pouvait la constituer après coup, à froid, conformément à un usage établi de sons et de signes convenus, c’est-à-dire suscitant des images à peu près nettes, ordonnées, distinctes les unes des autres, tandis qu’à la vérité cela n’avait ni formes définies, ni noms, ni adjectifs, ni sujets, ni compléments, ni ponctuation (en tout cas pas de points), ni exacte temporalité, ni sens, ni consistance, sinon celle, visqueuse, trouble, molle, indécise, de ce que lui parvenait à travers cette cloche de verre plus ou moins transparente sous laquelle il se trouvait, les coups de canon comme au ralenti eux aussi, sans hâte…

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L’une pas encore une vieille femme, encore jolie, et même belle, si la beauté est le contraire de la coquetterie et de la futilité, avec son visage régulier, droit, un peu carré…

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Rien d’autre, donc, que ces vagues récits (peut-être de seconde main, peut-être poétisant les faits, soit par pitié ou complaisance, pour flatter ou plutôt, dans la mesure du possible, conforter la veuve, soit encore que les témoins – ceux qui s’étaient trouvés là ou ceux qui avaient répété leurs récits – se soient abusés eux-mêmes, glorifiés, en obéissant à ce besoin de transcender les événements auxquels ils avaient plus ou moins directement participé : on a ainsi vu les auteurs d’actions d’éclat déformer les faits pourtant à leur avantage dans le seul but inconscient de les rendre conformes à des modèles préétablis)…

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Plus tard seulement : quand il fut à peu près redevenu un homme normal – c’est-à-dire un homme capable d’accorder (ou d’imaginer) quelque pouvoir à la parole, quelque intérêt pour les autres et lui-même à un récit, à essayer avec des mots de faire exister l’indicible...




READ DURING WEEK 29&30/07

Thursday, September 06, 2007

LA-FERME-DES-ANIMAUX


George Orwell
La ferme des animaux


Editions Champs Libre, 1981
Animals farm, 1945

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L’homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne ne retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le surplus.

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Les cochons eurent encore plus de mal à réfuter les mensonges colportés par Moïse, le corbeau apprivoisé, qui était le chouchou de Mr. Jones. Moïse, un rapporteur, et même un véritable espion, avait la langue bien pendue. A l’en croire, il existait un pays mystérieux, dit Montagne de Sucrecandi, où tous les animaux vivaient après la mort. D’après Moïse, la Montagne de Sucrecandi se trouvait au ciel, un peu au-delà des nuages. C’était tous les jours dimanche, dans ce séjour. Le trèfle y poussait à longueur d’année, le sucre en morceaux abondait aux haies des champs. Les animaux haïssaient Moïse à cause de ses sornettes et parce qu’il n’avait pas à trimer comme eux, mais malgré tout certains se prirent à croire à l’existence de cette Montagne de Sucrecandi et les cochons eurent beaucoup de mal à les en dissuader..

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Toute l’année, les animaux trimèrent comme des esclaves, mais leur travail les rendait heureux. Ils ne rechignaient ni à la peine ni au sacrifice, sachant bien que, de tout le mal qu’ils se donnaient, eux-mêmes recueilleraient les fruits, ou a défaut leur descendance – et non une bande d’humains désoeuvrés, tirant les marrons du feu.

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TOUS LES ANIMAUX
SONT EGAUX
MAIS CERTAINS SONT PLUS EGAUX
QUE D’AUTRES








READ DURING WEEK 21/07

Thursday, August 23, 2007

MORT-A-CREDIT


Louis-Ferdinand Céline
Mort à crédit

Editions Gallimard, 1952
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___________________________________________Extractions__________


Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde.

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Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire… Tous ces gens sont loin… Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose…

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C’est un métier pénible le nôtre, la consultation. Lui aussi le soir il est vanné. Presque tous les gens ils posent des questions lassantes. Ça sert à rien qu’on se dépêche, il faut leur répéter vingt fois tous les détails de l’ordonnance. Ils ont plaisir à faire causer, à ce qu’on s’épuise… Ils en feront rien des beaux conseils, rien du tout. Mais ils ont peur qu’on se donne pas de mal, pour être plus sûr ils insistent ; c’est des ventouses, des radios, des prises… qu’on les tripote de haut en bas… qu’on mesure tout… L’artérielle et puis la connerie…

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Que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il l’a fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand !

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-Gustin que je lui ai fait comme ça, tu n’as pas toujours été aussi connard qu’aujourd’hui, abruti par les circonstances, le métier, la soif, les soumissions les plus funestes… Peux-tu encore, un petit moment, te rétablir en poésie ? faire un petit bond de cœur et de bite au récit d’une épopée, tragique certes, mais noble… étincelante !... Te crois-tu capable ?...

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Il a fini sous le piano… Les artérioles du myocarde quand elles éclatent une par une, c’est une harpe pas ordinaire… C’est malheureux qu’on revienne jamais d’une angine de poitrine. Y aurait de la sagesse et du génie pour tout le monde.

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Destinée ou pas, on en prend marre de vieillir, de voir changer les maisons, les numéros, les tramways et le gens de coiffure, autour de son existence. Robe courte ou bonnet fendu, pain rassis, navire à roulettes, tout à l’aviation, c’est du même ! On vous gaspille la sympathie. Je veux plus changer. J’aurais bien des choses à me plaindre mais je suis marié avec elles, je suis navrant et je m’adore autant que la Seine est pourrie.

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De me voir embrasser l’aïeule ça les excitait. J’étais pourtant bien écoeuré par ce seul baiser… Et puis d’avoir marché trop vite. Mais quand elle se mettait à causer ils étaient tous forcés de se taire. Ils ne savaient pas quoi lui répondre. Elle ne conversait la tante qu’à l’imparfait du subjonctif. C’étaient des modes périmées. Ça coupait la chique à tout le monde. Il était temps qu’elle décampe.

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Dans le noir, derrière la tante, derrière son fauteuil, y avait tout ce qui était fini, y avait mon grand père Léopold qui n’est jamais revenu des Indes, y avait la vierge Marie, y avait Monsieur de Bergerac, Félix Faure et Lustucru et l’imparfait du subjonctif. Voilà.

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Fallait se méfier du vol et de la casse, les rogatons c’est fragile. J’ai défiguré sans le faire exprès des tonnes de camelote. L’antique ça m’écoeure encore, c’est de ça pourtant qu’on bouffait. C’est triste les raclures du temps… c’est infect, c’est moche. On en vendait de gré ou de froce. Ça se faisait à l’abrutissement. On sonnait le chaland sous les cascades de bobards… les avantages incroyables… sans pitié aucune… fallait qu’il cède à l’argument… qu’il perde son bon sens… Il repassait la porte ébloui, avec la tasse Louis XIII en fouille, l’éventail ajouré bergère et minet dans un papier de soie. C’est étonnant ce qu’elles me répugnaient moi les grandes personnes qui emmenaient chez elles des trucs pareils…

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Avec sa femme, il venait nous voir au Jour de l’An. Tellement ils faisaient d’économies, ils mangeaient si mal, ils parlaient à personne, que le jour où ils sont crounis, on se souvenait plus d’eux dans le quartier. Ce fut la surprise. Ils ont fini francs-maçons, lui d’un cancer, elle d’abstinence. On l’a retrouvée sa femme, la blanche, aux Buttes-Chaumont.

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J’aimais pas moi, les questions. Je me renfrognais aussitôt… Avouer ça attire les malheurs.

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La peine en ce temps-là on en parlait pas. C’est en somme que beaucoup plus tard qu’on a commencé à se rendre compte que c’était chiant d’être travailleurs. On avait seulement des indices.

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Ça me plaît bien moi l’endroit du quai… l’espèce de foire et les gens vagues… c’est bien agréable une langue dont on ne comprend rien… c’est comme un brouillard aussi qui vadrouille dans les idées… C’est bon, y a pas vraiment meilleur… C’est admirable tant que les mots ne sortent pas du rêve…

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De mon côté, à la Coccinelle, je dois subir quotidiennement les attaques sournoises, perfides, raffinées dirai-je, d’une coterie de jeunes rédacteurs récemment entrés en fonctions… Nantis de haut diplômes universitaires (certains d’entre eux sont licenciés), très fort de leurs appuis au près du Directeur général, de leurs alliances mondaines et familiales nombreuses, de leur formation très ‘moderne’ (absence presque absolue de tout scrupule), ces jeunes ambitieux disposent sur les simples employés du rang, tels que moi-même, d’avantages écrasants… Nul doute qu’ils ne parviennent (et fort rapidement semble-t-il) non seulement à nous supplanter, mais à nous évincer radicalement de nos postes modestes !... Ce n’est plus, sans noircir aucunement les choses, qu’une simple question de mois ! Aucune illusion à cet égard !

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Ton père ne peut pas lui s’en rendre compte. Il ne voit pas les affaires comme moi de tout près, chaque jour… Heureusement, mon Dieu, merci ! C’est plus pour quelques cents francs mais pour des mille et milliers de francs qu’il nous faudrait de la camelote pour avoir un vrai choix moderne ! Où donc trouver une telle fortune ? Avec quel crédit, mon Dieu ? Tout ça n’est possible qu’aux grandes entreprises ! Aux boîtes colossales !... Nos petits magasins, tu vois, sont condamnés à disparaître !... Ça n’est plus qu’une question d’années… De mois peut-être !… Une lutte acharnée pour rien… Les grands bazars nous écrasent… Je vois venir cela depuis longtemps… Déjà du temps de Caroline… on avait de plus en plus de mal… ça n’est pas d’hier !... Les mortes-saisons s’éternisent… et chaque année davantage !...

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Courtial des Pereires, secrétaire, précurseur, propriétaire, animateur du « Génitron », avait toujours réponse à tout et jamais embarrassé, atermoyeur ou déconfit !... Son aplomb, sa compétence absolue, son irrésistible optimisme le rendaient invulnérable aux pires assauts des pires conneries… D’ailleurs, il ne supportait jamais les longues controverses…

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Tu restes, je le crains, pour toujours dans ta poubelle à raison ! Tant pis pour toi ! C’est toi le couillon Ferdinand ! le myope ! l’aveugle ! l’absurde ! le sourd ! le manchot ! la bûche !... C’est toi qui souilles tout mon désordre par tes réflexions si vicieuses… En l’Harmonie, Ferdinand, la seule joie du monde ! La seule délivrance ! La seule vérité ! L’Harmonie ! Trouver l’Harmonie ! Voilà… Cette boutique est en Har-mo-nie !... M’entends-tu ! Ferdinand ? comme un cerveau pas davantage ! En ordre ! Pouah ! En ordre ! Enlève-moi ce mot ! cette chose ! Habituez-vous à l’Harmonie ! et l’Harmonie vous retrouvera ! Et vous retrouverez tout ce que vous cherchez depuis si longtemps sur les routes du monde…

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Toi n’est-ce pas, qui te laisses vivre ! Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu t’en fous au maximum des conséquences universelles que peuvent avoir nos moindres actes, nos pensées les plus imprévues !... Tu t’en balances !... tu restes hermétique n’est-ce pas ? calfaté !... Bien sanglé au fond de ta substance… Tu ne communiques avec rien… Rie n’est-ce pas ? Manger ! Boire ! Dormir ! Là-haut bien peinardement… emmitouflé sur mon sofa !... Te voilà comblé… Bouffi de tous les bien-être… La terre poursuit… Comment ? Pourquoi ? Effrayant miracle ! son périple… extraordinairement mystérieux… vers un but immensément imprévisible… dans un ciel tout éblouissant de comètes… toutes inconnues… d’une giration sur une autre… et dont chaque seconde est l’aboutissant et d’ailleurs encore le prélude d’une éternité d’autres miracles… d’impénétrables prodiges, par milliers !... Ferdinand ! millions ! milliards de trillions d’années… Et toi ? que fais-tu là, au sein de cette voltige cosmologonique ? du grand effarement sidéral ? Hein ? tu bâfres ! Tu engloutis ! Tu ronfles ! Tu te marres !... Oui ! Salade ! Gruyère ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t’ébroues dans ta propre fange ! Vautré ! Souillé ! Replet ! Dispos ! Tu ne demandes rien ! Tu passes à travers les étoiles… comme à travers les gouttes de mai !... Alors ! tu es admirable, Ferdinand ? Tu penses véritablement que cela peut durer toujours ?

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Il s’agissait de lutter, sans perdre une seconde, contre le péril naissant des fabrications « en série ». Des Pereires malgré son culte du progrès certain exécrait, depuis toujours, toute la production standard… Il s’en montra dès le début l’adversaire irréductible… Il en présageait l’inéluctable amoindrissement des personnalités humaines pas la mort de l’artisanat…

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Peut-être que je le reverrais plus jamais… qu’il était parti tout entier… qu’il était rentré corps et âme dans les histoires qu’on raconte… Ah c’est bien terrible quand même… on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup… comme on perd des gens sur la route… des potes qu’on reverra plus… plus jamais… qu’ils ont disparus comme des songes… que c’est terminé… évanoui… qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi… un jour très loin encore… mais forcément… dans tout l’atroce torrent des choses, des gens… des jours… des formes qui passent… qui s’arrêtent jamais… Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petites clefs à la corde…

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Il est demeuré comme ça sur le pas de la porte… Il était pas décidé… Il regardait sous les galeries… Il a filé vers la gauche plut^t donc vers les « Emeutes »… S’il était parti sur la droite, c’était plutôt pour les « Vases » et son martinet… Dès que dans l’existence ça va un tout petit peu mieux, on ne pense plus qu’aux saloperies.

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Comme ça, en regardant au loin, on commençait à deviner la forme des autres boîtes… Et puis après le grand terrain vague… les hautes cheminées… la fabrique d’Arcueil… celle qui sentait fort la cannelle par-dessus la vigne et l’étang. On voyait maintenant les villas tout alentour… Et tous les calibres !... Les coloris peu à peu… comme une vrai bagarre… qu’elles s’attaqueraient dans les champs, en fantasia, toutes les mochetées !... Les rocailleuses, les raplaties, les arrogantes, les bancroches… Elles carambolent les mal finies !... les pâles ! les minces ! les fondantes… Celles qui vacillent après la charpente !... C’est un massacre en jaune, en brique, en mi-pisseux… Y en a pas une qui tient en l’air !... C’est tout du joujou dans la merde !...

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La ferme était bien délabrée… Ça c’était prévu dans les textes ! Le vieux qui la tenait en dernier il venait de mourir deux mois plus tôt et personne dans toute la famille n’avait voulu le remplacer… Personne ne voulait du terrain, ni du gourbi, ni même du hameau, semblait-il… On est entré dans d’autres masures un peu plus loin… On a frappé à toutes les portes… On a pénétré dans les granges… Y avait plus un signe de vie… Près de l’abreuvoir, à la fin, on a découvert quand même, dans le fond d’une espèce de soupente, deux vieux croquants si âgés qu’ils pouvaient plus quitter leur piaule… Ils étaient devenus presque aveugles… et sourds alors tout à fait… Ils se pissaient tout le temps l’un sur l’autre… Ça semblait leur seule distraction… On a essayé de leur causer… Ils savaient pas quoi nous répondre… Ils nous faisaient des signes qu’on s’en aille… qu’on les laisse tout à fait tranquilles… Ils avaient perdu l’habitude qu’un leur rende visite… On leur faisait peur.

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Aussitôt qu’une entreprise prend un petit peu d’envergure, elle se trouve « ipso facto » en butte à mille menées hostiles, sournoises, subtiles, inlassables… On peut pas dire le contraire ! La fatalité tragique pénètre dans ses fibres mêmes… vulnère doucement la trame, si intimement que, pour échapper au désastre, ne pas finir en carambouille, les plus astucieux capitaines, les conquérants les plus crâneurs ne peuvent et ne doivent compter, en définitive, que sur quelque étrange miracle…

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Ton père était encore malade… Il a manqué son bureau plusieurs fois de suite cet hiver… Ils avaient peur tous les deux que, cette fois-là, ça soye la bonne… qu’ils attendent plus Lempreinte et l’autre… qu’ils le révoquent… Mais ils l’ont repris en fin de compte… Par contre, ils ont défalqué intégralement ses jours d’absence ! Imagine ! Pour une maladie ! Pour une compagnie qui roule sur des cent millions ! qu’à des immeubles presque partout ! C’est pas une honte ?... C’est pas effroyable ?... D’abord tiens c’est bien exact… Plus qu’ils sont lourds plus qu’ils en veulent… C’est insatiable voilà tout ! C’est jamais assez !... Plus c’est l’opulence et tant plus c’est la charogne !... C’est terrible les compagnies !... Moi je vois bien dans mon petit truc… C’est des suceurs tous tant qu’ils sont !... des voraces ! des vrais pompe-moelle !... Ah C’est pas imaginable !... Parfaitement exact… Et puis c’est comme ça qu’on devient riche… Que comme ça !




READ DURING WEEK 22&23&24/07

Monday, June 11, 2007

LE-LOUP-DES-STEPPES

Hermann Hesse
Le Loup des Steppes

Calmann-Lévy, 2004
Der Steppenwolf, 1927
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___________________________________________Extractions__________


En l’espace d’un seconde, il exprimait avec l’éloquence le doute immense d’un penseur, d’un initié peut-être, qui ne croit plus à la dignité, au sens même de l’existence humaine. Ce regard disait : « Vois, nous sommes comme ces singes ! Vois, l’humanité est comme eux ! » Alors toute forme de notoriété, toute forme d’intelligence, toutes les conquêtes de l’esprit, tous les élans portant l’homme vers le sublime, la grandeur et l’éternité s’effondraient, n’étaient plus que simagrées !

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Un jour, alors que nous venions de parler de ce qu’il est convenu d’appeler la cruauté du Moyen Âge, il déclara : « En vérité, cette cruauté n’en est pas une. Un homme du Moyen Âge serait autrement horrifié par notre mode de vie contemporain qu’il trouverait féroce, effroyable et barbare ! Chaque époque, chaque culture, chaque coutume et chaque tradition a sa spécificité, ses propres aspects délicats ou rudes, séduisants ou atroces ; elle considère certaines souffrances comme naturelles, accepte de supporter avec patience certains maux. L’existence humaine ne devient une véritable souffrance, un enfer que lorsque deux époques, deux cultures, deux religions interfèrent l’une avec l’autre..

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C’est étonnant tout ce qu’un homme peut ingurgiter ! Je lus un journal pendant dix bonnes minutes, laissant pénétrer en moi l’esprit d’un être irresponsable qui décortique de façon grossière les paroles des autres et les ressert ensuite, arrangées à sa manière, mais non digérées.

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La solitude est synonyme d’indépendance ; je l’avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l’espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres.

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Si l’on examine l’âme du Loup des steppes à la lumière de ce qui vient d’être dit, celui-ci apparaît comme un homme qui, par son haut degré d’individualisation, n’était aucunement destiné à faire partie des bourgeois. En effet, toute individualisation avancée se retourne contre le moi et tend à le détruire. Nous constatons également qu’il avait une forte propension à la sainteté, comme à la débauche, mais que par une sorte de faiblesse ou de paresse, il ne fit jamais le saut qui l’aurait fait pénétrer dans un univers libre et sauvage, et resta rivé à l’astre massif et maternel de la bourgeoisie ; tel était son assujettissement. La plupart des intellectuels, la majorité des artistes font également partie de cette catégorie de personnes. Seuls les plus forts d’entre eux s’élèvent au-dessus de l’atmosphère qui enveloppe le sol bourgeois et atteignent l’espace cosmique. Tous les autres se résignent ou font des compromis. Ils méprisent la bourgeoisie en continuant de lui appartenir et renforcent sa puissance et sa gloire car ils sont contraints en dernier ressort de l’approuver pour pouvoir continuer de vivre. Ces innombrables existences n’ont pas la force suffisante pour atteindre au tragique, mais subissent tout de même une adversité et une infortune considérables, dans l’enfer desquelles leurs talents s’épanouissent et deviennent féconds. Seuls les rares personnes qui s’arrachent à l’emprise bourgeoise trouvent le chemin de l’absolu et ont une fin admirable. Ce sont des êtres tragiques qui ne sont pas nombreux. Quant aux autres, aux enchaînés dont les talents sont souvent fort honorés par la bourgeoisie, ils ont accès à un troisième royaume, à un univers imaginaire, mais souverain : l’humour.

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En vérité, il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoilé, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. Le fait que tout individu s’applique à considérer ce chaos comme une unité et à parler de son moi comme s’il s’agissait d’un phénomène simple, structuré, clairement délimité ; le fait que cette illusion s’installe aisément chez chacun (même chez les êtres les plus évolués) semble constituer une nécessité, un besoin aussi vital que de respirer ou de manger.

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Il était indéniable que ces ébranlements successifs m’avaient finalement tous apporté quelque chose de nouveau : un peu plus de liberté, d’esprit, de profondeur, mais aussi un sentiment croissant de solitude, d’incompréhension, de froideur. Du point de vue bourgeois, cette vie allant de bouleversement en bouleversement semblait être engagée dans un processus de déclin perpétuel qui m’éloignait de plus en plus de ce qui était normal, permis et sain. Au cours de toutes ces années, je perdis mon travail, ma famille, ma patrie ; je me retrouvai seul, en dehors de tout groupe social. Personne ne m’aimait, beaucoup me regardaient avec suspicion. J’étais dans une opposition permanente, âpre avec l’opinion et la morale publiques. Même si je continuais de vitre dans un cadre bourgeois, ma sensibilité et ma façon de penser faisaient de moi un étranger au sein de cet univers. La religion, la famille, la patrie, l’Etat avaient perdu toute valeur à mes yeux, je ne me sentais plus concerné par eux. Les fanfaronnades de la science, des corporations, des arts m’inspiraient du dégoût. Mes conceptions, mes goûts, toutes les idées qui m’avaient permis de briller à l’époque où j’étais un homme talentueux et apprécié gisaient là, abandonnés, n’inspirant aux gens que méfiance. Mes transformations si douloureuses m’avaient certes apporté quelque chose d’imperceptible et d’impalpable, mais j’avais dû le payer cher ; à chaque fois ma vie était devenue plus dure, plus difficile, plus solitaire, plus menacée. En vérité, je n’avais aucune raison de souhaiter poursuivre dans cette voie ; elle me conduisait dans ces contrées où l’air se faisait de plus en plus rare, où flottaient ces fumées dont parle Nietzsche dans son poème sur l’automne.

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On s’apercevrait peut-être très prochainement que, de même que nous pouvons entendre à Francfort ou à Zurich des concerts joués à Paris et à Berlin, nous baignons dans le flot permanent des images et des événements présents, immédiats. Mais ce n’était pas tout. On comprendrait également que l’ensemble des événements survenus depuis la nuit des temps sont enregistrés et présents de la même manière que le reste et qu’un jour, sans doute, nous entendrions parler le roi Salomon et Walter von der Vogelweide, avec ou sans fil de transmission, avec ou sans bruits parasites. Pour finir, je déclarai que, tout comme les débuts actuels de la radio, cela permettrait uniquement à l’humanité de fuir face à elle-même, face à ses buts ultimes, et de s’environner d’un réseau de plus en plus serré de distractions et d’occupations vaines.

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« Cela me semble si stupide d’utiliser ce terme de « bête féroce » ou de « fauve » ! On ne devrait pas parler ainsi des animaux. Certes, ils sont souvent effrayants, mais ils sont bien plus vrais que les hommes.
- Que signifie ce « vrais » ? Qu’entends-tu par là ?
- Eh bien, regarde donc un animal : un chat, un chien, un oiseau ou même un de ces grands animaux magnifiques qui peuplent les zoos : un puma ou une girafe ! Tu constateras forcément qu’ils sont tous vrais, que pas un d’entre eux n’est embarrassé ou ignore ce qu’il doit faire, comment il doit se comporter. Ils ne cherchent pas à te flatter, ils ne cherchent pas à t’impressionner. Pas de comédie. Il sont comme ils sont, à l’instar des pierres et des fleurs ou des étoiles dans le ciel ; comprends-tu cela ? »
Je comprenais.

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Les deux tiers de mes compatriotes lisent ce genre de journaux ; ils lisent chaque matin et chaque soir ce genre de propos. Chaque jour, on les travaille, on les exhorte, on excite leur haine, on fait d’eux des êtres insatisfaits et méchants. Le but et le terme de cette entreprise sont une fois de plus la guerre : celle qui approche, celle qui vient, et qui sera sans doute plus hideuse encore que la précédente. Tout cela est limpide et simple. Chaque homme pourrait le comprendre, pourrait aboutir à la même conclusion, s’il se donnait simplement la peine de réfléchir une heure. Mais personne n’en a la volonté ; personne ne veut éviter la prochaine guerre ; personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d’hommes, si c’est au prix d’un tel effort. Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ; cela, vois-tu, personne n’en a envie !

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La vie, pensais-je, a forcément toujours raison au bout du compte ; si elle bafoue mes beaux rêves, c’est que ceux-ci étaient absurdes et injustifiés.

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Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant…

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Ce qu’on appelle dans les écoles ‘l’histoire universelle’ et que l’on est obligé d’apprendre par cœur, avec tous ces héros, ces génies, ces exploits et ces sentiments pleins de grandeur, n’est qu’un mensonge inventé par les maîtres, à des fins éducatives et pour occuper les enfants durant leur scolarité obligatoire. L’époque et le monde, l’argent et le pouvoir, appartiennent aux êtres médiocres et fades. Quant aux autres, aux être véritables, ils ne possèdent rien, si ce n’est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours.

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Le fait qu’une mère m’ait mis au monde me rend fautif. Je suis condamné à vivre, astreint à faire partie d’un Etat, à être soldat, à tuer, à payer des impôts pour financer la fabrication d’armes. Aujourd’hui, en cet instant, cette culpabilité éternelle m’a obligé à tuer comme jadis, à l’époque de la guerre. Cette fois-ci, pourtant, je ne tue pas à contrecœur. Je me suis résigné à être coupable. Je n’ai rien contre la destruction de ce monde stupide et encombré ; je suis même heureux d’y participer et de sombrer avec lui.

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Il n’est pas bon que l’humanité fasse un usage excessif de son intellect, qu’elle tente grâce à la raison de mettre de l’ordre dans des domaines qui ne sont pas du tout accessibles à celle-ci. Cela donne naissance à des idéaux, tels que celui des Américains ou celui des bolcheviks. Tous deux sont extraordinairement raisonnables, mais en proposant une vision trop naïve de la vie, ils brutalisent et appauvrissent terriblement celle-ci. L’image de l’être humain qui représentait jadis un idéal élevé est en train de se transformer en cliché. Nous autres, les fous, nous lui redonnerons peut-être sa noblesse.

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Voilà ce qu’on appelle l’art de vivre, déclara-t-il sur un ton doctoral. Vous pourrez à l’avenir continuer à votre guise de modeler et d’animer, de complexifier et d’enrichir le jeu de votre existence ; il est entre vos mains. La folie, au sens élevé du terme, est le fondement de toute sagesse ; et de la même façon, la schizophrénie est le fondement de tout art, de toute création de l’imagination.




READ DURING WEEK 20/07

Sunday, June 03, 2007

UN-BALCON-EN-FORET


Julien Gracq
Un Balcon en forêt

Librairie José Corti, 1958
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___________________________________________Extractions__________


Visiblement il prenait le déjeuner en patience, et Magnard plus que tout le reste. « Quant à nous, il ne perd rien, il nous note », se disait Grange un peu piqué, mais cette gêne que Varin faisait peser sur le déjeuner ne lui était pas désagréable : c’était comme la présence d’un curé à un repas de noces.

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Grange s’amusait parfois quelques instants à fermer les yeux, et à vérifier combien la guerre, même dans ses instants les plus endormis, alertait toujours plus intimement l’ouïe que la vue, par cette espèce de brinquebalement de herse géante promenée sur la terre remuée.

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Son esprit était ainsi fait qu’une idée logique l’ébranlait peu, mais que le pressentiment d’autrui y coulait presque sans résistance : ce qui chez Varin l’agaçait seulement attaquait maintenant ses nerfs de façon plus subtile : c’était comme une odeur de foudre dans l’air, la peur contagieuse des bêtes avant l’orage.

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Un sentiment bizarre l’envahissait chaque fois qu’il allumait sa cigarette dans ce sous-bois perdu : il lui semblait qu’il larguait ses attaches ; il entrait dans un monde racheté, lavé de l’homme, collé à son ciel d’étoiles de ce même soulèvement pâmé qu’ont les océans vides. « Il n’y a que moi au monde », se disait-il avec une allégresse qui l’emportait.

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Grange songeait parfois à cette horloge arrêtée qu’avait remise en route un tremblement de terre, mais qui ne sonnait plus les quarts : il avait toujours eu un goût pour ces mécanismes d’un sou ou d’un jour, délicats et absurdes, où le hasard un instant fait refleurir la nécessité.

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Qu’est-ce qu’on attend ici ? se disait-il, et ce même goût d’eau fade, tiédie, écoeurante, qu’il connaissait bien lui remontait à la bouche. Le monde lui paraissait soudain inexprimablement étranger, indifférent, séparé de lui par des lieues. Il lui semblait que tout ce qu’il avait sous les yeux se liquéfiait, s’absentait, évacuait cauteleusement son apparence encore intacte au fil de la rivière louche et huileuse, et désespérément, intarissable, s’en allait – s’en allait.

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Une idée bizarre se glissait dans l’esprit de Grange : il lui semblait qu’il marchait dans cette forêt insolite comme dans sa propre vie. Le monde s’était couché comme un jardin des Olives, fatigué de craindre et de pressentir, saoulé d’angoisse et de fatigue, mais le jour ne s’était pas éteint avec lui : restait cette lumière froide et limpide, luxueuse, qui survivait au souci des hommes et paraissait brûler pour elle seule – cette pupille déserte de nocturne qui s’entrouvrait avant l’heure et semblait vaguement regarder quelque part. Il faisait jour. C’était un étrange jour de limbes, lavé de crainte et du désir, une lumière chaste, pareille à celle qui éclaire sans la réchauffer une lune morte.

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Le théâtre de la guerre… songea Grange. Le mot n’est pas si mal trouvé. Ce qui l’étonnait, c’était cette enflure brutale, cette manière tonitruante, tintamarresque, de planter le décor, et puis soudain cet oubli, ce vide – comme d’un ivrogne qui cogne sur la table à la fendre en deux, puis cherche obscurément du fond de ses brumes à se rappeler à qui au juste il en avait.

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Il commença à s’éloigner derrière les arbres, d’un pas traînant – une masse empêtrée et pataude qui s’enfonçait peu à peu dans l’épaisseur du gaulis. De temps en temps, il s’arrêtait et se retournait, et Grange devinait qu’il jetait de son côté le regard panique du chien qui prend le large, se retourne, et s’affole tout à coup de ne s’entendre plus rappeler.




READ DURING WEEK 19/07

Tuesday, May 22, 2007

LE-FLEUVE-DE-FEU


François Mauriac
Le fleuve de feu

Bernard Grasset, 1923
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___________________________________________Extractions__________


Evitons-nous jamais de subir l’empreinte d’un être qui nous aime avec quelque ardeur ? Plus fortement que ceux que nous aimâmes, ceux qui nous ont aimés nous marquent.

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Daniel Trasis n’était pas du monde. Jamais il n’avait subi ce dressage qui, dans un homme du monde, détruit les correspondances naturelles entre la pensée et la parole, entre les sentiments et les gestes.

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Il ne pensait à rien, écoutait son propre cœur et le moindre froissement de feuilles, retrouvait une sensation éprouvée autrefois pendant les parties de cache-cache – lorsque Marie Ransinangue le cherchait, passait tout près de lui et qu’il retenait son souffle. Dès ce temps-là, il savait faire silence, s’engourdir, jusqu’à n’être plus qu’une parcelle de l’être muet que les vents seuls émeuvent : nature, opium unique.

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« Malheur à ceux qui s’enorgueillissent de ne pas succomber à la tentation qu’ils ne subiront jamais ! » Elle aimait répéter cela, faisant retour sur elle-même, parce qu’elle haïssait la chair, et qu’elle redoutait d’en éprouver de l’orgueil.

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On ne sait pas tout ce que l’enfance en se retirant laisse en nous de débris. Ah ! faux sentiments, «mysticaillerie».




READ DURING WEEK 18/07

LA-PRESQU'ÎLE


Julien Gracq
La presqu'île

Librairie José Corti, 1970
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___________________________________________Extractions__________


Non, ce qui engourdissait ces campagnes peuplées de mauvais rêves, ce n’était pas la griffe appesantie d’un fléau, c’était plutôt un retrait souffreteux, une espèce de veuvage triste ; l’homme avait commencé à assujettir ces étendues vagues, puis il s’était lassé d’y mordre, et maintenant même le goût de maintenir sa prise avait pourri ; il s’était fait partout un reflux, un repli chagrin.

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Sur le banc de bois qui s’accotait à la cloison, une vieillarde qui serrait sur sa poitrine un fichu noir était assise près d’un panier d’osier, la tête baissée ; il était difficile de penser qu’elle fût entrée là et qu’elle en sortît jamais : elle semblait plutôt attendre, dans la lumière oblique de la croisée, sur le fond des bruns poisseux d’atelier, un peintre qui cherchât le caractère.

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Il ramena son regard vers la route grise et déserte. L’été était loin. Les champs autour de lui étaient vides ; dans les flaques figées des ornières qui se coulaient çà et là entre les fougères, dans la fraîcheur pénétrante et immobile de l’air mouillé, il traînait quelque chose de la tristesse inoccupée des fins de dimanche ; de nouveau, il se sentit seul.

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Il s’était bien attendu à ne pas retrouver sa remise intacte, mais il éprouvait la pointe d’une piqûre qui pénétrait plus loin ; il sentait que ce qui le désappointait n’était pas que ces bâtisses fussent laides, mais qu’elles désaccordaient une laideur connue. « j’ai vieilli », pensa-t-il, amèrement.

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Le monde, toujours panique – toujours alerté, alertant – le monde comme quelqu’un derrière la fenêtre qui vous tourne le dos, qui regarde ailleurs, et dont on voit seulement la nuque obsédante qui, par instants, bouge.

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Le bruit de ses pas sur le pavé retentissait contre le pavé des façades ; au long de ces venelles coudées il lui semblait se promener dans une oreille de pierre.

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Braye-la-Forêt était à l’évidence un des ces villages accotés aux anciennes forêts royales que le goût parisien du plein air commençait à aménager et à coloniser : un ancien hameau de grande culture enserré dans l’anneau de solitude des villégiatures du dimanche.

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L’œil évoquait vaguement, plutôt qu’une maison habitée, ces Réserves ou ces Pavillons discrètement luxueux et un peu retirés qui respirent au large sous les arbres d’été pour une clientèle choisie auprès des champs de courses ou des golfs à la mode, et que l’hiver fait ressembler soudain – rouillés, délavés, déteints - à un paquebot échoué sous les branches d’un crique perdue.

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On eût dit que la maison se partageait en deux versants comme ces villas d’une côte sauvage qui font face aux vagues. Derrière la marée battante du large qui heurtait les murs et faisait grelotter les vitres, je percevais encore vivement dans mon dos au-delà du corridor la douceur soudaine de cloître des arrières de la maison, une nuit close et coite, une nuit ancienne qui semblait sortir des armoires avec leur parfum vieilli.

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Quand je reviens par la pensée à cette Toussaint noyée, rien ne me paraît plus essentiel que d’essayer de lui rendre exactement son éclairage ; il me semble toujours que rien n’eût pu se passer de même sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible, à la fois songeuse et funèbre, que lui faisait la lueur tremblante des bougies.

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Quand l’œil désoeuvré plonge d’un balcon la nuit, à travers la rue, dans une pièce éclairée dont on a oublié de clore les rideaux, on voit des silhouettes qui semblent flottées sur une eau lente se déplacer aussi incompréhensiblement que des pièces d’échecs dans l’aquarium de cet intérieur inconnu.




READ DURING WEEK 16&17/07

Thursday, May 10, 2007

UN-ADOLESCENT-D'AUTREFOIS


François Mauriac
Un adolescent d'autrefois

Flammarion, 1982
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___________________________________________Extractions__________


Nous trinquâmes, le vieux et moi. Il me regardait du fond de ses quatre-vingts ans, sans ressentir aucune gêne de ce silence entre nous… Avec peut-être une nostalgie obscure ? Mais non, quel mot stupide « nostalgie » appliqué à ce vieux sanglier qui, en quatre-vingts ans, n’aura vécu qu’un seul jour, toujours le même, avec le fusil à portée de la main, avec sa bouteille de médoc à chaque repas, seul signe visible de sa fortune : aussi crasseux d’apparence, aussi ignare que le plus ignare et le plus crasseux des métayers dont il était la terreur. Pourtant ce fut bien une nostalgie que trahit ce qu’il me dit d’abord.

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Il y a cet échec, qui frappe moins avec les adversaires qu’avec les prétendus fidèles. Les ennemis, eux du moins, témoignent par leur haine que l’Eglise est encore capable de susciter une passion.

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Je me retrouvais dans cette ténèbre lactée d’un soir de lune, te que je suis toujours en ces heures-là, attentif au ruissellement de la Hure, à cette calme nuit murmurante, pareille à toutes les nuits, à cette même clarté qui baignera la pierre sous laquelle le corps que je fus finira par pourrir. Ce temps qui coule comme la Hure et la Hure est là toujours et sera là encore et continuera de couler… Et c’est à hurler d’horreur. Comment font les autres ? Ils n’ont pas l’air de savoir.

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En tout cas je savais mieux qu’eux ce qu’est la propriété. Qu’elle soit le vol, je m’en moquerais, mais elle est ce qui avilit, ce qui dégrade.

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…elle a toujours été persuadée que ce que j’appelle l’amour physique n’existe pas pour les êtres d’une certaine race dont nous sommes elle et moi, que c’est une invention des romanciers, qu’il est un devoir exigé de la femme par Dieu pour la propagation de l’espèce, et comme un remède à la bestialité des hommes ; elle ne m’a pas caché que c’est ce qui la déroute le plus dans la création. Je tombai d’accord avec elle que d’avoir si étroitement lié une âme capable de Dieu à un corps de chien, ouvrait devant l’esprit un abîme.

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Je me répétai : « Tu n’as aucune preuve ! Tu es victime de ce conteur arabe qui habite au-dedans de toi et qui invente indéfiniment des histoires, pour boucher les interstices ente les livres que tu lis, pour qu’un mur sans fissures te défende contre la vie. Mais cette fois, l’histoire que tu te racontes, c’est ta véritable histoire. Vraie ou inventée ? Quelle est la part de l’imaginaire ? A quel endroit précis recoupe-t-il le réel ? »

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Je regardai cette chambre qui était ma chambre et que rien ne marquait de mon signe en dehors des livres et des revues. C’était le papier marron qui avait toujours régné chez les miens : « Votre grand-mère adore le marron. » Aucun objet que de Saint-Sulpice : la pire des laideurs – celle que crée le manque de culture.

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Aujourd’hui j’avais vingt et un ans, personne n’avait de pouvoir sur moi. Je me dépouillerais de tout d’un seul coup. Les propriétés, je les arracherais de moi, je les laisserais à maman. Elle les aurait toutes à elle, mais elle en mourrait. Car sa folie, c’était l’héritage éternel, c’était la mort vaincue par l’héritage.

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Le vrai est que moi aussi, tout comme elle, je vous préfère Maltaverne, mais pour d’autres raisons que maman : ce ne sont pas les propriétés en tant que propriétés, ce n’est pas la possession au sens où elle l’entend ; je n’oserais l’avouer à personne qu’à Donzac. Je ne peux pas abandonner cette terre, ces arbres, ce ruisseau, ce ciel entre les cimes des pins, ces géants bien-aimés, cette odeur de résine et de marécage qui est pour moi (c’est fou !) l’odeur même de mon désespoir.

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Je connais, et Donzac connaît ce trait de ma nature, je ne sais s’il est très singulier ou s’il est commun a beaucoup d’hommes : quand je tiens à quelqu’un, ce besoin que j’ai de sa souffrance pour être rassuré.

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Oui, moi je suis humble, pour l’humilité je ne crains personne, je ne crois pas qu’aucun de mes gestes ait la moindre importance.

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Ce qu’elle seule pouvait me donner et qu’elle m’a donné, je ne l’oublierai jamais, si vieux que je vive. Mais comprends-moi, maman, moi aussi j’ai passé la ligne au-delà de laquelle il n’est plus question d’être heureux ; il s’agit de dominer la vie. Cette ligne, je l’aurai passée à vingt-deux ans, et toi, la soixantaine sonnée.




READ DURING WEEK 14&15/07

Wednesday, May 02, 2007

UN-BEAU-TENEBREUX

Julien Gracq
Un beau ténébreux

Librairie José Corti, 1945
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___________________________________________Extractions__________


Je me suis senti aujourd’hui singulièrement déprimé, tout isolé dans cette petite ville oisive où je ne connais personne et où je n’ai que faire, où j’ai échoué par désoeuvrement. Je comptais travailler ferme à cette étude sur Rimbaud, mais la littérature m’ennuie. Et il y a plus grave encore : je vieillis, et il me semble que j’ai imperceptiblement glissé du temps que l’on passe à vivre à celui que l’on passe à regarder la vie s’écouler.

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Les parfums : une des rares choses qui pour moi enrichissent la vie. L’incroyable timidité de notre civilisation devant les odeurs. Un parfum de grand couturier : à cela seul on peut mesurer l’amaigrissement de la sensualité moderne. Il faut toute l’épaisseur de la tradition catholique pour imposer encore sans scandale un arôme aussi corpulent, d’une présence aussi assurée que celui de l’encens.

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D’une certaine manière l’idée naquit, il me semble, en moi très tôt de cette inquiétude exaltée avec laquelle au milieu de nous nous le sentions ainsi bouger, vivre, qu’Allan « brûlait sa vie par les deux bouts ». Dans ses entretiens avec moi – ces entretiens si fraternels, si graves, de la cour du collège, un bras jeté autour des épaules, dont le souvenir décompose soudain la vie de l’homme mûr en je ne sais quelle grimace d’abominable futilité – revenait souvent en lui comme une obsession l’idée si étrange, si peu de son âge, que l’on peut épuiser la vie. Dans cette tragédie de l’époque enfantine, cette tragédie dont la catastrophe finale est seulement la vie, la vie courante, désenchantée, il devinait très clairement le dernier acte, - comme plus tard arrivé à l’âge d’homme il devait pardessus tout ressentir d’avance sa dernière péripétie : la mort.

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La différence essentielle lui paraissait consister en ceci : que tandis que Dante imaginait les cercles de son enfer descendant en rétrécissant sans cesse leurs spires, comme la cuvette du fourmilion, vers le puit final où « Satan pleure avec ses six yeux » - Hugo, par une singulière inversion de cette image, faisait cheminer vers le bas ses spirales en s’élargissant sans cesse dans la profondeur, jusqu’à lâcher l’imagination dans un maëlstrom, un vertige, une dissolution brusque et géante dans le noir.

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Il y a matière à d’amples réflexions dans le fait qu’un chef d’œuvre se reconnaît – entre autres choses, plus qu’autre chose – à certaines proportions, ou plutôt disproportions singulières, absolument à mon sens irréductibles à l’art extérieur et au demeurant bien sommaire de la composition. J’ai parfois l’impression, en feuilletant un livre aimé, de sentir au dessus de mon épaule l’auteur penché qui, comme dans les jeux de notre enfance, d’un certain clin d’œil dur m’indique que je « brûle » ou que je m’éloigne. Je suis convaincu que si je pouvais voir sous un vrai jour cette phrase, peut-être ce mot central, focal, qui m’échappe toujours et que pourtant me désignent, courant à travers la trame du style, certaines orbes grandioses et concentriques comme d’un milan qui plane au-dessus d’une vaste étendue de campagnes, - alors je sentirai changer ces pages dont le secret enseveli me bouleverse, et commencer le voyage sans retour de la révélation.

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Là pourtant serait peut-être le seul crime sans rachat : dans une vie gâchée, rognée, rongée par la paresse, la peur, le scrupule calculateur. L’anéantissement minutieux et quotidien des possibilités offertes. Et, pour en finir, cet étouffement, justifié par un moelleux système de scepticisme. Ce qui commence par « Je me hâtais de déplaire exprès, par crainte de déplaire naturellement » (Mauriac) continue par « Je me hâtais d’échouer exprès, par crainte d’échouer naturellement », et pourrait se terminer un jour par : « Je me hâtai de mourir exprès, par crainte de mourir naturellement » (une phrase d’excellent comique). Rien de plus propre peut-être à épuiser une vie qu’une telle combinaison de l’orgueil et de la lâcheté (« Cela finira mal »).

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Combien plus que les maisons abandonnées m’intriguent, m’égarent, quand elles sont vraiment le vêtement de pierre, la coquille façonnée, gauchie par l’habitude, de la vie de tous les jours, ces pièces à l’instant quittées, chaudes encore comme un manteau qu’on dépouille, et auxquelles un désordre maigre de papiers, de linges, je ne sais quel air d’attente hagarde, de geste suspendu, suffisent à prêter, par-dessus tout autre témoignage, une authenticité moins imitable encore que celle d’un visage.

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Lorsque le regard isole longuement, obstinément dans un détachement volontaire de tout le reste, un meuble, un portrait, un détail de tapisserie, il arrive parfois qu’à les voir tels qu’ils sont, dans leur allure à jamais singulière, tout ce qui d’eux-mêmes ressort enfin d’absolument irréductible à tout motif plausible, à toute sollicitation raisonnable, - jusqu’à soudain rendre invisible tout le reste – tout ce qui fait qu’ils sont, tout ce qui en eux tend à suggérer ce qu’ils pourraient aussi être, lorsqu’on se sent soudain incapable de se dire plus longtemps « ce n’est que cela » - alors on ressent parfois, dans de rares occasions, cette panique inconjurable que j’ai ressentie hier.

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Dans les meilleurs moments, je lui vois pour moi cette même douceur attentive, prévenante, qu’on voit aux malades graves pour ceux qui veillent à leur chevet : ils caressent sur autrui l’image de leur propre malheur.

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J’appelle deviner tout simplement le plus triomphant moment de la quête. La vérité est triste, comme vous le savez. Elle déçoit parce qu’elle restreint. Elle tient dans un poing fermé, puis dans le geste d’une main qui se délace et rejette. Elle est pauvre, elle démeuble et démunit. Mais à l’approche d’une vérité un peu haute, encore seulement pressentie, il se fait dans l’âme dilatée pour la recevoir un épanouissement amoureux, un calibrage de grande ampleur où s’indique la communion avec ce qu’elle désire recevoir en nourriture. C’est cette ascèse quasi mystique, cette équivalence pressentie, si précise et quasi miraculeuse, du désir et de sa pâture, ces approches un peu hautes de la Table que j’appelle deviner.

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Vous m’entendez mal, Allan, ou peut-être m’entendez-vous trop bien. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans l’énigme que je me propose. Tout est tellement dérisoire, inoffensif. Tout réside tellement dans les idées qu’on s’en fait, dans un certain pouvoir oblique de suggestion équivoque, dans la spéculation effrénée sur la faim qu’à l’homme d’inventer, de croire, de bâtir le compliqué, le pervers, le ténébreux. Mais c’est là ce qu’il y a d’angoissant, de tragique. C’est là que se noue le piège et que et que s’abrite l’assassin aux mains pures, aux mains, je ne crains pas de le dire, immaculées.

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Comme ce sol supporte mal la vie, l’expulse. Ici on a pu, on a dû être plus exigeant qu’ailleurs sur les raisons qu’on a d’y rester, s’interroger plus pertinemment sur ses vraies chances

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« J’ai lu quelque part que la mort était une société secrète. Le mot donne, n’est-ce pas, à réfléchir. Ce qui n’est qu’une fin, un pis-aller, et c’est peu dire, pour la plupart des êtres, ne peut-il devenir pour d’autres une vocation ? »

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Il y avait pour chacun d’eux, dans chacun de ces jours sans âge, frappés d’un condamnation si évidente, si irrévocablement les derniers, quelque chose d’une saveur libre et sauvage ; et chaque matin de ces jours si vacants – comme le sursis d’un condamné, comme le congé d’un écolier que prolonge au dernier moment par miracle un deuil, une maladie, - déraciné du temps semblait béer soudain sur des possibilités plus secrètes – comme si, distraits aussi bien des vacances banales que de l’enchaînement des tâches quotidiennes, ces jours leurs eussent parus soudain – démesurés, omineux, d’une plénitude presque suffocante, - les seuls vraiment gagnés sur la mort.




READ DURING WEEK 13/07

Wednesday, April 18, 2007

LES-SIRENES-DE-TITAN

Kurt Vonnegut
Les sirènes de Titan

Denoël, Présence du futur, 1962
The sirens of Titan, 1959
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___________________________________________Extractions__________


Quel animal optimiste l’homme est-il donc ! dit Rumford. Imaginer que l’on durera encore dix millions d’années… comme si les gens étaient aussi bien conçus que les tortues !

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Aucun des meubles n’avait de pieds et cela donnait un aspect spectral au mobilier. Tout était suspendu magnétiquement à hauteur convenable. Les tables, le bureau, le bar et les divans étaient des plaques flottantes. Les chaises, des bols immobilisés dans l’espace.

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Ransom K. Fern quitta la fenêtre. Son visage montrait un mélange troublant d’âge et de jeunesse. Les stades intermédiaires ne s’y étaient pas inscrits. On n’y trouvait pas trace de l’homme de trente, quarante ou cinquante ans qu’il avait laissé en arrière. On aurait cru un garçon de dix-sept ans blanchi soudain par un souffle desséchant.

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Histoire : 26 – Tout le monde, sur Mars, vient de la Terre. On croyait que ce serait beaucoup mieux sur Mars. Personne ne se souvient de ce qui était mal sur Terre.

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Il n’y a pas de raison pour que le bien ne triomphe pas aussi souvent que le mal. Tout triomphe est une question d’organisation. S’il existe des anges, j’espère qu’ils ont mis au point les méthodes de la Mafia.

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Les martiens embarqués ne pouvaient faire que deux choses : presser deux boutons du tableau de bord, l’un marqué ouvert, l’autre fermé. Le bouton ouvert déclenchait l’envol et le bouton fermé ne servait à rien. Mais les experts de la Santé mentale avaient insisté pour qu’on procédât à son installation. Les êtres humains, avaient-ils dit, étant toujours beaucoup plus satisfaits d’une mécanique qu’ils se figurent pouvoir arrêter.

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Comme il le dit dans son Histoire de poche de Mars : « Celui qui veut changer le monde de façon significative doit avoir le sens de l’organisation, un empressement génial à verser le sang d’autrui et une nouvelle religion à introduire au cours de la brève période de repentir et d’horreur qui suit inévitablement toute effusion de sang. »

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« Cette nouvelle religion s’appelle l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent. La bannière de cette église sera bleue et or. Et il y sera inscrit, en lettres d’or sur fond bleu : Prends soin du Peuple et Dieu tout Puissant prendra soin de Lui-Même. »

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Salo était dépourvu de bras. Par contre, il avait trois yeux qui pouvaient percevoir le spectre dit visible, mais également l’infra-rouge, l’ultra-violet et les rayons X. Salo était ponctuel, c’est-à-dire qu’il vivait le moment de l’instant et il aimait répéter à Rumford qu’il préférerait voir les merveilleuses couleurs des extrémités du spectre que le passé ou le futur.

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Une année de Tralfamadore, d’après ses calculs, correspondait à 36 162 fois la durée d’une année terrestre. La cérémonie à laquelle il avait participé avait donc été donnée en l’honneur d’un gouvernement vieux de 361 620 000 années terrestres. Salo décrit cette forme durable de gouvernement comme étant de l’anarchie hypnotique, mais il a refusé à expliquer son fonctionnement.




READ DURING WEEK 11&12/07

Thursday, March 29, 2007

SECHERESSE

J.G. Ballard
Sécheresse

Casterman, 1975
The Drought, 1965
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___________________________________________Extractions__________


"Oubliez l’eau. Catherine, je détesterais vous voir imaginer que je suis satisfait de moi, de toute chose. Si je me suis si bien préparé, c’est seulement parce que… - il chercha ses mots - …j’ai toujours estimé que la vie dans son ensemble était une sorte de terrain voué aux catastrophes"

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Ramson regarda l’avenue déserte. La plupart des maisons étaient vides, leurs fenêtres protégées par des planches et clouées, les piscines vidées de leur ultime réserve d’eau. Des files de voitures abandonnées étaient garées sous les platanes qui dépérissaient, et la route était jonchée de boîtes de conserves et de cartons que l’on avait laissés sur place. La poussière brillante comme du silex s’amoncelait contre les clôtures. Des feux de détritus se consumaient sans surveillance sur les pelouses grillées, leur fumée flottant mollement au-dessus des maisons.

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Il remarqua de nouveau la totale asymétrie de sa figure, la tempe gauche déformée qu’elle tentait de dissimuler par une boucle de cheveux. C’était comme si sa face portait déjà des blessures d’un accident de voiture effroyable qui se produirait quelque part dans l’avenir. Parfois, Ramson sentait que Judith était consciente de cet autre elle-même, et qu’elle traversait la vie avec la constante perspective de cet avenir menaçant.

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Quoique le révérend Johnstone et ses capitaines vissent ces visites d’un mauvais œil, ces randonnées à travers les dunes étaient fort utiles, car elles introduisaient dans ces vies stériles, pensait Ramson, ces éléments de hasard, cette conscience de la chance et du temps sans lesquels elles auraient bientôt perdu tout sentiment d’identité.





READ DURING WEEK 09&10/07

Wednesday, March 28, 2007

CE-QU'IL-RESTE


Pierre Sansot
Ce qu’il reste

2006, Editions Payot & Rivages
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___________________________________________Extractions__________


Les personnes bien intentionnées nous demandent de nous préparer à notre mort. Quelle extravagance : autant demander à un candidat de préparer un examen auquel de toute manière il ne se présentera pas puisque la pensée de la mort et l’expérience de la mort n’ont pas grand rapport.

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La partition de l’espace et du temps, elle apparaît dans les places de parking qu’il nous est possible d’occuper pour une durée déterminée tout comme un terrain de tennis qui nous est accordé pour une heure ou pour une heure de spectacle où nous avons le devoir de rire. Le reste n’a pas le droit d’exister puisque tout a été calculé à la juste mesure de nos besoins et quand il apparaît, des employés zélés le font disparaître de notre table à moins que dans un fast-food, nous ne l’engloutissions dans une poubelle disposée à cet usage. La rotation rapide, la mise hors service de l’inutile sont traquées.

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C’est pourquoi j’aimerais rapprocher ces deux conservatoires que sont les musées et les cimetières –lesquels ont une manière particulière de perpétuer notre mémoire. Le cimetière est par excellence une maison des songes. Nous y évoquons les ombres de nos chers disparus. Leurs traits s’estompent. Il nous faut par l’imagination leur donner un peu plus de couleur. Nous devons réinventer leur voix de moins en moins audible. Au contraire, dans un musée, les œuvres nous imposent impérieusement leur présence. Nous avons à les percevoir et non à les rêver. Elles ont le pouvoir de nous tirer de quelques pensées vagabondes, de quelques rêveries trop personnelles.

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Je ne décrie pas l’espèce humaine, je mets en cause son arrogance à l’égard des autres espèces.

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Certains hommes se refusent à entendre cette leçon. Ils admettent tout au plus qu’existe en nous une part bestiale qu’il convient de réprimer : elle serait à l’origine de nos actes de barbarie comme si l’homme n’était pas capable par lui-même de produire de l’inhumain.

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Tant que nous disposions de quelques références incontestables comme le Pouvoir, le Travail, il nous était possible de désigner les marginaux. Aujourd’hui, la plupart d’entre nous : paysans, chercheurs, étudiants, chômeurs, vieux, petits commerçants ont le sentiment d’être largués et d’être tenus à l’écart d’un centre (de décisions) par ailleurs introuvable.

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Comme l’écrivait un physicien célèbre : « La multitude ordonnée des galaxies m’émeut mais j’admire tout autant l’esprit humain qui fut capable de les appréhender. »

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Ce n’est pas pour autant réduire à néant la part de l’homme car si l’on en croit mes analyses, il faut que de son côté, l’homme soit un être sensible, capable de s’émouvoir, de s’oublier, pour admirer l’altérité. Un philosophe a écrit en souriant que sans la musique, l’homme serait une erreur de la nature.

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J’entrais en amitié avec un Paris populaire, du côté de Belleville, du bas de Montmartre, un Paris proche de la poésie de Jacques Prévert où les filles sont souriantes, où le patron offre parfois une tournée et où la patronne cuisine des plats aux petits oignons. Employés, dactylos, ouvriers plaisantent entre eux sans faire d’histoires. Au-dehors, des foules déambulent pacifiquement, se rassemblent, se dispersent, se disjoignent.

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Non plus la blancheur livide des glaces éternelles, mais le rien de l’existence, la pauvreté de notre misérable moi. Non plus l’aridité de certaines terres incertaines mais celle de paroles difficiles à entendre ou de psalmodies répétitives. Dans les deux expériences, nous nous murerons dans l’ineffable, incapables de dire correctement ce que nous avons traversé ici ou là, désireux de ne pas retourner aussi vite à l’existence quotidienne et à ses sunlights dérisoires.





READ DURING WEEK 09&10/07

Friday, March 23, 2007

HOLLYWOOD-BLUES

Kim Newman



Hollywood blues
Editions Gallimard, Folio SF, 2006
Night Mayor, 1989






Extractions


Je dus y regarder à deux fois avant de remarquer l’automatique calé, comme un jouet d’enfant, dans son poing gigantesque. Il n’avait pas de réplique, mais le flingue disait « monte dans la bagnole » dans quinze langues différentes.

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J’imagine que j’avais de la chance. C’était une entraîneuse, pas un flic. Logique. Les statistiques prouvent qu’il y a plus de femmes dans le monde que n’importe quoi d’autre, à l’exception des insectes. Je fis pivoter le tabouret vers elle. C’était une blonde en robe noire, avec un petit chapeau et un voile. La robe se resserrait là où il fallait et brillait là où elle n’aurait pas dû. Je me dis qu’elle allait me demander de l’argent.

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Je serrai les poings dans mes poches. Il était plus costaud que moi, moins fatigué et accompagné par les fils illégitimes de King Kong. J’allais me faire réduire en purée. Encore une fois. Ça devenait lassant.

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Elle s’imagina une vie entière passée dans un de ses propres Rêves : chaque ligne de dialogue des personnages serait familière et elle saurait ce qui l’attendait à chaque coin de rue. Quelle que soit la taille de l’univers qu’il avait créé, Daine resterait toujours enfermé dans un monde limité par son imagination. Il était sans doute déjà trop atteint pour se rendre compte qu’il n’avait fait que passer d’une boîte à une autre, plus petite.

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Un grand portrait peint, plutôt mal, d’ailleurs, du maire Donlevy était accroché derrière le bureau. Il paraissait sournois ; le peintre n’avait pas dissimulé le renflement qui, sous sa veste, bosselait son écharpe de maire. Il s’agissait soit d’une arme de poing, soit d’une liasse de billets provenant d’un pot-de-vin. Le maire avait la réputation d’être l’homme politique le plus haut placé que l’on puisse acheter.

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Le public était debout à présent. Tous nous insultaient et essayaient de nous frapper. Deux personnes avaient sorti des torches de nulle part et les brandissaient avec le zèle d’un groupe de paysans transylvaniens soûls fondant sur le château de Frankenstein pendant un orage électrique. Des vois rauques nous promettaient de déplaisantes façons de mourir.



READ DURING WEEK 07&08/07

LE-PASSAGE-DE-LA-NUIT

Haruki Murakami



Le passage de la nuit, "After dark", 2004
Belfond, 2007




Extractions


Nous sommes dans un restaurant Denny’s. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d’ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel.
« Bonsoir. Bienvenue chez Denny’s. »
Dans ces restaurants-là, les gens et les choses sont anonymes, interchangeables. L’établissement est presque plein.


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Entre un homme d’âge moyen, plutôt petit, à la tenue soignée. Il s’assoit à l’extrémité du comptoir, commande un cocktail et parle avec le barman à mi-voix. Sans doute un habitué. Sa place. Sa boisson. Un de ceux dont on ne sait rien, qui peuplent la ville, la nuit.


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« Une fois qu’on commence à penser de cette façon, plein de choses nous paraissent différentes. Le tribunal, en tant que système, s’est mis à ressembler à mes yeux à un être vivant très étrange.
- Un être vivant très étrange ?
- Eh bien, mettons, un poulpe, pour te donner un exemple… Un poulpe géant qui vit dans les profondeurs sous-marines. Qui possède une énergie vitale intense. Qui se déplace dans la mer obscure en faisant onduler ses nombreux tentacules.
[…]
« Je n’ai pas d’explication. Pourquoi je me sentais aussi désemparé qu’on ait condamné ce type à mort ? Tu sais, il était irrécupérable. Entre lui et moi, il n’y avait aucun point commun, aucun lien. Mais alors, pourquoi mes sentiments ont-ils été aussi intenses ? »
La question posée reste là, en suspens, au moins trente secondes. Mari attend la suite de l’histoire.
Takahashi reprend : « Je veux dire, je crois, que lorsqu’un homme seul, quel qu’il soit et quelles qu’en soient les raisons, se fait capturer par ce poulpe géant et aspirer dans les ténèbres, le spectacle est insupportable. »


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Ils avaient rompu depuis longtemps, mais ils ne pouvaient quand même pas abandonner un enfant de sept ans. Une tante venait un jour sur deux, un peu à contrecoeur. Les voisins aussi s’occupaient de moi à tour de rôle. Ils faisaient la lessive. Ils m’apportaient des courses, à manger. A cette époque, on habitait dans un quartier populaire, et c’était sans doute bien. Dans ce coin-là, le voisinage n’était pas un mot vide de sens.


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- A mon avis, quand tu trouveras quelqu’un de bien, t’auras nettement plus confiance en toi qu’aujourd’hui. Fais pas les choses à moitié, je te le dis. Dans la vie, tu vois, il y a des choses qu’on ne peut faire qu’à deux, et d’autres qu’on ne fait que seul. Ce qui est important, c’est de bien réussir la combinaison.


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« Moi, je crois que l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire. Et cette mémoire qu’elle garde des choses importantes de la réalité ou non, c’est pareil, puisqu’elle sert juste à maintenir les fonctions vitales. C’est que du carburant, voilà. Que ce soit des pubs dans des journaux, des livres de philo, des magasines de cul, ou une grosse liasse de billets de 10.000 yens, quand tu mets tout ça au feu, c’est que du papier. Le feu, il brûle pas en pensant : «Oh, ça, c’est du Kant ! » Ou : « Tiens, c’est l’édition du soir du Yomiuri ! » Ou encore : « celle-là, elle a de beaux nichons ! » Pour le feu, c’est que des bouts de papier. Là, pareil : les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant. »






READ DURING WEEK 05&06/07

Monday, March 19, 2007

NOS-ANIMAUX-PREFERES

Antoine Volodine



Nos animaux préférés [ Entrevoûtes ]
Seuil, Fiction & Cie, 2006





Extractions




L’amertume nihiliste et un ton goguenard caractérisent la Shagga des sept reines sirènes. On sent la volonté de ses auteurs de décrire le chaos historique et ses soubresauts comme une sorte de carnaval où plus grand-chose n’a d’importance : plus aucune lutte n’aboutit, le destin de chacun est de meurtrir ou d’être tué, tandis qu’alentour prospère une pagaille sanglante. L’autodérision rôde à travers les lignes, scellée par une dévalorisation systématique de ceux qui parlent ou qui agissent. Et, finalement, sous la faconde ironique se cache à grand-peine un cri, douloureux, désabusé et sans avenir.

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Le temps s’allongea. Comme toujours quand madame la gauche mort hante les parages, minutes et heures ont tendance à se confondre. Elles se confondirent.

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Même si on ne te dit rien pendant mille neuf cents ans, tu te dresseras hors de la flaque et tu essaieras d’imaginer ce qui se déroulait avant le présent, tu essaieras d’imaginer que jadis tu possédais une relation personnelle aux choses. Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide. Rien ne témoignera ailleurs et autrement de ton existence, nulle voix ne commentera ton amnésie, ta solitude, ton éternité et ton mutisme.

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Quand tu seras couché à une place enfin appropriée, sur un champ d’ordures et plus becqueté d’oiseaux que dé à coudre, il t’arrivera encore, disons une ou deux fois par jour, d’avoir l’illusion de la conscience, et, chaque fois que tu ouvriras les paupières, les oiseaux surpris par ce bruit inattendu s’envoleront de gauche à droite, toujours dans le même sens qui s’explique peut-être par autre chose qui nous échappe et qui nous échappera toujours ; ils s’envoleront à l’intérieur de ton silence, comme désireux de provoquer avec leurs ailes un vacarme plus assourdissant et plus riche que celui qu’auront fait naître tes membranes.

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Il y eut un temps où sur les surfaces de brique la peinture blanche servait à construire une histoire et à appeler à l’aide ou à la révolte, il y eut un temps où des hommes et des femmes niaient l’idée de la défaite, il y eut un temps où même les animaux savaient établir la différence entre l’envers et l’endroit du décor.

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- Qui t’a dit ça ?
- Avant d’être nommé aux registres, j’ai reçu une formation, dit l’humain. On était deux, plus la prof. C’est elle qui racontait ça. Elle nous faisait une description de l’était du monde. Elle prétendait que les générations futures auraient du mal à s’adapter.
- Les lacs immenses de bitume, c’est des conneries, assura Wong. J’ai tellement erré dans tous les coins que j’en aurais vus, si ça existait. Et les générations futures, c’est des conneries aussi. On n’aura pas de successeurs, on va s’arrêter là.
- Tu crois ?
- J’ai l’impression, dit Wong. A la rigueur, les araignées prendront la relève. Je leur souhaite bien du plaisir.



READ DURING WEEK 50/06

Thursday, March 15, 2007

LE-JEU-DES-PERLES-DE-VERRE

Hermann Hesse


Le jeu des perles de verre
Calmann-Lévy, 1955


Titre original: Das glasperlenspiel




Extractions





…l’essentiel d’une personnalité semblait résider, serait-on tenté de dire, dans son excentricité, son anomalie, dans son caractère exceptionnel, souvent même presque pathologique, alors que, de nos jours, nous ne parlons jamais de personnalités marquantes que si nous nous trouvons en présence d’êtres qui ont réussi à dépasser le stade de l’originalité et de la singularité, pour s’intégrer aussi parfaitement que possible dans l’ordre général et servir avec le maximum de perfection une cause supérieure à leur personne.


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Le développement de la vie spirituelle semble avoir été dominé en Europe, depuis la fin du moyen âge, par deux grandes tendances : la volonté de libérer la pensée et la foi de toute espèce d’influence autoritaire, la lutte par conséquent de la raison, qui se sentait souveraine et d’âge majeur, contre la domination de l’Eglise romaine et – d’autre part – la recherche secrète mais passionnée de quelque chose qui légitimât cette liberté, d’une nouvelle autorité qui émanât d’elle-même et lui fut adéquate.

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« Quand le monde est en paix, que toutes choses sont en repos et suivent leurs supérieures dans leurs métamorphoses, il est possible de bien faire de la musique. Quand les désirs et les passions ne sont pas engagés sur des voies fausses, il est possible de perfectionner la musique. La musique parfaite a une cause. Elle naît de l’équilibre. L’équilibre naît de la justesse, et la justesse du sens du monde. Aussi ne peut-on parler musique qu’avec des gens qui ont compris le sens du monde ».

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Telle une jeune plante qui, jusqu’alors, s’est développée tranquillement, avec hésitation et qui se met soudain à respirer et à croître plus vigoureusement, comme si en un instant miraculeux la loi de sa forme s’était révélée à sa conscience, comme si, au fond d’elle-même, elle aspirait désormais à son accomplissement, cet enfant commença, quand la main du magicien l’eut touché, à rassembler et à tendre ses forces, vite, avidement ; il se sentit transformé, il se sentit grandir, il sentit entre lui et le monde des oppositions et des harmonies nouvelles.

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Il faisait humide dans la campagne, mais la neige avait disparu. Le long des filets d’eau, la terre verdoyait déjà ferme. Dans les buissons sans feuilles, des bourgeons et les premiers chatons qui venaient d’éclore donnaient déjà un semblant de coloration, et l’air était plein de parfum, d’un parfum chargé de vie et de contradictions : cela sentait la terre humide, les feuilles en train de pourrir et les germes nouveaux.

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Mais cette association, cette flambée, chaque fois, de deux impressions sensibles, quand je pense à l’annonce du printemps, est une affaire personnelle. Certes, elle est communicable sous la forme où je vous l’ai racontée ici. Mais elle n’est pas transmissible. Je peux vous faire comprendre mes associations d’idées, mais je ne puis faire en sorte que, ne fût-ce que chez un seul d’entre vous, elles deviennent également un signe valable, un mécanisme qui réagisse infailliblement à l’appel et qui se déroule toujours exactement de la même manière.

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Pour être bon à tout et à la hauteur de toutes les tâches, il ne faut certes pas manquer de force d’âme, ni de dynamisme et de chaleur, mais en regorger. Ce que tu nommes passion, ce n’est pas une force de l’âme, ce sont les frictions entre l’âme et le monde extérieur

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Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d’un enseignement parfait, mon ami ; c’est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n’est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s’enseigne pas ex cathedra.

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Le Jeu était un problème vital, il avait été jusqu’alors le grand problème essentiel de sa vie, et il n’était nullement disposé à laisser de bienveillants pasteurs d’âmes alléger pour lui ce conflit ou le traiter en bagatelle, avec un sourire professoral aimablement évasif.

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Un jour, Valet avoua à son professeur qu’il souhaitait parvenir à être en mesure d’incorporer le système du Yi-King au Jeu des Perles de Verre. Le Frère Ainé se mit à rire. « Essaie donc, s’écria-t-il, tu verras bien. Introduire dans le monde une jolie petite plantation de bambous, c’est encore possible. Mais il me paraît douteux que le planteur réussisse à introduire le monde dans son bois de bambous. »

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Partout, chez les premiers écrivains chinois, il rencontrait l’éloge de la musique, célébrée comme l’une des sources profondes de toute espèce d’ordre, de moralité, de beauté et de santé ; cette haute idée morale de la musique lui avait de tout temps été inculquée par le Maître de la Musique, qui pouvait presque passer pour en être l’incarnation.



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L’homme qui a dit, en l’un des jours les plus éclatants de sa vie, à la fin de son premier Jeu solennel, après une manifestation exceptionnellement réussie et impressionnante de l’esprit castalien : « Il déplaît de songer que Castalie et le Jeu des Perles de Verre disparaîtront un jour, et pourtant il faut y penser », cet homme a de bonne heure, bien avant d’avoir été initié à l’histoire, possédé un sens de l’univers qui lui rendait familiers la précarité de tout résultat et le caractère problématique de toute création de l’esprit humain.


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C’était un passe-temps, comme d’autres philosophies, et il ne voyait pas de mal à ce qu’on y prît plaisir. Mais la chose elle-même, l’objet de ce passe-temps, l’histoire en un mot, était quelque chose de si laid, de si banal et de si diabolique à la fois, de se ignoble et de si ennuyeux, qu’il ne comprenait pas qu’on pût s’y attacher. Son contenu ne se bornait-il pas à l’égoïsme humain et à cette lutte pour le pouvoir, éternellement pareille, qui éternellement se surestimait et se glorifiait elle-même, à ce combat pour une puissance matérielle, brutale, bestiale, pour une chose, par conséquent, que le monde des représentations d’un Castalien ne connaissait pas ou qui n’y avait pas la moindre valeur ?



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« Je ne sais pas si ma vie a été inutile, si elle n’a été qu’un contresens ou si elle a une signification. Si elle devait en avoir une, ce serait sans doute celle-ci : un individu, un homme de notre temps, en chair et en os, a eu l’occasion de reconnaître et d’éprouver de la manière la plus nette et la plus douloureuse à quel point Castalie s’est éloignée de sa mère-patrie ou, si l’on veut, l’inverse : à quel point notre pays est devenu étranger et infidèle à la plus noble de ses provinces et à son esprit, à quel point chez nous le corps et l’âme, l’idéal et la réalité divergent, à quel point ils s’ignorent et veulent s’ignorer. Si j’ai eu dans ma vie une tâche et un idéal, ce fut de réaliser dans ma personne une synthèse de ces deux principes, de servir entre eux d’intermédiaire, d’interprète et de conciliateur. J’ai essayé et j’ai échoué.

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Les règles que j’avais apprises chez vous […] paraissaient me fortifier et me protéger, me garder en belle humeur et en bonne santé et me confirmer dans mon intention de passer mes années d’études tout seul, dans l’indépendance, selon le meilleur style castalien, en n’obéissant qu’à ma soif de savoir et en ne me laissant pas imposer un programme d’études dont le seul objectif était, dans un minimum de temps, de spécialiser le plus possible l’étudiant dans une profession lucrative, en tuant en lui toute prescience de liberté et d’universalité.

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Atteindre à cette sérénité, c’est pour moi, c’est pour beaucoup d’hommes le but suprême et le plus noble. Tu la trouveras aussi chez quelques pères de la Direction de l’Ordre. Cette sérénité n’est faite ni de badinage, ni de narcissisme, elle est connaissance suprême et amour, affirmation de toute réalité, attention en éveil au bord des grands fonds et de tous les abîmes ; c’est une vertu des saints et des chevaliers, elle est indestructible et ne fait que croître avec l’âge et l’approche de la mort. Elle est le secret de la beauté et la véritable substance de tout art. Le poète qui célèbre, dans la danse de ses vers, les magnificences et les terreurs de la vie, le musicien qui leur donne les accents d’une pure présence, nous apportent la lumière ; ils augmentent la joie et la clarté sur terre, même s’ils nous font d’abord passer par des larmes et des émotions douloureuses.

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Il s’assit et joua délicatement, très bas, une phrase de cette sonate de Purcell qui était l’un des morceaux favoris du père Jacobus. Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence, si bas qu’on entendait encore dans leurs intervalles chanter la vieille fontaine qui coulait dans la cour. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l’espace et à cette heure nocturne l’ampleur et la grandeur de l’univers et, quand joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s’était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux.


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L’ameublement de chaque pièce y était fonction de ses dimensions, dans chacune d’elles régnait une agréable harmonie en deux ou trois couleurs, ponctuée çà et là d’une œuvre d’art de prix. Valet y laissa errer ses regards avec satisfaction, mais ce plaisir des yeux lui parut à la fin un rien trop beau, trop parfait, trop bien calculé ; il y manquait une devenir, une histoire, un renouvellement, et il sentait que même cette beauté des pièces et des objets revêtait le sens d’un exorcisme, d’un geste de défense, et que ces salles, ces tableaux, ces vases et ces fleurs encadraient et accompagnaient une vie qui aspirait à l’harmonie et à la beauté, sans réussir justement à y atteindre autrement qu’en gardant le diapason de ce décor.


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Nous sommes sur le déclin ; il se prolongera peut-être encore très longtemps, mais en tout cas il ne peut plus nous être réservé rien de plus grand, de plus beau et de plus désirable que ce que nous avons déjà possédé ; nous descendons la pente. Historiquement, nous sommes, je crois, mûrs pour la régression, et elle surviendra sans aucun doute, non pas demain, mais après-demain. Qu’on aille pas croire que c’est un diagnostic par trop moral de nos réalisations et de nos capacités qui me conduit à cette conclusion : je la déduits bien davantage encore des mouvements que je vois se préparer dans el monde extérieur. Nous approchons d’une époque critique ; partout on en sent les prémices, le monde s’apprête une fois de plus à déplacer son centre de gravité. Il se prépare des changements de pouvoir, ils ne s’effectueront pas sans guerre ni sans violence, et ce n’est pas seulement une menace pour la paix, mais une menace pour la vie et la liberté qui s’annonce du fond de l’Orient.


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« Des périodes de terreur et de très profonde misère peuvent survenir. Mais s’il doit y avoir encore un bonheur dans la misère, ce ne peut être qu’un bonheur de l’esprit, orienté, dans le passé, vers le sauvetage de la culture des époques antérieures, et, pour l’avenir, vers l’affirmation sereine et persévérante de l’esprit, dans une ère qui sans cela risquerait d’être entièrement vouée à la matière. »


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Ainsi il avait marché en rond, à moins que ce ne fût en ellipse, ou en spirale. En tout cas il n’était pas allé tout droit, car la ligne droite paraissait n’exister qu’en géométrie et être étrangère à la nature de la vie.


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L’enjeu de l’ « éveil », c’était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l’affronter. L’éveil ne vous faisait pas pénétrer plus près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu’on saisissait, ce qu’on accomplissait ou qu’on subissait dans cette opération, ce n’était que la prise de position du moi vis-à-vis de l’était momentané des choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le cœur du monde, mais dans le cœur de sa propre personne. C’était aussi pour cela que ce qu’on connaissait é »tait si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu’exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs du langage.


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Vous être trop imbu de votre propre personne ou vous en êtes trop dépendant, et ce n’est nullement le fait d’une grande personnalité. Un individu peut-être une étoile de première grandeur par ses talents, la puissance de sa volonté, par sa persévérance, mais être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie. Un autre aura les mêmes dons éminents, peut-être de plus beaux encore, mais son axe ne passera pas exactement par son centre, et il gaspillera la moitié de sa force en mouvements excentriques qui l’affaibliront et troubleront le monde qui l’environne.


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Il s’était aussi rendu compte que des formules traditionnelles – ou librement inventées – de sortilèges et d’exorcismes sont bien plus volontiers acceptées par des malades ou des malheureux qu’un conseil sensé, que l’homme aime mieux supporter des maux et une apparence d’expiation que d’amender ou simplement d’examiner son être intime, qu’il croit plus facilement à la magie qu’à la raison, à des formules qu’à l’expérience : toutes choses qui, durant les quelques milliers d’années qui suivirent, n’ont sans doute pas autant changé que bien des livres d’histoire le prétendent.


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Car, il le sentait, le yoghin avait plongé à travers la surface de ce monde, à travers ce monde tout en surface, jusqu’au fond de ce qui est, jusqu’au mystère de toutes choses, il avait rompu et dépouillé le filet magique des sens, les jeux de la lumière, des bruits, des couleurs, des sensations et demeurait solidement enraciné dans l’essentiel et le permanent.


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Il en est ainsi quand un homme concentre sur un unique objet tout l’amour dont il est capable ; la perte de celui-ci fait tout crouler pour lui, et il reste pauvre au milieu des ruines.

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Peu importait, le fait était là, cette intrigue se développait, grandissait, se dressait contre lui, comme la guerre et la fatalité ; il n’y avait pas de remède à cela, ni d’autre attitude à prendre que celle de l’acceptation, de la résignation impassible : car c’était ainsi, et non par des attaques et des conquêtes, que se manifestaient la virilité et l’héroïsme de Dasa.





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Tuesday, March 13, 2007

LETTRE-A-D

André Gortz

Lettre à D.
Histoire d’un amour

Galilée, Collection Incises, 2006






Extractions


Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seul comble la chaleur de ton corps contre le mien.
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Je disais aussi : « qu’est-ce qui nous prouve que dans dix ou vingt ans notre pacte pour la vie correspondra au désir de ce que nous serons devenus ? »

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Nous serons ce que nous ferons ensemble.

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…l’amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu’ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d’eux-mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles.

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Je n’ai pas découvert, comme je viens de le faire ici, quel était le socle de notre amour. Ni que le fait d’être obsédé, à la fois douloureusement et délicieusement, par la coïncidence toujours promise et toujours évanescente du goût que nous avons de nos corps - et quand je dis corps je n’oublie pas que « l’âme est le corps » chez Merleau-Ponty aussi bien que chez Sartre – renvoie à des expériences fondatrices plongeant leurs racines dans l’enfance : à la découverte première, originaire, des émotions qu’une voix, une odeur, une couleur de peau, une façon de se mouvoir et d’être, qui seront pour toujours la norme idéale, peuvent faire résonner en moi.

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J’aimais que tu me réclames tout en me laissant tout le temps dont j’avais besoin.
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Je me demande si, avec moi, tu ne te sentais pas plus seule que si tu avais vécu seule.

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Tu répondais que la théorie menace toujours de devenir un carcan qui interdit de percevoir la complexité mouvante du réel.
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A la fin du vieillissement se trouve cette auto-exhortation : « il faut accepter d’être fini : d’être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours […] d’avoir cette vie seulement. »

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Un amour naufragé, impossible, ça fait au contraire de la noble littérature. Je suis à l’aise dans l’esthétique de l’échec et de l’anéantissement, non dans celle de la réussite et de l’affirmation.
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L’expansion des industries transforme la société en une gigantesque machine qui, au lieu de libérer les humains, restreint leur espace d’autonomie et détermine quelles fins il doivent poursuivre et comment.



READ DURING WEEK 04/07

Thursday, January 25, 2007

L'ILE-DE-BETON

J.G. Ballard

Edition originale: Concrete Islands, 1973
10/18 Domaine Etranger, 1991



Extractions


Il poussa la portière, ramassa la canne qu’il avait laissée par terre, et se releva avec difficulté, en proie au vertige. Il se raccrocha au siège, l’herbe écrasée se redressa, elle se faufilait par la portière ouverte, elle lui frôlait la jambe. Un modèle de comportement, cette végétation élastique, bel exemple de vouloir-vivre.

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Il écoutait la pluie sur les tôles. Il se rappela la maison que ses parents avaient louée en Camargue, le dernier été qu’ils avaient passé ensemble. Certains jours, il y avait eu de ces pluies intenses qui tombaient sur le toit du garage au-dessous des fenêtres de la chambre où il avait connu les meilleurs moments de ses vacances.

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L’île était vraiment étrangère au réseau routier, infiniment plus ancienne que toute la région. On aurait dit que ce triangle de terrain vague avait survécu volontairement à force d’humilité têtue, et qu’il continuerait à persévérer dans l’être, inconnu, insoupçonné, quand les autoroutes seraient depuis longtemps retombées en poussière.

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C’était un homme d’une cinquantaine d’années, allure et tête de retardé mental. Sous un front bas, la figure plissée avait l’expression perplexe d’un enfant mal à l’aise, comme si le peu d’intelligence qu’il avait reçu à la naissance ne s’était jamais développé. La vie avait dû être dure, incompréhensible, pleine d’adultes sans cœur lui assénant des coups de tous côtés, et il restait là, encore accroché à sa foi innocente en un monde sans complication.

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C’est elle qui avait meublé l’appartement sans le consulter ; il éprouvait à la fois le même sentiment de dépendance et la même satisfaction d’être entouré de meubles inconnus.

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Ce qu’il voulait de cette fille, ce n’était pas qu’elle l’aide à s’évader de l’île, il s’en fallait bien ; il l’employait plutôt au service de motivations qu’il n’avait jamais acceptées auparavant : le besoin de se délivrer de son passé, de son enfance, de sa femme et de ses amis, de leurs affections et de leurs exigences, afin de partir pour toujours à l’aventure en vagabondant tout seul dans la cité déserte de son esprit.




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Monday, December 18, 2006

LE-FILS-DU-DIEU-DE-L'ORAGE

Arto Paasilinna

Le fils du dieu de l’Orage, Editions Denoël, 1993
Edition originale, Ukkosenjumalan Poika, 1984



Extractions



Telle était la vie de Sampsa Ronkainen. Marécageuse d’un côté, vaseuse de l’autre.

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Les fétiches sont ainsi, ils sentent ce que pense leur propriétaire. S’ils n’avaient pas ce don, à qui serviraient-ils ? Se donnerait-on même la peine de sculpter un fétiche qui ne comprendrait pas les soucis des humains ?

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J’ai l’impression que les rapports entre Jésus et son père n’étaient pas très bons. S’il m’arrivait la même chose, c’est-à-dire si on me condamnait à mort, Ukko Ylijumala ne me laisserait pas assassiner comme ça. En dernier recours,, il mettrait le feu à la croix en la foudroyant. Enfin, cette histoire ne me regarde pas. Peut-être ce Jésus était-il d’un si bon naturel qu’il s’est sacrifié avec plaisir.

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Quelle ineptie essayait-on de lui faire avaler ! Les femmes peindraient leurs lèvres ! N’était-ce pas complètement dément ? Pourquoi fallait-il précisément teindre en rouge les muqueuses ? Pourquoi étaler la couleur directement sur la bouche ? C’était grotesque. Rutja se demanda si les femmes peignaient aussi leurs autres muqueuses, organes génitaux et anus ?


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Le dogme chrétien n’admettait pas les sacrifices, Dieu devait se contenter de prières. Le rite était austère et dépouillé, comme si un esprit pieux et un cœur pur ne pouvait habiter que dans l’âme de gens simples et sombres.

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Le pasteur se déclara convaincu de la véracité du récit de Sampsa Ronkainen. Il savait bien que des choses surnaturelles pouvaient survenir. Il en était arrivé de très nombreuses en Israël vers le début de notre ère. Pourquoi de tels événements ne pourraient-ils pas avoir lieu à Isteri de nos jours ?

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Rutja écouta bouche bée les discours du psychiatre. On aurait dit que le Dr Osmola trouvait le fils du dieu de l’Orage dérangé. C’était blessant, mais on pouvait comprendre cette attitude si l’on pensait à ce que l’homme avait subi. Travailler pendant des années au milieu d’aliénés laisse des traces dans n’importe quel esprit.





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Friday, November 24, 2006

LE-LIVRE-DES-NUITS

Sylvie Germain

Le livre des nuits

Editions Gallimard, 1985


Extractions



Puisque le monde n’était qu’un obscur bas-fond où Dieu prenait plaisir à voir patauger et souffrir les hommes, il se devait de dénoncer à tous cette méchanceté divine et de clamer partout la puanteur humaine.

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Et elle ne pleura pas son fils car elle savait, au seuil où elle-même se tenait maintenant, que les larmes et les lamentations ne font qu’affoler et retarder les morts dans leur passage déjà si difficile vers l’autre côté du monde.

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Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, -il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes.

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Les plus simples mots jetés dans un cahier ont besoin, pour effeuiller leur voix, de se tenir longtemps reclus dans le silence, de se désœuvrer dans l’oubli.

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Mais le temps tout d’un coup s’emballait, les jours et les nuits se désheuraient, sonnant à tout moment grand fracas des heures hautement fantaisistes, sinon fantasques. C’était en fait sempiternellement la même heure, -la même impossible dernière heure, qui n’en finissait pas de congédier hors de la vie des cents de soldats tout juste arrivés à l’âge d’homme.

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Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup pensa que tant la joie que la beauté étaient choses si rares et brèves sur la terre qu’il fallait savoir les honorer lorsqu’elles passaient, fût-ce le temps d’un jour, aussi jugea-t-il que la folie amoureuse de sa fille méritait bien une telle dépense.

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D’épouse en épouse il gardait le silence et chacune de ses unions s’établissait dans le partage de ce silence. Sang-Bleu, plus encore que les deux autres, ne questionnait jamais elle-même et parlait moins encore de soi. Elle semblait avoir été taillée corps et âme dans le silence, jusqu’à cette peau si lisse qui donnait au moindre de ses gestes l’allure ondoyante d’un poisson filant au fond de l’eau. Et c’était cette part de silence qu’il avait le plus aimée en chacune de ses épouses.

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Ils ne connaissaient en effet de l’amour que les chemins de traverse les plus obliques, les plus déjetés hors de la tendresse et de la patience. Des chemins taillés à l’abrupt du désir, à pic sur le vide, à fleur de hâte et de folie, -où ils s’élançaient à cœur perdu. Et ces chemins, comme les sentiers magiques qui serpentent dans les forêts de légende, ne s’ouvraient qu’à leur passage pour se refermer aussitôt sur leurs pas.

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Et voilà qu’il revenait enfin, sans autre gloire que d’avoir été absolument fidèle à son amour, sans autre surnom de combat que le sobriquet Fou-d’Elle. Il revenait comme une ombre longtemps séparée de son corps et qui, à l‘instant de retrouver ce corps et de reprendre chair et vie, se met à trembler, terriblement, de joie.

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C’est que ce nom, comme tant d’autres, était tout hérissé de barbelés, de fumées noires, de miradors, de crocs de chiens et d’os humains.
-Sachsenhausen. Un nom annulatif raturant d’un seul trait les noms de Ruth, Sylvestre. Samuel, Yvonne et Suzanne. Un nom définitif.



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LE-RIVAGE-DES-SYRTES

Julien Gracq


Le rivage des Syrtes
26ème tirage, Librairie José Corti, 1992


Extractions



La piste soudain redevint route, une tour grise sortit du brouillard épaissi, les lagunes vinrent de toutes parts à notre rencontre et lissèrent les berges d'une chaussée à fleur d'eau, quelques fantômes de bâtiments prirent consistance : c'était le bout de notre voyage, nous arrivions à l'Amirauté . [...] Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d'herbes, au bord d'une mer vide, c'était un lieu singulier que cette Amirauté. Devant nous, au-delà d'un morceau de lande rongé de chardons et flanqué de quelques maisons longues et basses, le brouillard grandissait les contours d'une espèce de forteresse ruineuse. Derrière les fossés à demi comblés par le temps, elle apparaissait comme une puissante et lourde masse grise, aux murs lisses percés seulement de quelques archères, et des rares embrasures des canons. La pluie cuirassait ces dalles luisantes. Le silence était celui d'une épave abandonnée ; sur les chemins de ronde embourbés,on n'entendait pas même le pas d'une sentinelle ; des touffes d'herbe emperlées crevaient çà et là les parapets de lichen gris ; aux coulées de décombres qui glissaient aux fossés se mêlaient des ferrailles tordues et des débris de vaisselle. La poterne d'entrée révélait l'épaisseur formidable des murailles: les hautes époques d'Orsenna avaient laissé leur chiffre à ces voûtes basses et énormes, où circulait un souffle d'antique puissance et de moisissure.


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Je ne quittais guère l’Amirauté ; j’étonnais Fabrizio en refusant jusqu’aux plaisirs faciles et aux amours d’une heure qu’il allait chercher presque chaque semaine à Maremma. Je n’en avais plus besoin. Le dénuement mal justifié qui s’attachait à cette vie perdue des Syrtes, le sacrifice consenti en pure perte qu’elle impliquait portait en lui, pour moi, le gage d’une obscure compensation. Dans sa vacuité même, son dépouillement et sa règle sévère, elle semblait appeler et mériter la récompense d’un émoi plus emportant que tout ce que la vie de fêtes d’Orsenna m’avait offert de médiocre et de raffiné. Cette vie dénudée s’offrait clairement, dans l’évidence de son inutilité même, à quelque chose qui fût enfin digne de la prendre ; dédaigneuse des soutiens vulgaires, et comme aventurée en porte à faux sur un gouffre béant, elle appelait un étai à la mesure de son élan vers le vide. Son charme désolé était celui qui trompe l’attente d’un guetteur.

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Alerté par le bruit des mes pas sur les dalles, le regard de Marino m’avait décelé de loin, d’un clin d’œil rapide, pour s’éteindre aussitôt comme un lampe qu’on met en veilleuse, et se replonger dans les dossiers. Il me voyait venir. Cela aussi faisait partie de ses défenses. Il n’aimait pas être surpris. Il attendit que je fusse tout près ; avant même que ne se fussent relevés les yeux gris, la main inconsciemment posa la plume, me signifiant comme malgré elle que c’en était fini du travail pour le matin. Il m’avait attendu. Cette divination singulière me décontenançait.

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-On dit quoi, au juste ?
J’étais cette fois réellement exaspéré. Belzensa s’immobilisa, et ses sourcils se rapprochèrent comme à une question difficile.
-Au juste, vous levez le lièvre, monsieur l’Observateur. J’aime aussi à mettre les choses noir sur blanc. Mais quand j’essaie de commencer un rapport, la plume me tombe des mains. Vous essayez à peine de les saisir au juste, que les bruits prennent immédiatement une autre forme. Comme s’ils avaient surtout peur de se laisser attraper, vérifier. Comme si les gens avaient peur surtout qu’on les empêche de courir, de tenir en haleine. Comme si les gens avaient surtout peur qu’il ne cesse d’y avoir des bruits.


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Dans cette salle taillée à la mesure d’une vie oubliée, l’existence revenue semblait se recroqueviller, flotter comme dans un vêtement trop large. Un étang de vide se creusait au milieu de la pièce ; comme une cargaison qui se tasse aux coups de roulis d’une coque géante, les meubles dépaysés, trop rares, se réfugiaient peureusement contre les murs.


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Me voilà là, à ne plus pouvoir remuer bras ni jambes ; crois-tu que c’est la maladie, Aldo ? Il n’y a pas quinze jours que j’ai encore forcé un lièvre. Mais j’ai trop fait pour ce qui me reste à faire, voilà ce qui est. Une fois qu’on l’a compris, c’est fini, le ressort se casse. Voilà ce que c’est de vieillir, Aldo ; ce que j’ai fait retombe sur moi, je ne peu plus le soulever…
Il répéta d’un air pénétré :
-… quand on ne peut plus soulever ce qu’on a fait, voilà le couvercle de la tombe.


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-Je puis dire, monsieur l’Observateur, commença-t-il avec une hésitation dans la voix qui ajoutait curieusement à son charme, que ma tâche n’est pas des plus aisées. Mon pays est le vôtre font la preuve qu’il peut se créer entre les Etats, comme entre les individus, de bien singulières situations fausses. Du fait de leur… longévité particulière, elles peuvent même durer infiniment plus longtemps.


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-… Voyez-vous, monsieur l’Observateur, reprit-il, il est difficile de parler, il est difficile de penser contre les mots officiels et les situations acquises. Ceux-ci parlent de « provocation » et d’ « espionnage », et celle-ci s’appelle la guerre. Vous m’avez rappelé tout à l’heure avec un peu d’humeur qu’il pouvait y avoir loin des sentiments aux actes. Mais je vous écoute et je songe à mon tour qu’il y a parfois loin des mots aux… sentiments, conclut-il en me regardant dans les yeux avec une expression amusée.


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Vanessa achevait tout juste de s’habiller quand je pénétrai dans sa chambre. Je fus frappé de sa pâleur, une pâleur presque ostentatoire, qui n’était pas celle de la fatigue ou de la maladie, bien qu’il fut visible que depuis longtemps elle n’avait guère dormi ; cette pâleur descendait plutôt sur elle comme la grâce d’une heure plus solennelle : on eût dit qu’elle l’avait revêtue comme une tenue de circonstance. Elle portait une robe noire à longs plis, d’une simplicité austère : avec ses longs cheveux défaits, son cou et ses épaules qui jaillissaient très blancs de la robe, elle était belle à la fois de la beauté fugace d’une actrice et de la beauté souveraine de la catastrophe ; elle ressemblait à une reine au pied d’un échafaud.


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Ce qui m’a frappée, ajouta-t-elle en laissant son regard flotter distraitement vers la fenêtre, c’est qu’il doit y avoir un changement de signe. Un moment où on s’accroche encore, et un moment où on saute, en entraînant le troupeau de moutons à la mer. Oui, continua-t-elle, comme si elle contemplait en elle une évidence calme, il vient un moment où l’on saute – et ce n’est pas la peur, et ce n’est pas le calcul, et ce n’est pas même l’envie de survivre ; c’est qu’une voix plus intime que toute voix au monde nous parle – c’est qu’il n’est pas égal même pour mourir de couler avec le bateau, que tout vaut mieux que d’être ligoté vivant à un cadavre, tout soudain est préférable à se coller à cette chose condamnée qui sent la mort… Les eaux qui remontent sont patientes, dit-elle rêveusement. Elles peuvent attendre. Leur proie leur raccourcira toujours le chemin.


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-… Il s’agit peut-être seulement de connaisseurs plus mûrs et plus sagaces de l’action, des gens qui aiment à faire au besoin périlleusement le tour des choses, d’esprits assez hardis pour avoir compris, plus vite que les autres, qu’au-delà de l’excitation imbécile et aveugle qui s’acharne dans la nuit sans issue de ses petites volontés, il y a place, si l’on a pas peur de se sentir très seul, pour une jouissance presque divine : passer aussi de l’autre côté, éprouver à la fois la pesée et la résistance. Ceux qu’Orsenna dans la naïveté de son cœur (pas toujours si naïve) appelle inconsidérément transfuges ou traitres, je les ai quelquefois nommés en moi les poètes de l’événement.


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Quand un coup de vent par hasard a poussé le pollen sur une fleur, il y a dans le fruit qui grossit quelque chose qui se moque du coup de vent. Il y a une certitude tranquille qu’il n’y a jamais eu de coup de vent au monde, puisqu’il est là.


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Une après-midi grise et calme tombait sur les Syrtes du ciel laiteux, à peine troublée par le bruit assoupi des vaguelettes ; des journées entières, parfois, le courant qui longeait la côte condensait sur le large des brumes décevantes et molles qui promettaient la pluie sans jamais l’amener, et faisaient du rivage ce désert frileux et moite, à l’haleine humide de malade, qui mollissait les muscles et enténébrait le cerveau.


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-Tu ne penses pas tout à fait ce que tu dis, Aldo. « Suicide » est vite dit. Un Etat de meurt pas, ce n’est qu’un forme qui se défait. Un faisceau qui se dénoue. Et il vient un moment où ce qui a été lié aspire à se délier, et la forme trop précise à rentrer dans l’indistinction. Et quand l’heure est venue, j’appelle cela une chose désirable et bonne. Cela s’appelle mourir de sa bonne mort.




READ DURING WEEK 43&44&45/06

Tuesday, November 07, 2006

LE-LIVRE-DE-SABLE

Jorge Luis Borges


Edition originale, El Libro de Arena, 1975

Le Livre de sable - Editions Gallimard, Folio, 1992


Extractions


Elle ne voulu pas voir le bateau; les adieux, à son avis, étaient de l'emphase, la fête insensée du chagrin, et elle détestait les emphases. Nous nous dîmes adieu dans la bibliothèque où nous nous étions rencontrés l'autre hiver. Je suis un homme lâche: je ne lui donnai pas mon adresse pour m'éviter l'angoisse d'attendre des lettres.
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Au lieu d’un toit en terrasse, il y avait un toit d’ardoises à deux pentes et une tour carrée ornée d’une horloge qui semblaient vouloir écraser les murs et les fenêtres mesquines. Enfant, j’avais pris mon parti de ces laideurs comme on accepte ces choses incompatibles auxquelles on a donné le nom d’univers, du seul fait qu’elles coexistent.

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Le sauvage ne perçoit pas la bible du missionnaire ; le passager d’un bateau ne voit pas les mêmes cordages que les hommes d’équipage. Si nous avions une vision réelle de l’univers, peut-être pourrions nous le comprendre.

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Les années passent, et j’ai si souvent raconté cette histoire que je ne sais plus très bien si c’est d’elle que je me souviens ou seulement des paroles avec lesquelles je la raconte.

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D’ailleurs ce qui importe ce n’est pas de lire, mais de relire. L’imprimerie, maintenant abolie, a été l’un des pires fléaux de l’humanité, car elle a tendu à multiplier jusqu’au vertige des textes inutiles.



READ DURING WEEK 41&42/06

Thursday, August 31, 2006

LE-FESTIN-NU

William Burroughs


Edition originale, Naked Lunch, 1959
Le festin nu, Editions Gallimard, 1964



Extractions

C’est pas tout ça, lui dis-je en me tapotant l’avant-bras, le devoir appelle. Comme disait le juge de paix à son collègue : « Faut être juste, ou bien il faut savoir être arbitraire. »
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Je courais à côté de mon corps, essayant d’arrêter tous ces lynchages avec mes pauvres doigts de fantôme… Parce que je ne suis qu’un fantôme et je cherche ce que cherchent tous mes semblables – un corps – pour rompre la Longue Veille, la course sans fin dans les chemins sans odeur de l’espace, là où non-vie n’est qu’incolore non-odeur de mort. Et nul ne peut la flairer à travers les tortillons rosâtres des cartilages, lardés de morve de cristal et de la merde de l’attente et des tampons de chair noire qui filtrent le sang.

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Mais le bourdon à l’américaine est pire que tout. Tu ne peux pas mettre le doigt dessus, tu ne sais pas d’où il vient. Prends un de ces bars préfabriqués au coin des grandes casernes urbaines (chaque bloc d’immeuble a son bar, son drugstore et son supermarket). Dès que tu ouvres la porte, le bourdon te serre les tripes. Tu as beau chercher, c’est impossible à expliquer. Ça ne vient pas du garçon, ni des clients, ni du plastique jaunasse qui recouvre les tabourets de bar, ni du non tamisé. Pas même de la TV… et les habitudes se cristallisent en fonction de ce bourdon quotidien, tout comme la cocaïne finit par durcir l’organisme contre le coup de bâton en fin de parcours…

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Les fourgueurs végétariens – ceux qui ne consomment pas leur marchandise – attrapent l’obsession de leur petit commerce, et cette sorte d’intoxe est bien pire que la vraie parce qu’il n’existe pas de cure pour.

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Il lui fallait tout un cérémonial pour fumer ses pipes de marijuana et, comme tous les pratiquants du thé, il était très puritain question héroïne et autres cames sérieuses. Il prétendait en revanche que la marie-jeannette le mettait en contact avec le plus-que-bleu des grands champs de gravitation.

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Réponse : le vrai camé n’est jamais schizo. A propos, il existe en Bolivie une région d’altitude où les psychoses sont inconnues. Ces péquenots de montagne sont aussi sains d’esprit qu’un nouveau-né. J’aimerais bien faire un tour là-bas moi-même, avant que le coin soit pourri par l’école, la publicité, la télévision et les motels… Pour étudier la question sous le seul angle du métabolisme : régime alimentaire, consommation d’alcool et de drogues, vie sexuelle, et cætera. Je me moque de savoir à quoi ils pensent. Les mêmes insanités que le reste du monde, je vous en fiche mon billet.

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Un intellectuel d’avant-garde (« …certes lâ seule littérâture que l’on puisse considérer comme vâlâble aujourd’hui se trouve dans les râpports et mâgâzines scientifiques… ») injecte une dose de bulbocapnine à un pauvre bougre et s’apprête à lui lire une étude sur l’utilisation de la Néo-Hémoglobine dans le Traîtement de la Granulomatose Multiple à Caractère Dégénérescent – ladite étude n’étant bien sûr qu’un abracadabra qu’il a troussé et imprimé lui-même. Il appâte au miel : « Vous m’avez l’air d’un homme supérieurement intelligent… » (Méfie-toi de ces mots-là, petit gars – si tu les entends, n’attends pas d’avoir la permission de partir : pars !)

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Le cri jaillit de sa chair, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l’air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectraux de sanatoriums de montagne, l’odeur d’arrière cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l’immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d’entrepôts de douane – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l’urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière, des champs de totems phalliques dressés sur la tombe de nations moribondes dans un bruissement plaintif de feuilles sous le vent – traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l’autre côté de la plaine, très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l’air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d’ampoules d’héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l’engrais d’or sous le soleil d’été…

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Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

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Des trafiquants de Viande Noire – la chair de la scolopendre aquatique noire, le Mille-Pattes géant qui peut atteindre deux mètres et vit dans un univers de roches sombres et de lagunes aux couleurs arc-en-ciel – exhibent des crustacés paralysés au fond des caches secrètes de la Plaza qui ne sont accessibles qu’aux Mangeurs de Viande.
On y voit les adeptes de vocations anachroniques et à peine imaginables qui gribouillent en étrusque – des amateurs de drogues pas encore synthétisées, des exciseurs de sensibilité télépathique, des ostéopathes de l’esprit, des agents spéciaux chargés d’enquêter sur les délits que dénoncent fielleusement des joueurs d’échecs paranoïdes, des trafiquants de marché noir de la Troisième Guerre mondiale, des huissiers qui délivrent des exploits fragmentaires rédigés en sténographie hébéphrénique et stigmatisant d’odieuses mutilations de l’esprit, des fonctionnaires d’Etats policiers non-constitués, des briseurs de rêves et autres nostalgies sublimes testés sur les cellules sensibilisées par le Mal de Drogue et troqués contre les matériaux bruts de la volonté, des buveurs du Fluide Lourd scellé dans l’ambre clair des rêves…

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Il a un visage latin, lisse et bien dessiné, avec une moustache en trait de crayon, de minuscules yeux noirs, ahuris et cupides, des yeux d’insecte qui ne rêve jamais.

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Quand vint la première infection sérieuse, le thermomètre en ébullition cracha une balle de mercure qui transperça le crâne de l’infirmière et elle tomba morte avec un cri enroué. Le médecin évalua le danger d’un seul coup d’œil et fit verrouiller les portes d’acier de la dernière chance. Il ordonna l’éviction immédiate du lit embrasé et de son occupant.
- Il est assez pourri pour fabriquer sa propre pénicilline !
Mais l’infection brûla le fongus… Lee vécut dès lors dans un état de transparence variable… Il n’était pas à proprement parler invisible, mais du moins très difficile à voir. C’était à peine si l’on remarquait sa présence. On l’assumait comme une vue de l’esprit, ou on le rejetait comme un reflet ou une ombre : « Ça doit être une illusion d’optique ou une enseigne au néon… »

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Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
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Ça me rappelle un vieux copain, une des plus beaux garçons que j’ai connus, un des plus cinglés aussi et absolument pourri de fric. Il se baladait dans les soirées mondaines avec un pistolet à eau plein de foutre qu’il déchargeait sous les jupes des dames, en visant surtout les intellectuelles, les directrices d’usines et autres femmes de tête. Et il gagnait haut la main tous ses procès en reconnaissance de paternité. Il faut dire que ce n’était jamais son propre foutre…

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Mahomet ? Tu veux rire ou quoi ? Il a été fabriqué de toutes pièces par le Syndicat d’Initiative de La Mecque, et c’est un agent de publicité égyptien, un pauvre mec paumé par la picole, qui a torché le scénario.

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La prolifération cellulaire totale débouche sur le cancer. La démocratie est cancérigène par essence, et les bureaux sont ses cancers vivants. Bureaux, services, offices, sections… Un bureau prend racine au hasard dans l’Etat, se mue bientôt en tumeur maligne, comme la Brigade des Stupéfiants, et commence à se reproduire sans relâche, multipliant sa propre souche à des dizaines d’exemplaires, et il finira par asphyxier son hôte, au sens biologique du terme, si on ne réussit pas à le neutraliser ou à l’éliminer à temps. Les bureaux, qui sont de nature purement parasitaire, ne peuvent subsister sans leur hôte, sans leur organisme nourricier… (En revanche, les coopératives peuvent parfaitement subsister sans l’Etat. Elles offrent une solution rationnelle, c’est-à-dire l’instauration d’unités indépendantes répondant aux besoins de ceux qui contribuent au bon fonctionnement de chacune d’elles. Les bureaux opèrent selon le principe opposé, qui consiste à inventer des besoins pour justifier leur existence…) La bureaucratie est aussi néfaste que le cancer, elle détourne le cours normal de l’évolution humaine – l’élargissement jusqu’à l’infini des virtualités de l’Homme, la différentiation, le choix libre et spontané de l’action – au profit d’un parasitisme de virus.

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Se raffiner signifie faire fortune, l’expression est en usage chez les pétroliers du Texas.

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Le soleil du matin peignait la silhouette du Matelot des ocres flamboyants de la came. Son pardessus noir et son feutre gris pendaient, flasques et déformés par l’atrophie de la carence. Sa tasse de café était posée sur un napperon de papier, la marque de ceux qui passent le plus noir de leur temps assis devant un jus dans les restaurants et les snack-bars et les terminus et les salles d’attente. Un camé, même s’il est de la trempe du Matelot, obéit au sablier de la drogue, au Temps de la Came, et quand il s’immisce inopportunément dans le Temps d’autrui, il doit patienter – comme tous les quémandeurs. (Combien de tasses de café à chaque heure qui passe ?)

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J’ai ici quelque chose dont tu as besoin… (il frôla le paquet de la main… et soudain disparut, flotta dans l’air, et sa voix parvint au gamin de l’autre pièce, lointaine, assourdie.) Et toi tu as quelque chose que je veux… cinq minutes ici… une heure ailleurs… deux… quatre… huit… peut-être que ça ira vite… trop vite pour moi… un petit avant-goût de mort tous les jours… Ça use le temps…

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Les Américains ont la hantise de perdre le contrôle, de laisser les choses se faire toutes seules sans qu’ils puissent intervenir. Ils aimeraient pouvoir se piétiner eux-mêmes l’estomac pour se forcer à digérer à la commande et puis évacuer la merde à la pelle…

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Motel… Motel… Motel… arabesques de néon brisées… solitude qui gémit d’un bout à l’autre du continent comme des cornes de brouillard au-dessus de l’eau lisse et huileuse des estuaires…

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Miaulement d’une balle de flic dans la ruelle… Icare aux ailes brisées, hurlements du gosse sur son bûcher, le vieux camé hume la fumée avec avidité… les yeux vides comme une plaine sans limites… (froissement de maïs décortiqué des ailes de vautour dans l’air torride…).

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On lèche l’épouvante qui suinte de la chair trouée d’aiguilles, on entend un gémissement souterrain signalant le branle-bas des nerfs pétrifiés par le besoin qui monte, morsure enragée, pantelante…
Si Dieu a inventé quelque chose de mieux il l’a gardé pour lui, disait parfois le Matelot quand il se mettait les engrenages au point mort avec une vingtaine de capsules…
(Lambeaux de meurtres tombant comme des perles d’opale dans un vase de glycérine lentement, …)


READ DURING WEEK 31&32/06

Monday, August 28, 2006

LOIN-DU-PAYS-NATAL

Walter Tevis


Edition originale, Far from home, 1981
Editions Denoël, Présence du futur, 1982



Extractions

Comme d’habitude, sa voix trahissait une réserve. Il y avait toujours un « mais » derrière ses compliments.
Des années durant, Barney était resté impassible devant cette façon qu’avait sa mère de donner par les mots et de reprendre par l’intonation.
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Il avait donc sept mille dollars pour passer un an à New-York avec Janet, réapprendre à peindre et devenir cet artiste financièrement indépendant qui avait hanté ses rêves à l’arrière goût de whisky.

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Mais ce n’était pas une hallucination, à moins que le clochard et sa conversation avec lui n’aient également été des hallucinations. Il vérifia le contenu de son portefeuille et constata qu’il manquait effectivement deux dollars. Où auraient-ils bien u être passés si le clochard n’avait été qu’un produit de son imagination ? Il ne leur avait quand même pas mangés ! Si jamais c’était le cas, le problème était de toute façon réglé et il se trouvait en réalité quelque part dans une camisole de force, nourri par intraveineuses tandis qu’un psychiatre prenait des notes.

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Mais d’un autre côté, cela faisait plus d’un an qu’il appelait la mort de tous ses vœux et qu’il pensait au suicide avec la même intensité que ses collègues à leur avancement. C’était peut-être pour cette raison qu’il était indifférent à son sort. Si quelque chose lui déplaisait trop, il pourrait toujours se tuer.

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Séjournant ici, dans les limbes, j’ai découvert que je pouvais revenir apporter des changements à ma vie passée. J’ai calculé qu’il s’est écoulé dix-sept ans depuis le jour de ma mort à Columbus dans l’Ohio. Il y a environ deux ans que j’ai appris à retourner vers différents moments de mon existence pour les rectifier. C’est une tâche difficile, mais gratifiante. Et à quoi d’autre un mort pourrait-il s’occuper ?
Je ne souffre ici, sous le ciel pâle où ne brille nul soleil, d’aucun inconfort physique ; l’ennui et le vide qui composent mon existence sont loin d’être insupportables. Ce n’est pas pire que lorsque j’étais vivant. Je n’ai ici personne à qui parler et, à vrai dire, pas grand-chose à penser en dehors de ces cinquante et un ans qu’il m’a été donné de vivre. De l’endroit où je me trouve, je vois ces années comme un tout, un circuit imprimé et complexe ou un tableau expressionniste abstrait. Je sais que, çà et là, un petit élément peut-être changé, une diode ou un trait de pinceau, et que le schéma tout entier en sera transformé.


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Wednesday, August 16, 2006

DES-ANGES-MINEURS

Antoine Volodine

Des anges mineurs, Editions du Seuil, Fiction & Cie, 1999


Extractions

C’est un homme nommé Enzo Mardirossian. Il habite à soixante kilomètres, dans un secteur où autrefois se dressaient des usines chimiques. Je sais qu’il est seul et inconsolable. On le dit imprévisible. Un homme inconsolable est souvent dangereux, en effet.
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Je ne gaspillerai pas mon énergie en rabâchant des fadaises sur l’au-delà ou la renaissance. Je m’obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l’extinction est un phénomène qu’aucun témoignage fiable n’a jamais pu décrire de l’intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu’il est inobservable et purement fictif. Avec force je rejetterai comme sans fondement l’hypothèse de la mort.

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Le chien ne répliquait pas. Il résistait à la traction de la laisse, tantôt se tortillant, tantôt essayant de se transformer en inamovible molosse. Il montrait de toutes les façons possibles qu’il voulait continuer à observer, du bout de la truffe, certains mystères de l’univers qu’il se réservait le droit de choisir lui-même.

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- C’est horrible à dire, mais beaucoup de gens espéraient cela depuis longtemps.
Et il attendait plusieurs secondes, le temps que la salive lui revînt en bouche après son mensonge, car il n’avait consulté personne avant d’agir et il avait été l’unique autorité à défendre la réintroduction de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’unique instigateur du crime. Puis il répétait :
- C’est horrible à dire.

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Ils semblaient avoir été traînés longuement dans uns glaise sanguinolente, puis avoir été abandonnés au soleil pour s’y dessécher et s’y craqueler, et seulement ensuite avoir été dotés d’un simulacre d’apparence humaine. Nous-mêmes ne valions guère mieux.

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Méfiant quant à la nature du réel qu’on l’obligeait à parcourir, il défendait l’intégrité de ses espaces oniriques en y plaçant des pièges destinés aux indésirables, des glus métaphysiques, des nasses.

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…ici repose le corbeau apprivoisé de Vessioly, nommé Gorgha, une fière femelle noire superbe qui observa l’arrivée de la voiture et son départ, et qui ne quitta pas sa haute branche pendant sept jours puis, ayant admis l’irrémédiable, se fracassa sur la terre sans même ouvrir les ailes, ici repose l’insolence de ce suicide, ici reposent les amis et les amies de Vessioly, les morts et les mortes qui ont été réhabilités et les morts et les mortes qui ne l’ont pas été, …

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Sept heures du matin venaient de sonner. Dans la cuisine persistait la sérénité des heures nocturnes, quand il ne se passe rien, que les vivants sommeillent, que les choses se dégradent et rancissent loin de toute lumière, dans un silence que seuls troublent le moteur du vieux frigo et ses pénibles extinctions bringuebaleuses.

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Il y avait des incrustations d’insectes sur les phares et, sur le capot, les traces d’un récent impact de hibou, indiquant qu’en d’autres circonstances, ailleurs qu’en ville, la voiture pouvait atteindre de grandes vitesses. La conductrice fixait avec une intense impassibilité un point situé à l’intérieur de Borodine.

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Chaque fois que je passe devant la porte du 906, je rencontre le regard de Babaïa Schtern, l’avidité épouvantée de son regard qui cherche le mien. Je ne baisse pas les yeux. Je stationne quelques secondes en face d’elle, je reçois son discours muet à propos de la saleté fondamentale de l’existence.

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Sophie Gironde S’accostait à moi, rien de funeste ne surgissait, rien ne venait soudain nous séparer avec violence et, tandis que nos respirations s’unissaient, je pouvais sentir, à travers l’étoffe quand il y avait entre nous une épaisseur d’étoffe, la disponibilité de sa peau et même, rendant secondaires les harmonies physiques, la disponibilité de sa mémoire, car nous étions, le temps d’une vacillation, posés à la margelle des mots, ne disant rien et ensemble frissonnant, comme prêts à aller mentalement de l’un à l’autre.

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Le bilan était du genre à ôter tout courage. Les humains étaient à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère. Ils tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité, comme moi ne voyant plus la différence entre réel et imaginaire, confondant les maux dus aux séquelles de l’antique système capitaliste et les dérives causées par le non-fonctionnement du système non-capitaliste.

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Tous les soirs nous nous rendions sur une esplanade que nous avions débarrassée de ses plâtras, et nous regardions ensemble le coucher du soleil quand il y avait du soleil, ou nous prêtions l’oreille pour surprendre les bruits du capitalisme qui tentait de réorganiser ses réseaux marchands dans la capitale.
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Ewon Zwogg prend un air offusqué. Il remet toutes les photos en pile et il les retourne pour que je ne puisse plus rien voir. Ses doigts tremblent. Je ne sais comment replâtrer entre nous ce qui pourrait l’être.
- Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ?

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Quelques données avant la visite, quelques repères chiffrés. Ma mort à cent milliards d’années, ce en qui elle égale celle de tout un chacun, et ma vie à quarante huit ans ; j’ai déjà dit ici et ailleurs que j’ignore si cela a une fin, et combien de temps il faudra fuir pour atteindre cette fin.

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Dans le quartier le plus à l’ouest après la rue des Praires, il y a des caves où des hommes s’enferment avec des chiens et les mangent. Dans le quartier qui le jouxte au nord-est, la pègre contrôle une maison où on peut apprendre à tuer des gens avec un marteau ou une flèche empoisonnée. Plus au nord-ouest encore, des rues désertent se croisent sur des kilomètres carrés, sans que jamais âme qui vive n’y erre.

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Au-delà des Ciel-Chenus, après avoir franchi le pont que souvent on nomme le Buffalo, il y a un élevage de tigres où on ne peut pénétrer qu’en rêve. Les tigres sont blancs, d’une beauté paralysante.

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Ton regard glissait, tu ne songeais même pas à lui faire remarquer que son enseigne comportait une faute, qu’elle avait pris un vocable pour un autre. On touchait déjà à une époque de l’histoire humaine où non seulement l’espèce s’éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître.

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Elles étaient terriblement émouvantes. Il est vrai que désormais les auditeurs qui jugeaient Baldakchan correspondaient mieux au public parfait tel qu’il l’avait toujours imaginé quand il composait : des loups vivants, des immortelles pluricentenaires, des loups morts.

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Maintenant, écoute-moi bien. Je ne plaisante plus. Il ne s’agit pas de déterminer si ce que je raconte est vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, s’inscrivant ou non dans la tradition post-exotique, ou si c’est en murmurant de peur ou en rugissant d’indignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce qu’il est convenu d’appeler m voix, une intention de combat radical contre le réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel, ou encore une tentative de chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent ou devant l’avenir. Là n’est pas la question.

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Quelque chose fit un bruit de scaphandre à l’intérieur du crâne de Khrili Gompo, lui signalant qu’une nouvelle minute venait de s’achever. Les fourmis aillées grouillaient par dizaines dans son col. Et en m’inscrivant comme cadavre ?... Comme marchandise en vrac ? proposa l’homme ? Comme objet trouvé ?

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Après trente-deux ans de sordide calme plat, je fis un rêve où des gens m’assurèrent avoir récemment rencontré Sophie Gironde, Je m’étais beaucoup langui d’elle pendant les trois décennies qui venaient de s’écouler, et, si je voulais conserver des chances de ne pas la perdre de vue, il fallait que je m’incruste coûte que coûte à l’intérieur de ce rêve et que je l’attende.

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On me confia plusieurs activités indécises, des tâches sans queue ni tête, et, pour finir, on m’attribua un emploi table près des incinérateurs. Je dis on pour donner l’impression qu’une organisation était en place, mais, en réalité, j’étais seul.

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Une nuit, mes vêtements s’embrasèrent. Je me maintins au niveau de la cendre pendant quelques temps, en grelottant et en pleurnichant. Disons quatre ou cinq ans encore. Il m’arrivait d’émettre des gémissements pour faire semblant de parler avec le vent, mais plus personne ne s’adressait à moi. Disons que j’avais été le dernier, cette fois-là. Disons cela et n’en parlons plus.


READ DURING WEEK 27&28/06

Tuesday, July 18, 2006

LE-SOLEIL-PAS-A-PAS

Walter Tevis

Edition originale, The Steps of the Sun, 1982
Le soleil pas à pas, Présence du Futur, Editions Denoël, 1983


Extractions

Ils ont essayé de partir avec des vaisseaux quand on était gosses et ils y ont renoncé. Des experts. A présent, ils ont décidé que c’était illégal. Il n’y a rien à attendre de l’espace, que des regrets.
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Je n’avais jamais pris de morphine auparavant et quelque chose en moi comprit, à la manière dont elle avait commencé de me titiller le système nerveux, que c’était du sérieux, comme potion magique. J’y devinai le frisson du danger. Il y avait dans ce produit une plénitude, une aptitude à combler les vides de l’âme qui avait instantanément accroché mon esprit déboussolé, là-bas, au beau milieu de la sombre patinoire de cette planète toute neuve. C’était de la chimie de grand art ; quand je m’éveillai le lendemain, me contrefichant totalement du monde que j’étais pourtant venu explorer et ne pensant plus qu’à ma piquouse, je fus soudain effrayé.

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Si j’étais incapable de me propulser dans le corps d’une femme par un acte de volonté, la volonté propulserait mon corps à travers la Galaxie. Je détestais l’algèbre spirituelle de la chose mais je saisissais fort bien les termes de l’équation. J’avais passé le plus clair de mon existence à voler Pierre pour payer Paul. C’est comme ça qu’on devient riche dans un monde dont les ressources s’étiolent, un monde dont les ressorts se débandent.

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Maman avait allumé six bougies et restait assise là, comme hypnotisée, la peau des joues flasque, pendante, les seins exposés, flasques, pendant, les bras ballants. Chaque fois que j’entends l’expression « banqueroute spirituelle », je la revois ainsi : une femme vidée.

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Mon uranium était en soi une donnée brute : n’importe quel étudiant en économie à Harvard -cette pépinière de futurs escrocs- était capable sans être trop doué de bâtir un plan pour tirer dix milliards de dollars de la cargaison initiale de l’Isabel.

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Bien des hommes d’âge mûr semblent totalement incapables de changer leur existence. Plus la vie se fait mesquine et dure, moins les compensations deviennent gratifiantes, et plus l’on tend à vouloir maintenir le status quo, à éviter de se lancer dans de nouveaux défis.

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C’est un constat terrible sur la nature du capitalisme qu’un homme intimement aussi perturbé que je suis ait pu connaître une telle réussite –que j’ai pu devenir si riche et si largué en même temps.

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Un détail concernant l’impuissance ; vous perdez le bénéfice de cette lucidité qui fait suite à l’orgasme. Par moments, j’avais l’impression que ma semence non répandue m’était remontée dans le cerveau, y court-circuitant la moitié des connexions.

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Je sais bien que j’ai gagné beaucoup d’argent, acquis la célébrité, voyagé partout, couché avec un tas de femmes et mangé en quantité les nourritures les plus raffinées qui soient, quand mon père n’a jamais rien accompli de tout ceci. Mais depuis vingt ans, quelque chose dans mon âme est demeuré au point mort, en attente, accomplissant extérieurement les gestes d’une vie épanouie et bien remplie mais restant à l’intérieur perpétuellement morose et maussade.

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Je ne savais pour ainsi dire rien des choses du sexe sinon que ça avait un rapport avec la classe sociale et que ça inquiétait mes parents.

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Je savais que je pourrais toujours, si j’étais vraiment poussé à bout, me concocter de l’acide cyanhydrique – ou nicotinique, on n’était pas à ça près – et me rétamer en l’espace d’une demi-minute. Le monde moderne a fait de la mort une des choses les plus faciles qui soient. Si seulement c’était pareil pour le sexe, l’amour et le travail.

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Je dormi étendu sur le dos, entièrement nu. Tandis que je sombrais vers l’inconscience, je sentis l’extrémité des brins d’herbe caresser doucement mon corps, pénétrer sous ma peau. Ils cherchaient mes capillaires et mes veines, pour unir la vie de mon corps à la leur. L’intensité de cette connexion apaisa mon âme inquiète.
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Je restai allongé à pleurer pendant des heures. Comme si l’herbe fournissait le fluide alimentant mes larmes, comme si je n’étais qu’un simple canal recueillant les liquides qui entraient par la peau de mon dos, de mes bras et mes jambes et traversaient mes veines jusqu’à mes yeux pour se déverser sur mon visage en flots brulants et miséricordieux. Mon corps était totalement inerte, inerte comme jamais il ne l’a été et le soulagement était comme un orgasme assourdi, contenu, laissant échapper une pression si longtemps ressentie qu’elle semblait tout simplement faire partie de la condition humaine. Mes larmes se tarirent. Quand j’eus cessé de pleurer, toute tension m’avait quitté.

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J’aimais bien mon apparence et je n’avais pas envie d’enfiler des vêtements. J’étais pourtant entré dans ma cabane avec cette intention mais à présent je ne voulais plus. Je n’étais pas prêt à renfiler la civilisation avec ses jeans et ses Adidas. Peut-être que je ne le serais jamais.
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Si la civilisation occidentale est appelée à disparaître, ce sera noyée dans le Nescafé, le fromage sous cellophane et les variétés télévisées.

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Il m’avait fallu cinquante années d’existence pour savoir ordonner correctement mes priorités et apprendre que l’amour passe avant l’argent.

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La simplicité de l’or m’épate toujours. Treize mille quatre cents l’once. Et c’est tout juste bon à faire des plombages.

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Ils m’emmenèrent, à une trentaine de kilomètres de là, à la base aérienne Kissinger où ils me fourrèrent dans un chasseur F-611 pour me réexpédier à Washington à quatre fois la vitesse du son. Ces enculés de militaire ; ça vous brûle du kérosène comme si c’était de l’eau de mer.

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Tout le monde était courageux et productif dans ces bouquins, et personne n’y faisait jamais l’amour sinon après un mariage confucianiste et encore, avec solennité et dans le noir. Le puritanisme, c’est comme la roue : que l’usage s’en perde, et on aura tôt fait de le réinventer.

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C’étaient assurément des vêtements de bien meilleure qualité que tout ce qu’on pouvait acheter à New-York. A vrai dire, on ne sait plus rien faire de bien en Amérique, à part la télévision et les frites. Les équipements de télévision, s’entend ; les programmes sont pour des crétins.

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La route de l’excès mène au palais de la sagesse.

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Flanquant l’entrée, les bronzes massifs d’un paysan et d’un soldat, les manches de chemises roulées, les lèvres serrées, le regard fixé sur la ligne de l’avenir. Mais qu’est-ce qu’ils trouvent donc dans l’avenir de si sacré ? On devrait obliger tous ceux qui pensent ça à relire l’histoire, sous la menace des armes.

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Il est dans la galaxie des beautés que l’esprit humain ne peut qu’effleurer et frôler avant de devoir se retirer. Il est des couleurs et des courbes auxquelles ne sont pas préparés nos yeux et nos nerfs de descendants d’amibes des tièdes océans primitifs. J’avais dû détourner le regard.


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